‹ Anne de GravilleChapitre 51 sur 154 · Non cru · texte numérisé non relu

Non cru

116 L'ŒUVRE POÉTIQUE d'aNNE DE GRAV[LLE

Ce petit poème, badinage banal et plus qu'anodin (tel, du moins, nous apparaît-il aujourd'hui) parvint bientôt à Issoudun, où était alors réfugiée la cour. Il y fît scandale. Les « poursuivants d'amour » protestèrent auprès des dames et leur adressèrent une requête en forme contre « maistre Allain ». Ils observent dans cette requête qu'ils ont « donné leur temps à pourchasser le riche don de pitié et de grâce que Dangier, Reffuz et Crainte ont embusché dans la forêt de Longue Attente » ; qu'ils ont été plus d'une fois « destroussez de joye en ung pays qui se nomme Dure Response » ; que cependant ils ont persévéré et comptent à la fin sur « Bel Accueil » et « Doulx Attrait ». Cependant est venu à leur connaissance certain poème diffamatoire qui leur porte un grave préjudice. C'est apparemment le dépit ou l'envie qui en ont inspiré l'auteur ; il voudrait bien priver les autres des joies qui lui furent refusées. Ce poème ne tend à rien moins, déclarent les requérants, qu'à inciter les dames à la rigueur, et « à leur tollir l'heureux nom de pitié qui est le parement et la richesse de leurs aultres vertuz ». Aussi concluent-ils à ce qu'il leur plaise « destourner leurs yeux de lire si déraisonnables escriptures et n'y donner foy ne audience », et prononcer contre l'auteur « telle punition que ce soit exemple aux aultres », le tout afin de bien prouver que, contrairement à ses allégations, il y a en elles « mercy et pitié ».

Pour comprendre tout le sens de cette requête saugrenue, — d'ailleurs bien dans le goût du temps

— il faut savoir qu'en l'an 1400, Philippe, duc de Bourgogne, et Louis, duc de Bourbon, avaient, avec l'agrément de Charles VI, créé en son hôtel une cour d'amour, « à l'onneur, loenge, recommendacion et service de toutes dames et damoiselles » . Aux termes de la charte de fondation, tout rimeur reconnu coupable d'avoir composé complainte, ballade ou rondeau « au deshonneur, reproche, ameurissement ou blasme » du sexe féminin devait être, comme « homme infâme et ahonti », « privé, chassie et déboutté, sans rappel, de toutes gracieuses assemblées et compagnies de dames et damoiselles ». C'est ce châtiment exemplaire que réclamaient pour Chartier les rédacteurs de la « requeste baillée aux dames contre maistre Allain » .

Cette requête, les dames la transmirent au poète, alors absent1, en lui donnant deux mois pour présenter sa défense.

C'est ce qu'il fit dans une pièce intitulée Excusation, où il se défend d'avoir « parlé contre les dames » . Bien vil qui voudrait ce à leur onneur mal faire » :

Par elles et pour elles sommes, C'est la source de nostre joye, C'est l'adresse des nobles hommes, C'est d'onneur la droicte mont-joye. . .

Loin d'être « sans merci », elles sont, de leur nature, éminemment pitoyables :

1. 11 était en mission auprès de l'empereur Sigismohd, en Bohême.

118 l'œuvre poétique d'anne de gra ville

Doulceur, courtoisie, amitié Sont les vertus de noble femme, Et le droit logis de pitié Est au cœur d'une belle dame.

Et Chartier de se proclamer leur serviteur et leur champion jusqu'à la mort :

. . . Tant qu'en vie demourray, A garder l'onneur qui leur touche, Emploieray où je pourray Gueur, corps, sens, langue, plume et bouche.

Il proteste enfin n'avoir fait, dans son poème, que raconter un cas particulier, l'histoire

D'ung triste amoureux mal content Qui prie et plaint que trop attent, Et comme reffuz le reboute :

Et qui aultre chose y entend, Il y veoit trop ou n'y veoit goutte.

Les dames, paraît-il, ne se contentèrent pas de cette « excusation », pourtant bien humble et bien complète *. Elles y firent une « response ». Et il y

1. On a attribué à Chartier une Belle dame qui eut mercy, qui serait la palinodie de son poème (C'est la pièce de l'édition du Chesne, p. 684, intitulée Complainte d'amours et response). La dame, dans cette pièce, finit par se laisser attendrir :

Mon cœur tressault, tremble et tressue, Et suys presque toute esperdue Ne je ne scay nulle deffense, Car je me sens d'amour férue ; Vostre beau parler m'a vaincue.

Mais l'attribution est fausse. D'après M. Piaget (Romania, t. XXXIII, p. 179), la Belle dame qui eut mercy serait d'un poète plus ancien que Chartier, probablement d'Oton de Grandson.

eut, en 1425, à la cour, tandis que la France agonisait, une « affaire » de la Belle dame sans mercy.

Au scandale causé par le poème, on peut mesurer son succès. Ce succès fut prodigieux. On l'approuva, on le réfuta, on l'imita, on le traduisit en italien, en anglais, en catalan K II suscita une masse d'écrits, féministes et antiféministes, et par là se rattache à cette fameuse « querelle des femmes », qui tient tant de place dans l'histoire de noire ancienne littérature.

En somme, dit M. Abel Lefranc dans le résumé historique qu'il a donné de la « querelle des femmes » 2 , deux traditions contraires n'ont pas cessé de coexister ni de se développer, en ce qui concerne l'amour et les femmes, dans notre pays : « la tradition gauloise, d'ordre satirique, franchement dénigrante, et la tradition idéaliste, tendant à l'exaltation et au panégyrique du sexe féminin et des sentiments amoureux. » — La tradition satirique pouvait se prévaloir d'une origine théologique. Ce que le moyen âge, avant tout, reprochait aux femmes, c'est la faute d'Eve, d'où procèdent tous nos maux. Les fabliaux, du xne au xive siècle, leur

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