CHAPITRE XIT. m
on croira toujours que vous en avez rompu les cachets ; car dussiezvous les laisser aussi entiers qu'au moment oii ils y furent posés , on supposera qu'ils auront été adroitement replacés. Voyons quel en est le contenu avant de décider ce qu'il en faudra faire. Il faut qu'il soit d'une bien grande valeur , puisque ce rustre de marchand voulait bien abandonner toutes les riches marchandises qui font la charge d'une mule , pourvu que ce précieux paquet passât sans être examiné. — Ce sont peut-être des papiers politiques. Beaucoup de semblables, et d'une haute importance, passent secrètement entre Edouard d'Angleterre et notre téméraire duc. » Telle fut la réplique d'Archibald.
« Si ce sont des papiers importants pour le duc , reprit Kilian , nous pouvons les envoyer à Dijon... ou ils peuvent être tels , que Louis de France veuille bien les payer au poids de l'or. — Honte à toi , Kilian ! voudrais-tu donc que je livrasse au roi de France les secrets de mon maître ? Je mettrais plutôt ma tête sur le billot. — Vraiment ? et néanmoins Votre Excellence n'hésite pas...»
Là , l'écuyer s'arrêta , dans la crainte sans doute d'offenser son maître en qualifiant , par une expression trop vive et trop significative , sa singulière conduite.
« A piller le duc , veux-tu dire , impudent esclave ? et en le disant tu serais aussi imbécile que tu as coutume de l'être , répondit d'Hagenbach. Je participe , à la vérité , au butin que le duc fait sur les étrangers ; et la raison en est bonne. De même le chien de chasse et le faucon ont leur part du gibier qu'ils rapportent... oui, et la part du lion encore , à moins que le chasseur ou le fauconnier ne soit trop près d'eux. Tels sont les profits de ma place , et le duc qui m'a envoyé ici pour servir son ressentiment et améliorer sa fortune ne les refuse pas à un fidèle serviteur. Assurément je puis me nommer, dans toute l'étendue du territoire de La Ferette , le véritable représentant du duc , et comme on pourrait dire son alter ego *... c'est pourquoi j'ouvrirai ce paquet , qui , lui étant adressé , est par cette raison même également adressé à moi. »
Après avoir par ces arguments agrandi à ses propres yeux la sphère de son autorité, il coupa les cordons du paquet qu'il avait tenu tout le temps dans sa main , et arrachant les enveloppes extérieures, il en tira une très petite boîte faite de bois de sandal.
« Il faut que le contenu soit bien précieux , dit-il , pour être enfermé dans si peu d'espace. »
I. Autre lui-même , expreision usitée encore ainsi en Allemagne, a. m.
lyO ANNE DE GEIEKSTEIN.
En parlant ainsi il pressa le ressort , et le couvercle s'ouvrant laissa voir un diamant remarquable par l'éclat et la grosseur, qui paraissait d'une valeur extraordinaire. Les yeux du cupide gouverneur, et de son domestique non moins rapace, furent tellement éblouis de cette splendeur merveilleuse que d'abord ils ne purent exprimer que la joie et la surprise.
c Ventrebleu! oui, monseigneur, dit enfin Kilian, le vieil entêté avait bien ses raisons pour résister si fortement. Je me serais moimême laissé disloquer un membre ou deux avant de livrer des brillants comme ceux-là.... mais maintenant, seigneur Archibald, votre fidèle serviteur peut-il vous demander comment ce butin sera partagé entre le duc et son gouverneur, relativement aux très louables coutumes des villes de garnison? — Ma foi! nous supposerons la garnison prise d'assaut, Kilian; et dans un assaut, tu sais, le premier venu prend tout.... toujours néanmoins sans oublier ses fidèles serviteurs.— Comme moi, par exemple , dit Kilian.
— Oui , et comme moi, par exemple aussi , » répliqua une voix qui résonna telle que l'écho des paroles de l'écuyer, au coin le plus éloigné de l'antique appartement.
«Corbleu! nous sommes écoutés! » s'écria le gouverneur en tressaillant et en mettant la main sur son poignard.
" Seulement par un fidèle serviteur, comme l'observait le digne écuyer, » dit l'exécuteur en s'avançant à pas lents.
< Vilain! comment as-tu osé m'espionner ainsi? > lui demanda le seigneur Archibald d'Hagenbach.
« Ne vous troublez point pour cela, monseigneur, dit Kilian. L'honnête Steinernherz n'a de langue pour parler et d'oreilles pour entendre que suivant votre bon plaisir.... à coup sûr, nous eussions dû l'admettre aussitôt dans notre conseil , attendu qu'il va falloir expédier nos gens , et avec célérité. »
« Vraiment! dit Ilagenbach; j'avais cru qu'ils pourraient être épargnés. — Oui, pour dire au duc de Bourgogne comment le gouverneur de La Ferette compte avec son trésorier relativement aux droits et aux confiscations de la douane? — C'est vrai, répliqua le chevalier; les morts n'ont ni dents ni langue.... ils ne peuvent ni mordre ni raconter d'histoires. Tu les expédieras, exécuteur.
— Oui, monseigneur, mais à condition que, si je dois les raccourcir dans le donjon , ce que j'appelle opérer dans es ténèbres, mon privilège de réclamer des titres de noblesse me sera maintenu et réservé , çl Texécution sera déclarée rmm valable pour mes di-oits