LE POÈME DE LA DAME SANS SY
Ce poème a été analysé par Le Roux de Lincy ( Vie de la reine Anne de Bretagne, livre IV, ch. m), en des termes que je reproduis à peu près textuellement.
Dans la première partie, intitulée Êpitaphes de la dame de Balsac, l'auteur, dit-il, fait l'éloge de cette dame et déplore sa perte, encore récente. Dans la deuxième, VArrest de la louenge de la dame sans sy 2, il assure que Crétin, Robertet, Octavien, Hémont, députés par les
1. L'expression, dans le sens de « sans pareille » ou « sans défaut », est courante au xvie siècle. « Puys qu'une dame sans sy — ■ Aymée j'ai, dont je meurs de souci » (Marguerite de Navarre, Les quatre dames et les quatre gentilshommes). L'enfant sans sy, c'est l'enfant Jésus (Marguerite de Navarre, Comédie de la captivité de J.-C.) ; la Vierge est la créature sans sy (Bibl. nat. mss. fr. 1715, fol. 144; 2205, fol. 29,38). — Avoir un sy, c'est avoir un défaut, une tare : « On ne peut objecter rien à ceste royne, sinon ce seul sy de vengeance, si la vengeance est un sy » (Brantôme, Dames illustres*: Anne de Bretaigne).
2. L'arrêt en question se trouve reproduit (fol. 195) dans le ms. 2206 de la Bibl. nat., intitulé : « Recueil de rondeaux, ballades, chants royaux en l'honneur de la Vierge, et autres pièces. »
dieux pour rechercher dans les livres, chroniques et histoires s'il était une femme supérieure à la dame de Balsac, l'ont déclarée, d'un commun accord :
Seule sans per la plus belle des belles.
Dans la troisième partie [L'Appel interjecté par telles
nommées dedans contre la dame sans sy) le pocte
raconte que, peu après cet arrêt rendu, il vint trouver
les dames de la cour. Il s'attendait à en être bien reçu.
Au lieu de cela, il les voit se parler à l'oreille. Puis
l'une d'elles se détaché du groupe, Jeanne Chabot, dame
de Montsoreau, et lui adresse de vifs reproches, pour
avoir proclamé sans pareille la dame de Balsac. Etait-
elle donc plus sage que Pallas, plus chaste que Lucrèce,
plus belle qu'Hélène ou Didon ? Ce n'est pas une petite
offense
Que de nommer ceste dame sans sy ; Quant est de moy, je m'oppose à cecy Formellement, et pour certain j'appelle, Car la sentence est par trop criminelle.
Après Jeanne Chabot, Blanche de Montberon invective
le poète :
En un langaige familier et court Quoy estes-vous venu en ceste court Pour y dresser entre les dames noise Et en louer une seulle à vostre ayse?
Enfin, c'est la demoiselle de Tallaru qui appelle de l'arrêt rendu. Elle finit sur ces mots :
Tous les escripts ne sont pas véritables
Que vous fatistes (poëtes) mettez dedans vos tables *.
1. Cet incident de l'appel interjeté contre V « arrest de la louenge de la dame sans sy » rappelle celui qui fut soulevé, en 1424, par l'apparition de la Belle dame sans mercy d'Alain Chartier (2e P., ch. ii du présent ouvrage).
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Ce poème de la Dame sans sy se trouve :
1° A la fin d'un petit volume de seize feuillets in-4° goth. à deux colonnes, sans date et sans nom d'imprimeur, dont voici le titre : Le recueil des epistres d'Ovide translaté en françoys o vray, ligne pour ligne, faisans mencion de cinq loyalles amoureuses qui faisoient complaintes et douloureuses lamentations pour leurs singuliers amys qui les avoient habandonnés pour autres, c'est assavoir Zenone pour Paris qui ravit Helaine, Adrianne à Theseus, Dido à Ennée, Philis à Demophon, et Ysiphile au vaillant Jason. A la fin : Cy finist lappel des trois dames contre la belle sans sy l.
[M. Georges Duplessis, dans son Essai bibliographique sur les différentes éditions des œuvres d'Ovide (Paris, Techener, 1889, p. 2), déclare n'avoir pu mettre la main sur cette édition, et ne la signale que d'après la mention du catalogue Yémeniz (1867, n° 1492). Le volume, quoi qu'en dise M. l'abbé Molinier (Essai biographique et littéraire sur Octavien de Saint-Gelays, Rodez, 1910, p. xi), n'est pas à la Bibliothèque nationale.]
2° Dans un manuscrit provenant de la bibliothèque du duc de La Vallière, et mentionné, dans le catalogue de Bure (t. II, p. 295, n° 2873), sous ce titre : Epistres d'Ovide translatées en françois, fesant mention des cinq loyalles amoureuses qui fesoient complaintes et lamentations, avec Vépitaffe de ma Dame de Balsac, Varrest pour la dame sans sy et V appel des trois dames contre icelley le tout en rimes.
1. Le Roux de Lincy, loc. cit., liv. IV, ch. m, p. 140, note; cf. Bru net, Manuel du Libraire, v° Ovidius.
Ce manuscrit, qui dut être composé pour Anne de Bretagne, fut mis en vente en 1877 par les libraires Labitte et Voisin1, et racheté par M. Voisin pour le compte du propriétaire. Depuis lors, on en perd la trace. En voici la description, d'après la notice rédigée pour la vente par M. Le Roux de Lincy :
« Le manuscrit est orné de huit grandes miniatures à compartiments : les cinq premières sont relatives aux Epîtres d'Ovide... les trois dernières se rapportent au poème de la Dame sans sy... La première nous montre la dame de Balsac couchée dans un lit à couverture d'or ; elle vient d'être frappée au cou d'une lance d'or dont est armée une vieille femme montée sur un bœuf, et qui figure la Parque Atropos. Près du lit se tient un personnage portant une couronne ducale, vêtu d'une robe de deuil, et dont toute la contenance exprime le chagrin. Les quatre petits compartiments du bas représentent l'apothéose et les funérailles de la dame sans pareille. Dans la seconde des miniatures de cette partie, on voit une dame portant une robe grise doublée d'hermine, qui dicte l'arrêt de la dame sans sy à un scribe habillé de rouge, assis à une table couverte d'un tapis bleu. La scène doit se passer dans une salle du château de Blois. Dans le compartiment du bas, où l'on reconnaît aussi les vestibules du même château, se trouvent trois personnages qui semblent diriger leurs pas vers les appartements du haut. Enfin la troisième miniature, divisée aussi en deux compartiments, nous montre, dans le premier, la reine Anne de Bretagne vue de face, en pied, assise sous le dais royal, entourée de ses trois dames,
1. Notice d'un beau manuscrit orné de huit grandes miniatures, provenant de la bibliothèque du duc de La Vallière, etc., dont la vente aura lieu le mardi 20 mars 1877. Paris, Labitte et Voisin,
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c'est-à-dire les dames de Montsoreau, de Montberon et de Tallaru. Dans le compartiment du bas, ces mêmes dames font comparaître devant elles l'acteur ou poète, pour lui adresser leurs reproches... »
A l'occasion du poème, deux questions se posent :
A) Quelle est la dame de Balsac qualifiée de dame « sans sy » ?
M. M. de Maulde *, Molinier-, Henry Guy 3 désignent Anne de Graville. Le Roux de Lincy, dans sa Vie de la reine Anne de Bretagne, l'avait également désignée. Mais, dans la Notice d'un beau manuscrit, etc., qui vient d'être citée, il revient sur sa première opinion, et déclare que la dame sans sy doit être « Marie de Balsac, femme de Louis de Malet, sire de Graville, amiral de France, et mère de la célèbre Anne de Graville ». — M. Quentin - Bauchart * opine également dans ce sens.
Marie de Balsac, « digne de recors pour la saincteté de sa vie », dit son épitaphe, paraît avoir fait fort peu parler d'elle, et les louanges hyperboliques décernées à la dame sans sy ne lui conviennent guère. Us s'appliqueraient bien mieux à sa fille Anne, dont l'es prit, la beauté les talents étaient célèbres. Mais l'éloge de la dame sans sy est un éloge posthume, et nous savons qu'Anne vivait encore en 1536. Or le manuscrit dont on a lu la description fut certainement composé, sinon pour Anne de Bre-