‹ Anne de GravilleChapitre 37 sur 154 · Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du Prévôt · texte numérisé non relu

Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du Prévôt

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sitions prises par l'amiral contre sa dernière fille ; bien mieux, elle recueillit elle-même ou dans la personne des siens les deux tiers de la succession du défunt. Cette femme d'esprit, décidément, était une fine mouche.

Ses démêlés avec son père, le scandale de son enlèvement n'avaient pu manquer de lui nuire. Mais elle savait l'art de se tout faire pardonner. Et — peut-être l'amiral vivait-il encore * — elle obtint (c'était pour elle la réhabilitation complète) d'entrer, en qualité de dame d'honneur, au service de la fille aînée de Louis XII et d'Anne de Bretagne, Madame Claude de France.

Il est probable qu'elle était déjà en fonctions lorsque Madame Claude devint reine (janvier 1515), et qu'elle séjourna auprès d'elle à Blois, pendant la campagne de Marignan. Elle l'accompagna, en tout cas, en 1520, à l'entrevue du Camp du Drap d'or, et, quand la reine succomba, en 1524, dut être de celles qui l'entourèrent jusqu'à la fin.

Madame Claude n'avait d'autre charme que sa bonté. François Ier ne l'aima pas. « Bien petite et d'estrange corpulence 2 » , épuisée par sept gros-

4. M. de Maulde (Loiuse de Savoie et François ItT, p. 291) et M. Wahlund émettent à cet égard des affirmations opposées : mais ni l'un ni l'autre ne les justifient.

2. Journal de Jean Z?am7/on,éd.de la Soc. de l'Hist. de France, t. I, p. 29.

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sesses successives et par la grande maladie du temps, que lui communiqua le roi, en butte aux persécutions de son acariâtre belle-mère, humiliée dans son amour-propre conjugal (le règne de Madame de Ghâteaubriant commença dès 1518), sa courte vie ne fut pas heureuse. Elle s'était fait une petite cour étroite et fermée, où elle s'efforçait de maintenir, à l'exemple de sa mère Anne de Bretagne, les traditions de l'ancienne « candeur gauloise ». Si l'on veut se faire une idée de ce que pouvait être cette petite cour féminine, qu'on lise l'oraison funèbre d'une princesse du temps, Françoise d'Alençon (belle-sœur de Marguerite d'Angoulême), réputée, elle aussi, pour vivre avec ses demoiselles en toute modestie, décence et sévérité, et pour les former aux bonnes disciplines :

Elle les faisoit venir dans sa chambre, dit son panégyriste1 , et, après les avoir regardées l'une après l'autre, elle reprenoit "celle qui lui sembloit faire contenance et maintien rustique. Elle blâmoit celle qui estoit moins que proprement et modestement parée. Elle prenoit l'ouvrage de chacune ; s'il y avoit faute, l'amendoit, si le peu d'avancement portoit témoignage de sa négligence et paresse, la tançoit. Quant est de l'institution de leurs mœurs, elle ne permettoit qu'elles eussent aucuns propos à des gentilshommes estant seules, et ne souffroit pas qu'on leur parlast d'autre chose que de vertueux et honnestes propos... Quant à leur esbat et passe-temps de festes, la prudente princesse... permettoit qu'elles allassent se pourmener et esbattre ou aux jardins, ou en quelque honorable maison ; ou qu'elles ballassent ou

1. Charles de Sainte-Marthe. — Cité par Le Roux de Lincy, op. cit., liv. IV, ch. i.

qu'elles jouassent de lues, de guitternes, d'espinettes et autres instrumens de musique ;... ou qu'elles chantassent dans leur chambre modestement et chrestiennement ; ce qu'elle leur faisoit faire souvent devant elle, voire et elle-mesme leur tenoit compagnie... Gomme elle ne lisoit qu'en la saincte ftscripture, ou en quelque historiographe qui ne donnoit aucune mauvaise doctrine, aussi ne vouloit-elle que ses demoiselles s'occupassent à lire d'autres livres...

Venue en France en 1514, à la suite de Marie d'Angleterre, Anne Boleyn (qui devait, dix-neuf ans plus tard, épouser Henri VIII) était entrée, au début du règne de François Ier, dans la maison de la reine Claude. Elle la quitta, trouvant, dit-on, la vie qu'on y menait trop austère. De fait, les plaisirs n'y devaient tenir, comme dans celle dé Françoise d'Alençon, qu'une très petite place. Claude était pourtant plus libérale et moins sévère que Françoise, au moins en ce qui touche les lectures. Elle aimait les vieux romans, où les grands coups d'épée et les prouesses héroïques alternent avec d'ineffables amours. Et c'est, nous le verrons bientôt, pour la satisfaction de ce goût, d'ailleurs innocent, que, vers 1521, elle pria sa dame d'honneur Anne de Graville de mettre en vers et de rajeunir à son intention un certain « livre de Thezeo », ancienne traduction en prose, dont le français avait déjà vieilli, d'une épopée chevaleresque de Boccace, la Teseide.

Elle mourut à vingt-cinq ans, le 26 juillet 1524. « Décéda la perle des dames et cler mirouer de beauté, sans aucune tache, Madame Claude, royne de France... Et pour la grant estime de saincteté

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que l'on avoit d'elle, plusieurs luy portoient offrandes et chandelles, et atestoyent aulcuns avoir esté guéris et savés de quelque maladie par ses mérites et intercessions 1 »... — Le peuple lui portait des « chandelles » et lui demandait des miracles. Quant aux personnes de son entourage, pour avoir respiré de près le parfum de ses discrètes vertus, elles en restèrent toute leur vie pénétrées.

N'ayant plus de charge à la cour, Anne, après la mort de Madame Claude, se retira sans doute à Malesherbes.

Elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans — l'âge mûr en ce temps-là — et de nombreux enfants. Ses idées, au contact de la pieuse reine, avaient pris tournure sérieuse. De plus, elle s'était liée d'amitié avec l'illustre sœur de François Ier, dont elle pouvait se flatter d'être un peu la parente 2. Elle ne fut pas longue à subir l'influence de cette femme supérieure, de cet « esprit abstraict, ravy et ecstatic », comme l'appelle Rabelais 3, de

1. Cronique du roy François, premier de ce nom, éd. de la Soc. de l'Hist. de France. — Voir aussi le Journal d'un bourgeois de Paris (1515-1536), éd. de la Soc. de THist. de France, p. 299 : « On disoit que la belle dame, après sa mort, faisoit miracles. »

2. Son arrière-grand'mère maternelle, Bonne Visconti, était la sœur de Valentine de Milan, l'arrière-grand'mère de Marguerite.

3. Dédicace du tiers livre. — Marot la définit, de son côté « Corps féminin, cœur d'homme et teste d'ange ».

ce cœur tendre et passionné, aspirant à toute perfection, ouvert à toutes les infortunes. Et quand les idées de réforme religieuse commencèrent de se faire jour, elle se trouva naturellement inclinée, à l'exemple de la princesse et pour des raisons analogues aux siennes, à leur accorder sa sympathie.

On se représente généralement les doctrines de la Réforme comme constituées d'emblée et comme s'opposant dès l'origine à celle de l'Eglise établie. Rien de plus inexact qu'une telle vue, rien de moins conforme à la vérité historique et psychologique. Il n'y eut pas d'abord, chez nous, deux Églises, deux confessions antagonistes en présence. Il y eut, dans l'Eglise, deux partis, dont l'un voulait des réformes (le parti de Lefèvre d'Etaples, de l'évêque de Meaux Briçonnet, de Gérard Roussel, qui mourut évêque d'Oloron, etc..) — tandis que l'autre se montrait hostile à toute innovation, au moins d'ordre doctrinal. Quand, aux environs de lo30, la Sorbonne et le Parlement auront multiplié les interdictions et les censures, quand des violences irréparables auront exaspéré le conflit, alors l'idée dune rupture se présentera aux esprits ; mais jusque là le parti réformateur en France ne s'avisera que d'une réforme faite par l'Église et dans l'Église.

Aussi aura-t-il pour lui, non seulement une partie du clergé, mais encore le roi lui-même et sa mère. « Le Roy et Madame, écrit Marguerite à Briçonnet à la fin de 1521, ont bien desliberé de

donner à cognoistre que la vérité de Dieu n'est point hérésie » ; et quelques jours plus tard : « Le Roy et Madame sont affectionnés plus que jamais à la réformacion de l'Église. » — Nous allons les retrouver, en 1526, dans les mêmes dispositions.

Marguerite avait beaucoup aidé à les y maintenir. On a longuement discuté la question de ses opinions religieuses. Les uns ont soutenu qu'elle n'avait jamais cessé d'être catholique ; d'autres érudits, en revanche, affirment qu'elle embrassa toutes les doctrines de la Réforme K La vérité, ce me semble, est entre ces affirmations contradictoires. Que Marguerite ait eu des tendances protestantes, on ne saurait le contester. Mais (sa qualité de fille de France et son affection passionnée pour son frère, le fils aîné de l'Eglise, le lui eussent, à elles seules, interdit) elle n'admit jamais la possibilité d'une rupture avec l'Église romaine ; jamais elle ne cessa d'en pratiquer le culte, et son protestantisme, si protestantisme il y a, n'eut jamais le caractère d'une doctrine arrêtée et cohérente. On l'a, je crois, très justement défini, en ce qu'il eut de vague et de complexe : ce une adhésion à la pensée générale et philosophique de la Réforme 2. »

On peut, d'après les idées, ou, si Ion veut, les velléités religieuses de Marguerite, se représenter

1. C'est l'opinion développée, avec textes à l'appui, par M. Abel Lefranc, dans son livre Les Idées religieuses de Marguerite de Navarre d'après son œuvre poétique. Paris, Fischbacher,

2. M. Henry Lemonnier, Histoire de France d'Ernest Lavisse, t. V, lre partie, p. 348.

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assez exactement celles de son amie. Un besoin de rajeunissement, de rénovation spirituelle, de retour au christianisme primitif et à l'Eglise idéale des premiers temps ; un certain appétit de nouveauté ; le sentiment de commisération qu'inspirent les persécutés aux âmes généreuses ; peut-être encore (comme nous dirions aujourd'hui) quelque snobisme, le désir de se distinguer, de se constituer une religion d'une qualité à part, et qui ne fût pas celle du commun des martyrs, — il dut y avoir de tout cela dans le cas d'Anne de Graville.

Nous n'en sommes d'ailleurs pas réduits, en ce qui touche son attitude religieuse, aux hypothèses et aux vraisemblances. Une curieuse lettre, adressée, en 1526, par un réformateur fougueux, Pierre Toussain !, à son ancien maître Œcolampade 2 nous renseigne à cet égard.

Né en 1499, Toussain avait pour oncle le primicier 3 du chapitre de Metz. Cet oncle se chargea de son éducation, le fit pourvoir, en 1515, d'un canonicat à Metz, et l'envoya étudier à Bâle, à Cologne, à Paris, à Rome. A Bâle, Toussain fut l'élève d'QEcolampade et le pensionnaire d'Erasme ,

1. Sur Toussain, consulter Eug. et Em. Haag, La France protestante ou Vies des protestants français, etc., t. IX. — F. Lichtenberger, Encyclopédie des sciences religieuses. Paris, Fischbacher, 1880, t. IX. — F. Buisson, Sébastien Castellion,sa vie et son œuvre. Paris, Hachette, 1891, p. 632. — John Viénot, Histoire de la Réforme dans le pays de Montbéliard. Montbéliard, 1900. — Nommé, en 1539, parle duc Ulric de Wurtemberg, surintendant des églises de Montbéliard, Toussain mourut en 1574.

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