Saint-Simon
MADEMOISELLE d'ÉPERNON 263
plus grands égards, et, quand elles allaient aux Carmélites, la faisaient asseoir, en sa qualité de duchesse. Elle mit son influence mondaine au service des âmes et se fit la directrice spirituelle des femmes de la cour, la confidente de leurs chagrins, l'arbitre de leurs querelles l...
Pour mêlée qu'elle fût au commerce du monde, elle n'en menait pas moins, dans toute son austérité, la vie de carmélite. Elle balayait, faisait la lessive, lavait la vaisselle, et, aux rigueurs de la règle, ajoutait des mortifications surérogatoires. La prieure lui ayant assigné une cellule donnant sur le jardin, elle prit la résolution d'être quatre ans sans regarder par la fenêtre. Sa mauvaise santé lui était, à elle seule, une rude pénitence. Elle souffrait d'un rhumatisme goutteux et de divers autres maux qui, à la fin, l'accablèrent. Elle fit faire — elle avait soixante-dix-sept ans — une neuvaine à la sainte Épine de Port-Royal 2 pour demander du soulage-
1. Elle fut pour beaucoup dans la conversion de Mme de Longueville, et la réconcilia avec Mademoiselle (les deux princesses s'étaient brouillées à l'occasion de l'affaire Lauzun). C'est elle que consultera de loin sur sa vocation la jeune Pauline de Grignan qui, malheureuse auprès de sa mère, avait formé, à un moment, le projet d'entrer au Carmel (Mme de Sévigné, lettres de mars et du 23 avril 1690; voir aussi, sur Mlle d'Epernon, la lettre du 5 janvier 1680).
2. Le jansénisme s'était introduit au Carmel, et l'on ne peut nier que la sœur Anne-Marie n'ait eu des tendances jansénistes. Sa belle-mère, Marie du Cambout, était d'ailleurs fort janséniste elle-même, et l'on sait le rôle que joua, dans l'histoire de Port- Royal, le frère de celle-ci, l'abbé du Cambout de Pontchàteau. Du Guet, qui dirigeait Mme d'Epernon, composa, sous le nom de la sœur Anne-Marie, sa Lettre à une protestante . Voir Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, pp. 140, 248 ; VI, pp. 12, 274, 335.
ment ou la mort. Ce fut la mort qui vint (22 août 1701) K
En entrant, cinquante-trois ans plus tôt, au couvent de la rue Saint-Jacques, Mlle d'Épernon y avait trouvé, parmi tant de nobles filles qui le remplissaient alors, la pure et touchante Mlle du Vigean, naguère aimée du grand Gondé, et qui, ne pouvant être sa femme et ne voulant être sa maîtresse, était venue, sous le nom de sœur Marthe de Jésus, chercher un asile au Carmel pour son cœur inassouvi 2. Elle mourut jeune encore, en 1665. Quelque dix ans après sa mort, Mlle d'Épernon assistait à la prise d'habit de la duchesse de La Vallière 3. La petitefille d'Henri IV et de la marquise de Verneuil, la chaste amante du grand Gondé, l'humble maîtresse de Louis XIV, — ces deux blanches colombes et cette tourterelle poignardée, venues, de points différents de l'horizon, se réfugier sous le toit de sainte Thérèse, y forment, entrevues derrière les barreaux du cloître, un groupe d'une harmonie et, comme eussent dit les anciens, d'une « décence » exquises. C'est de tels spectacles qu'est faite la grandeur du xviie siècle : ils en expriment à la fois la beauté grave et la religieuse sérénité.
1. « MmP d'Espernon, dit Saint-Simon, mourut aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques, dans une éminente sainteté. »
2. Elle y entra en 1647 et fit profession en 1649. — Mlle d'Épernon lui écrivait de Bourges, le 9 septembre 1648, qu'elle voulait « apprendre d'elle comme il se faut donner à Dieu ». — Cousin, p. 507.