Dalloz, Code civil annoté, art. 1133, n
3. L. Duguit, Étude historique sur le rapt de séduction (Nouvellerevue historique de droit français et étranger, 1886). — Paul Viol, let, Précis de l'histoire du droit français. Paris, Larose et Forcel 1886. — A. Esmein, Le mariage en droit canonique. Paris, Larose et Forcel, 1891.
ment des époux qui fait le mariage. En vertu de ce seul consentement, la matière et la forme du sacrement sont réalisées ; et la bénédiction nuptiale n'en est pas un élément constitutif : les époux, en effet, se le confèrent à eux-mêmes * .
A cette théorie du droit canonique classique, théorie d'où se déduisait logiquement la pleine validité des mariages clandestins, contractés sans aucune solennité et sans le consentement des parents 2, se rattachait une théorie des fiançailles. Les fiançailles, consistant en une promesse de s'épouser [sponsalia per verba de futuro), n'étaient assujetties à aucune condition de forme. Elles donnaient naissance à une obligation sanctionnée par le droit. En cas de rupture, l'officialité se prononçait sur la valeur et la pertinence des motifs invoqués et renvoyait au juge laïque pour l'appréciation des réparations civiles.
Les fiançailles, du reste, pouvaient se transfor-
1. Saint Thomas, Somme théologique (Supplément), éd. Lâchât, t. XV. Quest. XLII, art. 1 : « La forme de ce sacrement consiste dans les paroles qui expriment le consentement des époux, et non dans la bénédiction du prêtre, qui est seulement un des sacramentaux. » Et encore (Quest. XLV, art. 5) : « Le consentement exprimé au présent par paroles [sponsaliâ per verba de prœsenti) et échangé entre personnes aptes à le contracter fait le mariage ; car voilà les deux choses qui sont de l'essence du sacrement. Toutes les autres ne sont que pour la solennité du sacrement, parce qu'on les fait pour que le mariage soit plus convenablement célébré. Si donc on les omet, le mariage est toujours vrai, et toutefois ceux qui le contractent ainsi pèchent, à moins qu'ils ne soient excusés pour une cause légitime. »
2. Esmein, op. cit., t. I, p. 178. — J'ai déjà touché ce point dans la première partie de ce volume, à propos du mariage d'Anne de Graville.
HÈNfclETTE DE liALSAC 237
mer en mariage d'une assez singulière façon. Si des relations intimes [copula carnalis) intervenaient entre deux personnes unies par des sponsalia per verba de futuro, « immédiatement et inévitablement le mariage se formait entre elles. Le droit canonique admettait, par une présomption irréfutable, qu'elles avaient eu à ce moment la volonté de contracter mariage, et le mariage, étant un contrat formé par le simple consentement, avait par là même pris naissance l ... »
Tel était le droit canonique antérieur au concile de Trente. Le concile y apporta des modifications qui tendaient à la répression de la clandestinité 2 ; mais il n'annula pas expressément les mariages dits « présumés », résultant de' sponsalia per verba de futuro suivies de copula carnalis. Il ne fut, du reste, ni accepté, ni promulgué en France ; et, bien que la plupart des règles qu'il édicta eussent passé en substance dans notre ancien droit, notamment dans l'Ordonnance de Blois de 1579, ces règles n'y furent jamais admises dans leur forme originale ; si bien que les Français pouvaient se croire fondés, comme catholiques, à n'en pas tenir compte.
On s'explique maintenant les prétentions d'Hen-
1. Esmein, t. I, p. 95 ; II, p. 210; cf. Saint Thomas, loc. cit., Qnest. XLVI, art. 2 : « Comme rien, dit-il, n'exprime mieux le consentement que la carnalis copula, le mariage, au jugement de l'Église, se réalise par la carnalis copula précédée des fiançailles » : Secundum judicium Ecclesiœ, carnalis copula consequens sponsalia matrimonium facere judicatur.
2. Ce sont toujours les époux qui se confèrent à eux-mêmes le sacrement ; mais leur mariage ne sera désormais valable que s'il est contracté in facie Ecclesise et en présence de témoins.
238 LA POSTÉRITÉ D'AiNiNE DE GRAVILLE
riette. En vertu de la promesse de 1599 {sponsalia per verba de futuro), suivie de rapprochement sexuel [copula carnalis), elle avait quelque droit de se considérer comme la femme légitime d'Henri IV l ; et celui-ci, sauf à se déjuger plus tard 2, paraît bien avoir assez longtemps pensé comme elle. « Le recteur de Saint-Eustache, écrit Giovannini dans une curieuse dépêche du 8 mars 1604, fit un cas de conscience au roi d'entretenir cette concubine ; le roi répondit qu'il la tenait pour sa femme légitime et reçut l'absolution. La marquise, l'ayant appris, fit en sorte d'obtenir du recteur une attestation de ce fait ; elle l'eut et la conserve précieusement par devers elle avec la promesse du roi 3. »
1. Lors du mariage florentin, des juristes consultés lui avaient expliqué « que la promesse de mariage, rédigée par le roi, étant formelle, l'acte annulait en droit l'union que celui-ci contractait: ou, à l'heure propice, madame de Verneuil ferait un procès de nullité en cour de Rome ; ou, Henri IV mort, elle revendiquerait ses droits et ceux de son fils; ou Marie de Médicis venant par hasard à disparaître, elle prendrait sa place » (Batiffol, op. cit., p. 219).
2. Il lui arrivera, en effet, de traiter sa promesse de niaiserie, « estant conditionnée comme elle estoit » ; Sully dira, de son côté, que « cette espèce de promesse de mariage portoit une condition qui, de sa propre nature, la rendoit nulle de toute nullité ». Ils oubliaient tous deux que la nullité de la condition insérée dans un acte n'implique pas dans tous les cas celle de l'acte lui-même.
3. A. Desjardins, Négociations diplomatiques, etc., t. V; cf. Zeller, op. cit., pp. 189, 347. — Giovannini continue en ces termes : « Lorsqu'ensuite ses enfants furent déclarés bâtards par le Parlement (le Parlement les avait légitimés), elle fit une protestation par voie de justice au moyen de notaires publics, en déclarant qu'dle n'y consentait pas. La personne de qui je tiens toutes ces particularités lui ayant dit que sa promesse, aussi bien que ses réclamations et ses prétentions, n'avait point de valeur, attendu qu'elle ne s'était point opposée au mariage de la princesse Marie,
HENRIETTE DE BALSAC 239
Si l'on s'explique les prétentions d'Henriette, l'on s'explique par là même les inquiétudes sans cesse renaissantes de Marie de Médicis. Inquiète, elle Tétait à plus d'un titre. La validité de son mariage et la légitimité de ses enfants n'étaient pas contestées par la seule marquise de Verneuil 1 ; elles ne l'étaient pas seulement à raison de la fameuse promesse. D'autres les contestaient encore à un point de vue tout différent, et en prétendant mal fondée la dissolution prononcée, le 17 décembre 1599, du mariage d'Henri IV avec Marguerite de Valois. La reine, très troublée, fit « demander leur avis aux canonistes romains et ceux-ci, hésitants, répondirent que, dans le cas où en effet le second mariage du roi de France serait déclaré non valable, le dauphin, au moins, avait quelques chances d'être reconnu légitime 2 ». Cette réponse n'était ni pour
elle répliqua qu'elle ne l'avait pu faire à l'encontre d'un roi, son seigneur, lequel pouvait lui enlever la vie, et que cette considération suffisait à l'affranchir de formuler toute opposition... Maintenant, elle s'arrange pour faire écrire et imprimer partout, en France, en Italie, en Allemagne, que le roi n'est pas légitimement marié avec la reine. . . »
1. Le prince de Condé^lors de son exil à Bruxelles, manifesta, lui aussi, paraît-il, quelque intention de s'attaquer à la légitimité des enfants de Marie de Médicis (Ambassades de M. de La Boderie en Angleterre sous le règne d'Henri IV et la minorité de Louis XIII, 1750, t. V, p. 109); cf. Merki, p. 251.
2. L. Battifîol, op. cit., p. 219 ; cf. Lettres du cardinal d'Ossal, éd. Amelot de la Houssaie. Paris, 1693, t. II, p. 531. Lettre à Villeroy. De Rome, 1er avril 1602 : « ... Tout ceci (les écrits contre le roi, la reine et le dauphin) se faisant pour révoquer en doute la légitimité, et par conséquent la succession de Mgr le Dauphin, ils perdent leur temps et leur peine. Car la dissolution du premier mariage ayant été faite par autorité du Pape, quand bien même il auroit été exposé ou teû à Sa Sainteté quelque chose
240 LA POSTÉRITÉ D'ANNE ÙE GHAV1LLE
satisfaire Marie de Médicis, ni pour lui rendre la tranquillité. La tranquillité, elle n'y atteindra que le 13 mai 1610 — la veille de la mort d'Henri IV — quand, à Saint-Denis, où elle venait d'être sacrée, elle verra sa légitimité comme reine, et, par suite, comme épouse et comme mère, proclamée et définitivement confirmée dans les formes les plus solennelles.
Marie-Charlotte de Balsac d'Entragues.
De neuf ans plus jeune qu'Henriette, Marie- Charlotte de Balsac l prit, elle aussi, un amant (qui, à vrai dire, n'était pas roi) et se fit donner, elle aussi, une promesse de mariage. Elle eut, en un moi, une vie calquée sur celle de sa sœur, et, en dépit de son esprit et de sa beauté, n'en fut jamais que la doublure.
Fut-elle la maîtresse d'Henri IV? — Il semble bien qu'à un moment donné, le roi, comme dit Tallemant, en ait « passé son envie ». Mais cette passade resta secrète, et on ne lui connaît qu'un
contre vérité et contre raison, et que même le dernier mariage ne seroit point valable (comme toutefois il l'est. . .), si est-ce que l'enfant seroit légitime par les canons et par les opinions de tous les docteurs qui ont jamais écrit en telles matières, quand il n'y auroit que la bonne foi de la mère ; et par conséquent succéderoit à la couronne. . . »
i. Née le i" mai 1588.
amant avéré, le beau, le spirituel, l'irrésistible François de Bassompierre, l'homme qui, à la veille d'être mis à- la Bastille, brûla plus de six mille lettres d'amour. Bassompierre, dans son Journal, insiste complaisamment sur ses bonnes fortunes et ne nous a rien laissé ignorer de sa liaison avec Marie-Charlotte de Balsac, avec « Antragues », comme il l'appelle.
C'est en septembre 1604 (elle avait seize ans) qu'il en devint amoureux : « Je devins lors amoureux d' Antragues, et l'estois encore d'une autre belle dame. J'estois aussy en fleur de jeunesse, et assés bien fait, et bien gay. » Il ne tarda certainement pas à voir « couronner sa flamme ». Ce n'étaient pas des dragons de vertu que les demoiselles de Balsac; elles ne s'embarrassaient pas de vains scrupules, et se donnaient assez facilement. Par exemple, elles n'avaient de cesse, ayant sauté le pas, qu'elles ne fussent traitées en femmes légitimes.
Dès le mois de septembre 1605, les amants se brouillèrent; mais la liaison, un instant rompue, reprit en avril de l'année suivante. A ce moment, le roi, M. de Guise, d'autres encore serraient de près Marie-Charlotte, et, jaloux de Bassompierre, le faisaient espionner. Mais ils prirent une fausse piste, et tandis que leurs soupçons s'égaraient sur M. le Grand (le grand écuyer Bellegarde), Bassompierre jouissait en paix de sa conquête. Il s'était ménagé, dans la maison que Mme d'Entragues
(Marie ïouchet) habitait alors rue de la Coustellerie *, et dont elle occupait deux étages, une entrée secrète par laquelle il s'introduisait au troisième ; c'est là que la jeune fille venait chaque soir le retrouver « par un degré dérobé de la garderobe », dès que sa mère, dont elle partageait la chambre, était endormie. Mais un fâcheux hasard mit fin à ces rendez-vous :
Un matin (du mois de juin), voulant cracher, et levant le rideau de son lit, elle (Mme d'Entragues) vit celuy de sa fille découvert, et qu'elle n'y estoit pas... Elle se leva tout doucement et vint dans sa garde-robe où elle trouva la porte de cet escalier dérobé, qu'elle pensoit quy fût condamnée, ouverte ; ce quy la fit crier, et sa fille à sa voix à se lever en diligence et venir à elle. Moy, cependant, je fermay la porte et m'en allay, bien en peine de ce quy seroit arrivé de toute cette affaire ; quy fut que sa mère la battit, qu'elle fit rompre la porte pour entrer en cette chambre du troisième estage où nous estions la nuit, et fut bien estonnée de la voir meublée des beaux meubles de Zamet, avec des plaques et des flambeaux d'argent. Alors tout nostre commerce fut rompu ; mais je me raccommodai avec la mère par le moyen de Mlle d'Asy 2,cheux laquelle je la vis, et lui demanday tant de pardons, avec asseurance que nous n'avions point passé plus outre que le baiser, qu'elle feignit de le croire. Elle s'en vint
1. Elle y vivait avec sa fille et sans son mari, d'avec qui, semble-t-il, elle était amiablement séparée. « Il y avoit plus de dix ans que vous teniez maison séparée d'avec le sieur d'Antragues », lui dira l'avocat Brétignières dans une plaidoirie dont il sera question plus loin.
2. Jeanne Hennequin, femme d'Antoine Hennequin, seigneur dAssy, dont la fille Catherine épousa en premières noces (1611) Charles de Balsac, fils de Clermont d'Entragues; en secondes noces (1612), César de Balsac, fils de François et de Jacqueline de Rohan ; en troisièmes noces, Nicolas de Brichanteau, marquis de Nangis.
à Fontainebleau, et moy aussy, mais sans oser parler à Antragues qu'en cachette, parce que le roy ne le trouvoitpas bon. Toutefois les amans sont assés ingénieux pour trouver les moyens de quelques rares rencontres...
En 1608, l'inconstant Bassompierre, sans pour cela quitter Marie-Charlotte, « s'embarqua avec une dame blonde », et avec d'autres maîtresses. Mme d'Entragues et la marquise de Verneuil, qui savaient la jeune fille d'un « placement » fort difficile, essayèrent de la marier avec un provincial, « un comte d'Aché, d'Auvergne » 1 ; mais « ce mariage se rompit sur les articles » 2. Sur ces entrefaites, les amants se brouillèrent pour la seconde fois, et il fut question d'un mariage entre Bassompierre et la fille du connétable, Charlotte de Montmorency. Mais Henri IV devint amoureux, « non seulement amoureux, mais furieux et outré » de la belle Charlotte, et pria Bassompierre de renoncer à elle. Celui-ci jugea politique de s'effacer de bonne grâce devant le roi. Quelque passion d'ailleurs que lui eût inspirée Mlle de Montmorency, « comme c'estoit un amour réglé de mariage », il ne le ressentait pas, dit-il, aussi fort qu'il l'aurait dû. Il n'avait pas la vocation conjugale.
« Pour ne demeurer oisif, ajoute-t-il, et me réconforter de ma perte, je me divertis en me raccom-
1. J.-B. Bouillet, dans le Nobiliaire d'Auvergne, signale une famille d'Acher ou d'Achères, dont plusieurs membres furent chanoines de Brioude. Mais il s'agit peut-être ici d'un membre de la famille d'Apchier. Les d'Apchier formaient une branche de la maison de Châteauneuf-Randon.