‹ Anne de GravilleChapitre 114 sur 154 · La marmite où l'on met la viande à bouillir · texte numérisé non relu

La marmite où l'on met la viande à bouillir

2. Il faut croire que l'engraissement d'Henriette avait été précédé d'une période de maigreur. Dans une lettre du 19 octobre 1605, Henri IV la traite de « dame jaune et maigre ». « Ce n'est plus marchandise pour ma boutique, écrit-il à la reine, car je ne me fournis que de blanc et de gras. »

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a été signalée d'un mot dans les pages qui précèdent. Reste à en expliquer les raisons d'être et le sens véritable. Parler à ce sujet de son ambition, qui sans doute fut effrénée *, ou de son orgueil, ce n'est pas une explication suffisante. Haine et crainte, tels furent, en réalité, les deux sentiments qui lui dictèrent son langage et d'où procédèrent tous ses actes.

Elle se préoccupait de l'avenir, et, même au plus beau temps de sa faveur, redouta de se trouver un jour à la merci de la Florentine vindicative dont elle empoisonnait la vie conjugale. Aussi, soit qu'elle parlât de se retirer à l'étranger, soit qu'elle sollicitât le roi de lui accorder des places de sûreté, Caen ou Metz, soit même qu'elle conspirât avec l'Espagne, le but essentiel qu'elle poursuivit fut-il toujours de se ménager, comme elle l'écrivait à son frère, « une retraite solide 2 » où elle pût échapper à la vengeance de la reine3. Quant aux tentatives matrimoniales

1. « Cette femme est d'une ambition et d'un esprit capable de toute tentative diabolique », écrivait le résident de Toscane, Baccio Giovannini.

2. « Il faut une retraite solide : c'est le seul bien de mon estre, lequel je cognois, et où je me veux attacher. » (Lettre au comte d'Auvergne, citée par Sully.)

3. OEconomies royales. Lettre de Sully au roi (septembre 1604) : . . .« Je n'en ay. . . pu apprendre autre chose, sinon que. . . elle sçavoit bien que la roine destruiroit (elle et les siens) si elle venoil a en avoir le pouvoir, tellement qu'ils ne pouvoient estre délivrez de ceste crainte que par leur retraite hors de la France ; mais que néantmoins n'en vouloit-elle pas sortir pour aller mourir de faim ailleurs, et que, pour éviter toute nécessité, ne luy pouviez vous moins donner que cent mille livres de rente, en fonds de terre bien asseurez, qui n'estoit pas trop, veu les belles espérances que malgré elle vous luy aviez au très fois fait prendre sur vos paroles... »

HENRIETTE DE BALSAC 233

qu'elle renouvela plusieurs fois à la fin de sa liaison avec Henri IV, elles eurent, en somme, le même objet. Sans doute essayait-elle de ramener, en excitant sa jalousie, le roi, qui s'éloignait d'elle; mais elle visait surtout, pour le cas où son appui lui manquerait, à s'assurer d'un protecteur : on serait presque tenté d'employer un autre mot...

Elle craignait Marie de Médicis ; mais, d'autre part, se considérait comme frustrée par elle de la place et du rang auxquels elle aurait eu droit. De là une antipathie, une rancune allant jusqu'à la haine, un odio e una rabbia domestica, comme l'écrivait le résident de Toscane, Baccio Giovannini ; de là ses querelles sans cesse renouvelées avec Henri IV, auquel elle reprochait inlassablement de lui avoir manqué de parole; de là ses incroyables écarts de langage. C'était elle, à l'entendre, la vraie reine, la vraie femme du roi; l'autre — « la Florentine », « la grosse banquière », comme elle l'appelait — n'en était que la « concubine 1 » ; quant au dauphin, elle le traitait de bâtard. Henri IV lui proposait-il de faire élever ses enfants à Saint-Germain avec le futur Louis XIII : « Que la Florentine garde son bâtard, répliquait-elle, moi je garderai mon dauphin ; je ne veux pas que mon fils soit élevé avec des bâtards 2. » En un mot, elle croyait ou elle affectait

1. Riguccio Galluzzi, Histoire du grand duché de Toscane sous le gouvernement des Médicis. Paris, 1782, t. V, p. 447. — Marie de Médicis, pour n'être pas en reste, la traitait habituellement de « poutane ».

2. Abel Desjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. V, p. 476 ; dépêche de Giovannini du 17 février

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de croire à ses droits d'épouse royale, à la légitimité de ses enfants, à leur prééminence sur ceux de Marie de Médicis; et, cette conviction, elle la fondait sur l'existence de la fameuse promesse de 1599. On ne s'étonnera pas après cela de l'extraordinaire valeur qu'elle attribuait à cette pièce et qu'on y attribuait dans sa famille, du soin jaloux avec lequel, pendant cinq longues années, on l'y garda et on l'y cacha. Henri IV n'y attachait pas moins de prix que les Balsac. Dès avant son mariage avec Marie de Médicis, il l'avait réclamée1, sans aucun succès du reste. Il la réclama plusieurs fois encore à François de Balsac, allant jusqu'à lui offrir cinquante mille écus en échange, voire même le titre de maréchal de France 2. Mais, en dépit de tous ses efforts et des démarches que lui suggérait la reine (le document l'inquiétait autant que lui), il n'obtint rien jusqu'au jour où, sous le coup d'une accusation capitale, le vieil intrigant, pour sauver sa vie, offrit spontanément de rendre le précieux papier.

On a peine à concevoir que le papier en question ait pu jamais être pris au sérieux. L'étrange condi-

1602 : « Tengasi la Fiorentina il suo figliuolo, che io mi terro il mio Delfino. I che è mio marito primo che a lei. » — Cf. L. Batiffol, La vie intime d'une reine de France au XVIIe siècle. Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 220.

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