‹ Anne de GravilleChapitre 30 sur 154 · Dans les Fragmenta historicorum grœcorum, de Mùller · texte numérisé non relu

Dans les Fragmenta historicorum grœcorum, de Mùller

déclare que, s'il est un livre auquel la qualification de « livre d'amour » ne paraisse pas convenir, c'est bien celui-là. On trouve dans les fragments de Bérose l'histoire fabuleuse de la Ghaldée et l'énumération de ses premiers rois historiques ; on y trouve, en un mot, des renseignements intéressants sur l'Orient primitif 1 . Mais le singulier cadeau à faire à la femme aimée, et l'étrange moyen de séduction !

Un moyen, cependant, qui, à son heure, en valut un autre. Le cri de Gargantua naissant : « à boire, à boire ! » fut celui du xvie siècle à ses débuts. Les esprits, en ce temps-là, étaient travaillés d'une curiosité universelle, d'une incroyable avidité d'apprendre. Tout leur était bon pour étancher leur soif. Et les Histoires de Bérose durent émouvoir Anne de Graville comme eût fait le plus passionné des romans. Les femmes d'ailleurs ont la surprenante faculté de tout rapporter à l'amour. En lisant l'histoire d'Oannès, le poisson à tête d'homme qui fut le premier législateur de la Ghaldée, ou celle des rois Evêkhous et Khomasbêlos, qui y régnèrent aussitôt après le déluge, Anne, entre elle et la page enluminée, voyait se profiler la silhouette de Pierre de Balsac.

4. Ces renseignements, les historiens — M. Maspero, par exemple, dans son Histoire ancienne des peuples de VOrient — les ont utilisés. D'autre part, Fr. Lenormanta publié un Essai de commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose. Paris, Maisonneuve, 1871.

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L'enlèvement eut lieu en 1506 1. Il fut bientôt suivi d'un mariage clandestin, dont nous ignorons la date exacte. Dès lors, pour la pauvre Anne, vont commencer des jours sombres : lacrymas fortuna.

Quelque quarante ans plus tôt, l'enlèvement d'Étiennette de Besançon, une bourgeoise parisienne qui s'était laissé séduire par Gaston IV, comte de Foix, avait déjà fait scandale, et même donné lieu à de véritables joutes poétiques 2. On peut être certain qu'à plus forte raison celui d'Anne de Graville provoqua, rimes ou non, d'innombrables commentaires. Des commentaires d'autant plus passionnés que, sur les questions de rapt et de mariage subséquent, la loi et les mœurs étaient depuis longtemps en conflit.

La loi punissait de mort le rapt dit « de violence » 3. Quant au rapt « de séduction », il échappait, quand il était suivi du mariage, à toute répression sérieuse. Les jurisconsultes laïques, imbus des principes de la législation romaine, soutenaient, à vrai dire, que les mariages contractés à

1. Ancien style. — Je me fonde, pour indiquer cette date, sur le « défaut », précédemment cité, du 27 janvier 1507. C'est par une erreur évidente que Malte-Brun place l'événement en 1509.

2. P. Champion, Un scandale parisien au XV* siècle. L'enlèvement d'Etiennette de Besançon (1468). Paris, 1907.

3. En quoi elle ne faisait qu'appliquer le Code Justinien, IX, 13, De raptu virginum.

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la suite d'un rapt étaient nuls, faute de consentement des parents; et, dans la suite, ils obtinrent gain de cause !. Mais, au commencement du xvie siècle, l'Église exerçait encore, en la matière, un pouvoir exclusif. N'envisageant le mariage qu'au point de vue sacramentel, et — ce qui est la vérité théologique — l'estimant réalisé de par le seul consentement des époux, elle estimait par là même et elle maintint jusqu'au concile de Trente que le consentement des parents n'en était pas, quant à la validité, un élément essentiel 2.

Cette théorie toute sacramentelle du mariage entraînait des abus intolérables et avait cessé de s'accorder avec les mœurs. Les mœurs, au temps d'Anne de Graville, ne favorisaient en aucune façon les aventures d'ordre sentimental et ne reconnaissaient pas ce qu'on a de nos jours appelé les « droits de la passion » . Le mariage était considéré comme une pure affaire, d'où l'amour était exclu, où, du moins, il n'était admis à jouer aucun rôle effectif 3. Indifférente et passive, la jeune fille,

1. L'Edit de 1556 sur les mariages clandestins fut le premier acte de l'autorité civile dans le sens de la sécularisation du mariage.

2. L. Duguit, Etude historique sur le rapt de séduction (Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 1886, p. 587 etsuiv.). — La question des mariages clandestins sera reprise et traitée plus à fond dans la troisième partie de cet ouvrage, quand je parlerai des promesses de mariage obtenues par Henriette et par Marie-Charlotte de Balsac, et que j'examinerai la valeur légale de ces promesses.

3. Heptaméron, nouvelle xl : « Je prie à Dieu, mes dames, que cest exemple vous soit si profitable, que nulle de vous ait envie de soy marier, pour son plaisir, sans le consentement de ceulx à qui on doibt porter obéissance ». . .

en ce qui touche le choix du futur époux, devait s'en rapporter aveuglément à ses parents. Que si elle disposait de sa personne à leur insu et contre leur gré, elle se mettait par là même au ban de l'opinion, devenue fort sévère à l'endroit des mariages clandestins, qui se multipliaient scandaleusement. De cette sévérité justifiée, Rabelais se fera l'interprète, en 1546, dans le chapitre XL VIII de son tiers livre *. Il y proteste, avec une extrême violence, entre la prétention des prêtres (des a pastophores taulpetiers », comme il les appelle) d'attribuer valeur légale aux mariages bénis par eux sans l'assentiment des parents. « Moyennant les loigs dont je vous parle 2, dit-il, n'est ruffien, forfant, scélérat, pendart, puant, punays, ladre, briguant, voleur, meschant... qui violentement ne ravisse quelle fille il vouldra choisir, tant soit noble, belle, riche, honneste, pudicque que sçauriez dire, de la maison de son père, d'entre les bras de sa mère, maulgré tous ses parens, si le ruffien s'y ha unefoys associé quelque myste 3, qui quelque jour participera de la proye ». Et il ajoute que, la fille fût-elle consentante, le père, en telle occurrence, a le droit et le devoir de mettre à mort à la fois le ravisseur et le « taulpetier » , et « leurs corps jecter en direption des bestes brutes »...

L'amiral n'était pas homme à recourir à de telles

1. Le chapitre est intitulé : « Comment Gargantua remonstre n'estre licite es enfans soy marier sans le sceu et adveu de leurs pères et mères. »

2. Il s'agit des lois faites par les « pastophores taulpetiers ».

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