‹ Anne de GeiersteinChapitre 92 sur 246 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

pondit Philipson , toujours avec le calme imperturbable qu'il avait conservé pendant toute la conférence.

« Rappelez-vous aussi que je peux faire fouiller votre personne aussi complètement que vos malles et vos paquets. — Je me rappelle que je suis absolument en votre pouvoir ; et pour ne vous laisser aucune excuse d'avoir employé la force contre un étranger paisible , je vous avouerai que je porte le paquet du duc dans mon sein. — Voyons-le. — Mes mains sont liées et par l'honneur et par ces cordes. — Prends-le dans son sein , Kilian , et voyons cette bagatelle dont il parle. — Si toute résistance n'était pas inutile , répliqua le courageux marchand , vous m'arracheriez le cœur d'abord. Mais je prie toutes les personnes ici présentes de remarquer que les cachets sont tous entiers et intacts au moment où l'on me dépouille ainsi de force. »

En parlant ainsi , il promenait ses regards sur les soldats dont Archibald avait peut-être oublié la présence.

< Comment , chien , » s'écria le gouverneur s'abandonnant à sa colère , « voudriez-vous exciter une mutinerie parmi mes soldats ?. . . Kilian , que les soldats attendent dehors. »

A ces mots , il cacha rapidement sous sa robe le paquet , petit , mais extrêmement bien fermé, que Kilian avait arraché du sein de l'Anglais. Les soldats se retirèrent , mais à pas lents, et tournant la tète comme des enfants qui assistent à une représentation de marionnettes et qu'on veut emmener avant la fin.

* Ah ! ah ! drôle , reprit d'Hagenbach , nous voilà en plus petit comité. Veux-tu agir plus poliment avec moi , et me dire ce que c'est que ce paquet et d'où il vient?'— Si toute votre garnison pouvait tenir dans cette salle, je répondrais encore comme j'ai déjà répondu. Le contenu , je ne le connais pas au juste... la personne qui l'envoie , je suis résolu à ne pas la nommer. — Peut-être votre fils sera-t-il moins récalcitrant. — Il ne peut vous dire une chose qu'il ignore lui-même. — Peut-être le chevalet vous fera-t-il tous deux retrouver vos langues... nous allons d'abord essayer sur le jeune drôle , Kilian ; car tu sais que nous avons vu des hommes tomber du haut-mal en voyant disloquer les jointures de leurs enfants , tandis qu'ils auraient abandonné leurs vieux membres à la torture avec beaucoup de courage. — Vous pouvez en faire l'essai, dit Arthur; le ciel me donnera la force de souffrir... — Et à moi le courage de voir , » ajouta son père.

Cependant le gouverneur tournait et retournait $ans cesse le petit

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paquet dans ses mains , examinant chaque pli avec attention , et regrettant sans doute en secret que trois ou quatre plaques de cire , placées sur une enveloppe de satin cramoisi , et des ligatures de soie tressée , empêchassent ses yeux avides de connaître la nature du trésor qu'il devait indubitablement cacher. Enfin il rappela les soldats , leur remit les deux prisonniers , commandant qu'on fît bonne garde sur l'un et l'autre, mais qu'on les séparât, et qu'on veillât particulièrement , avec le plus grand soin , sur le père.

« Je vous prends tous ici à témoin , » s'écria le vieux Philipson , sans faire attention aux signes menaçants d'Archibald , • que le gouverneur m'enlève et retient un paquet adressé à son très gracieux seigneur et maître , le duc de Bourgogne. »

Archibald écumait réellement de colère.

« Et pourquoi ne le retiendrais-jc pas ? » s'écria-t-il d'une voix presque étouffée parla rage. « Ne peut-il pas y avoir quelque infâme malice contre la vie de notre gracieux souverain, quelque poison, dans ce paquet suspect que je trouve entre les mains d'un très suspect porteur? N'avons-nous jamais entendu parler de poisons qui produisent leur effet rien que par l'odeur? et devons-nous, nous qui gardons la porte , comme je puis dire, des domaines de Son Altesse de Bourgogne, donner accès à ce qui peut priver l'Europe de l'orgueil de sa chevalerie , la Bourgogne de son prince , et la Flandre de son père ?... Non ! emmenez ces mécréants, soldats... jetez-les dans les plus profonds cachots... gardez-les séparément, et veillez bien sur eux. Cette trahison a été ourdie de connivence avec les cantons de Berne et de Soleure. »

Ainsi se livrait à la fureur le seigneur Archibald d'Hagenbach, d'une voix élevée , d'un œil étincelant , se donnant toute sorte de peine pour se mettre en colère , jusqu'à ce qu'on n'entendît plus les pas ou le cliquetis des armes des soldats qui se retiraient avec les prisonniers. Son teint, lorsque ces bruits eurent cessé , devint plus pâle qu'il ne lui était naturel... son front se sillonna de rides inquiètes... et sa voix devint plus basse, plus tremblante qu'à l'ordinaire, lorsque, se tournant vers son écuyer, il lui dit : « Kilian, nous sommes sur une planche glissante , avec un torrent furieux sous nos pieds... que faut-il faire? — Corbleu , avancer d'un pas résolu, mais prudent, répondit le rusé Kilian. 11 est malheureux que tous ces drôles aient vu le paquet , et entendu l'appel de ce marchand à esprit de fer. Mais ce malheur est arrivé ; et maintenant que le paquet aura été entre les mains de Votre Excellence ,

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