Mémoires
260 LA POSTÉRITÉ d'aNKE DE GRAVlLLE
Guise, le brillant chevalier de Fiesque devint amoureux d'Anne-Louise-Christine, et il sul lui plaire. Mais il fut tué au siège de Mardick, en 1646 1. Dès lors, elle résolut de quitter le monde et de demander à l'amour divin l'oubli des affections humaines. Son père, gouverneur de la Guyenne, l'appelait auprès de lui. La veille de son départ pour Bordeaux, elle alla faire ses adieux à Mademoiselle; c'était le jour de sainte Thérèse (15 octobre 1646) :
Elle me trouva au lit... Elle se mit à genoux devant moi, et me dit que les bontés que j'avois eues pour elle et la confiance réciproque qui avoit été entre elle et moi l'obligeoient à me donner part de la résolution où elle étoit de se rendre carmélite, et qu'elle espéroit... d'exécuter sa résolution le plus promptement qu'elle pourroit. Il n'en falloit pas tant pour émouvoir la tendresse que j'avois pour elle. Touchée de son dessein, je ne pus en avoir part sans pleurer. J'employai alors toutes les raisons que je pus pour l'en détourner... Elle avoit déjà formé sa résolution trop fortement pour rien écouter qui la pût changer; elle m'engagea à n'en parler à personne, et s'en alla ainsi cruellement à Bordeaux avec Madame d'Epernon 2
Arrivée à Bordeaux, elle se jeta aux pieds de son père, et lui demanda l'autorisation d'entrer au couvent. Le duc lui opposa un refus irrité et d'autant plus formel qu'à ce même moment, il était question pour elle d'un mariage avec le prince Jean-
1. Madame de Motteville, Mémoires : « Il fut regretté d'une ûlle de grande naissance, qui l'honoroit d'une tendre et honnête amitié. Je n'en sais rien de particulier ; mais, selon l'opinion générale, elle étoit fondée sur la piété et la vertu, et par conséquent fort extraordinaire. »
2. Le duc d'Épernon avait épousé en secondes noces Marie du Cambout, fille de Charles du Gambout, marquis de Coislin.
MADEMOISELLE d'ÉPERNON 261
Casimir, frère et successeur présumé du roi de Pologne Wladislas *. Mais, dit Mademoiselle, « elle préféra la couronne d'épines au trône de Pologne », et, pour échapper aux persécutions de son entourage, s'avisa de simuler une maladie et de se faire ordonner les eaux de Bourbon.
Elle quitta Bordeaux, accompagnée de sa bellemère, le 22 août 1648, et, à son passage à Bourges, réussit, déjouant toute surveillance, à se sauver chez les carmélites de la ville. Son frère, le duc de Candale, vint l'y chercher et s'efforça, mais en vain, de l'arracher à son refuge. De Bourges elle se rendit à Paris, au couvent de la rue Saint-Jacques ; elle y commença son noviciat sous le nom de sœur Anne- Marie de Jésus :
Lorsqu'elle fut arrivée, raconte Mademoiselle, elle m'envoya prier de l'aller voir; j'y allai dans un esprit de colère et d'une personne outrée d'une violente douleur, et bien résolue de lui témoigner mon ressentiment sur tous les sujets que j'avois de me plaindre d'elle. Lorsque je la vis, je ne fus touchée que de tendresse; et tous les autres sentiments cédèrent si fort à celui-là, qu'il me fut impossible de le lui cacher, puisque mes larmes et l'extrême douleur que j'avois m'empêchèrent de lui pouvoir parler : elles ne discontinuèrent pas pendant deux heures que je fus avec elle sans lui pouvoir dire une parole... Le temps m'a fait connoître dans la suite le bonheur dont elle jouissoit; mes déplaisirs m'ont fait sentir qu'elle étoit plus heureuse que moi, et que c'étoit à moi à avoir de la joie pour elle, et à elle de la douleur de me voir aussi avant dans le monde, et aussi peu touchée de ce qui regarde Dieu. Quant à l'amitié que j'ai pour elle, elle durera autant que ma vie...
t. Il lui succéda en effet, et régna de 1648 à 1668.
Ce n'est pas seulement de Mademoiselle et de sa tendresse exubérante qu'avait à se défendre la sœur Anne-Marie. Son père, son oncle le duc de Verneuil lui faisaient une guerre cruelle. Le duc d'Epernon sollicita du pape un ordre de lui faire rendre sa fille, et, en même temps, porta plainte au Parlement. A Rome, la congrégation des Réguliers fut saisie de l'affaire, et, sans tenir compte du mémoire justificatif qu'Anne-Marie avait adressé au pape, rendit une sentence par laquelle elle lui ordonnait de surseoir à ses vœux. Elle venait de les prononcer solennellement (1649) quand cette sentence lui fut signifiée. A la suite de nouvelles démarches, elle obtint d'Innocent X un bref par lequel, approuvant sa profession, il mit fin au litige.
Le duc d'Epernon, cependant, ne se rendait pas. Il ne se rendit qu'au bout de trois ans. Mais alors, sa conversion fut complète. Non content de se réconcilier avec sa fille, il se mit sous sa direction ; et quand, en 1658, « le galant duc de Gandale »1 , l'héritier de sa maison, mourut tout jeune encore, c'est auprès d'elle qu'il trouva, sinon la consolation, du moins l'apaisement. Il mourut lui-même en 1661, et, au dernier moment, fit demander sa bénédiction à celle qu'il appelait « sa sainte Monique » .
Par suite de la disparition de tous les siens, l'humble religieuse était devenue duchesse d'Epernon. Le monde, qu'elle avait quitté, ne la quittait point. La reine et les princesses lui témoignaient les