LA TESEIDE DE BOCCACE
prit à Bourges. Elle cultivait tous les arts, et présidait une sorte de cénacle littéraire dont fit partie Jean Second, l'auteur de poésies latines jadis célèbres *. Elle mourut jeune, en 1532. Sa mort fut déplorée en prose et en vers, en grec, en latin et en français ; elle le fut notamment par Jean Second, qui lui a consacré une élégie, une nénie (chant funèbre), et qui a fait son épitaphe. L'élégie (la xve du livre III) est intitulée : « Sur l'histoire des hauts faits de Thésée et du combat de deux rivaux, écrite en très harmonieux vers français par une femme illustre ». Jeanne, on le voit, avait écrit un poème d'après la Teseide. Ce poème fit apparemment grande impression sur les membres du cénacle de Bourges. Jean Second, dans l'épitaphe plus haut mentionnée, la loue d'avoir su tous les secrets de la poésie française :
Noverat et quicquid franca poè'sis habet2 ...
1. Joannis Nicolaii Secundi Hagani opéra omnia. Lugduni Batavorum, 1821. — Jean Everaerts, dit Jean Second, né à La Haye en 1511, fit, sous Alciat, ses études de droit à Bourges, suivit Charles-Quint dans son expédition contre Tunis (1534) et mourut en 1536. — Ses Baisers (Basia) ont été souvent traduits ; ils l'ont été notamment par Dorât et par Mirabeau.
2. Et, dans l'élégie qu'il lui a consacrée, « 0 toi, s'écrie-t-il, qui chantes toutes ces choses dans la langue de ta patrie, vole éternellement sur les lèvres savantes » :
Al <«, quœ patria tam molliter omnia lingua Hsec canis, œternum docta per ora vola...
« Et puisque la terre te recouvre avant l'heure, et que ta longue chevelure n'a pas été couronnée de laurier, que du moins sur ta tombe verdisse l'arbre de Phébus »...
140 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
IL Le (( ROMMANT » DE PALAMON ET ArCITA.
Au moment même où Jeanne de La Font composait son remaniement de la Teseide, Anne de Graville, de son côté, s'essayait, par ordre de la reine Claude, sur la même donnée.
La reine, comme beaucoup de ses contemporaines, avait lu avec un plaisir extrême le « livre de Thezeo ». Mais peut-être y trouvait-elle des longueurs. Elle en trouvait, en tout cas, le style vieilli, et elle chargea sa dame d'honneur de le rajeunir e de le mettre « en rime ». Anne s'exécuta de bonne grâce, et, à son travail relativement court *, donna le titre suivant (c'est du moins celui qu'on lit en tête de deux manuscrits 2) : C'est le beau rommant des deulx amans Palamon* et Arcita et de la belle et saige Emylia translaté de viel langaige et prose en nouveau et rime par ma damoiselle Anne de Graville la Malet dame du boys Malesherbes du commandement de la Roy ne 4.
1. Le poème original a environ dix mille vers ; le remaniement d'Anne de Graville en a environ trois mille six cents.
2. Bibl. nat., nlles acq., n° 719 ; Arsenal, ms. 5116 [1631 B. F.].
3. M. Hauvette fait remarquer que les manuscrits du texte de Boccace donnent Palamone aussi souvent que Palemone.
4. Le « rommant » est précédé d'une dédicace de dix-huit vers « à la royne ». La voici. On pourra la comparer à la dédicace des rondeaux :
PALAMON ET ARCITA 141
La date de la composition du « rommant » est facile à déterminer. Cette date ne saurait être postérieure à 1524 (puisque c'est le 20 juillet de cette année-là que mourut la reine Claude). Mais il est facile d'obtenir une approximation plus grande. Anne avait, en juin 1520, suivi la reine à la fameuse entrevue du Camp du Drap d'Or !, et la beauté du spectacle, la magnificence déployée par les deux rois et par leur cour l'avaient profondément impressionnée 2. Aussi a-t-elle donné à son Palamon les traits de François Ier3, ceux d'Henri VIII au malheureux
Si j'ay empris ma souveraine dame
Comme ignorante et peu scavante femme
Ozer à vous là où gist tout scavoir
Faire présent de ce que ay peu avoir
De dure teste et langue mal apprise
Je vous supply que je n'en soie reprise
Car je le faict pour sans plus vous monstrer
Que avez bien peu mon ignorance oultrer
Quant je parfaict ce que ne sceu onq faire
Pour vostre gré acomplir et parfaire
Et vous plaise congnoistre que combien
Que en tel savoir je entende moins que rien
Se ainsy estoit que y sceusse quelque chose
Sy envers vous la vouldroye tenir close
Et vous requiers croire que je consens
Que tous mes ans mon corps mon temps et sens
Soient dédiez au treshumble service
De vous ma dame en tout dicte sans vice. 4. Marguerite, alors duchesse d'Alençon, s'y trouvait aussi, accompagnée de son secrétaire Clément Marot. On a, de Marot, une ballade et un rondeau sur l'entrevue du Camp du Drap d'Or.
2. Pour le détail de ces splendeurs, je ne peux que renvoyer à tous les mémoires du temps, à Sanuto (Diariï), à Florange, à Martin du Bellay, etc.. « Plusieurs, dit ce dernier en une phrase souvent citée, y portèrent (au Camp)deurs moulins, leurs forests et leurs prés sur leurs épaules ».