‹ Anne de GravilleChapitre 68 sur 154 · Pallamon fust de taille si louable · texte numérisé non relu

Pallamon fust de taille si louable

Que en tous pays n'y avoit son semblable ; Cheveulz eust bruns, peu de barbe et fort noyre Sobre de bouche en mengier et en boyre

142 l'œuvre poétique d'annk de graville

Arcita * ; et, à la fin de son poème, décrivant les noces d'Emylia et de Palamon, elle évoque ses souvenirs d'alors :

De vous conter des princes le triumphe

De la richesse et de l'exquise pompe

Je ne pourroys : mais aies souvenance

Ce qu'il feust faict des gros princes de France

Et des Anglois à Ardre l'aultre esté

Où ung chacun ce me semble a esté.

« L'aultre esté », c'est l'été de 1520. Il est donc extrêmement probable qu'Anne écrivit son remaniement au cours de l'année 1521.

Voilà pour la question de date. Il en est une autre, soulevée par M. Wahlund. D'après lui, le remaniement aurait été composé directement d'après Boccace ; et, à l'appui de cette thèse, il relève un assez grand nombre de passages qui paraissent être en effet la transposition littérale du texte italien. Mais, comme le remarque M. Hauvette, ces ressemblances « s'expliquent très suffisamment par l'interposition d'une traduction assez exacte » : et il a noté cer-

Soursilz en arc, yeulx de coulleur chattains La bouche belle et les dentz et les mains Nez long et droit, etc.

Arcita fust presque de sa grandeur Ung peu grasset blanc et de belle colleur. Les cheveulx blonz, un peu chauve devant Et Testomagc qui poussoit en avant...

Les yeulx eust vertz fenduz doulx et friantz Plus que aultre nul, et en tous temps rians Petite bouche avoit et aussy belle Que onques porta dame ni damoiselle...

Ung bien avoit qui n'est peu de lavoir C'est qu'il aymoit toutes gens de savoir Dont il estoit de eulx prisé et amé Et dunu chacun loué et exstimé . . .

PALAMON ET ARGITA

taines particularités d'où l'on peut déduire qu'Anne a eu recours à la traduction française de 1460, traduction dont elle devait posséder un exemplaire1. La mention qui se trouve en tête de deux des manuscrits, et d'après laquelle le poème a été « translaté de viel langaige et prose en nouveau et rime » , a, du reste, en elle-même une valeur contre laquelle aucun argument ne saurait prévaloir.

Le remaniement d'Anne de Graville, dont nos bibliothèques possèdent six copies manuscrites2,

1. Probablement certain manuscrit orné de trente-quatre miniatures, qui fit partie depuis de la bibliothèque des d'Urfé, fut vendu à Londres en 1791, et dont la trace est perdue. — V. mon Appendice, n° II, § C.

2. V. Appendice, n°IIl. — lia eu, de nos jours, les honneurs de l'impression, et a été publié, en 1892, à Stockholm, à quatrevingt-douze exemplaires, par les soins de M. Algernon de Bôrtzell, d'après la copie photographique d'un manuscrit cédé vingt ans auparavant par la Bibliothèque royale à notre Bibliothèque nationale (nlles acq. fr., n° 719).

D'après Mlle de Keralio (Collection des meilleurs ouvrages françois composés par des femmes. Paris, 4 789, t. V, pp. 34-38), le poème d'Anne de Graville aurait été imprimé dès 1597. C'est là une erreur. Ce qui fut imprimé à cette date, chez Abel l'Angelier, c'est La Thezeyde du sieur Jean Boccace, gentilhomme florentin, contenant les belles chastes honnesles amours de deux jeunes chevaliers thebains, Arcite et Palemon. Histoire non moins belle et docte que plaisante et utile à toute sorte de personnes qui ayment la ver lu , traduicte d'Italien en François par le sieur D. C. C. — Sur cette prétendue traduction, voir Hauvette, Les plus anciennes traductions, etc., p. 45. Cette Thezeyde a été reproduite, au xviii6 siècle, dans la Bibliothèque universelle des romans (juillet 1779).

paraît avoir obtenu, lors de son apparition, un réel succès. En voici l'analyse fidèle.

ïheseus1, roi d'Athènes, ayant vaincu les Amazones, épouse leur reine Ypolite et l'amène dans sa capitale, ainsi que la jeune et belle Emylia, sœur de la reine. Puis il entreprend une guerre contre le tyran de Thèbes, Gréon. Il lui livre bataille et le tue. Parmi les prisonniers des Athéniens se trouvent deux jeunes Thébains de sang royal, Palamon et Arcita. Thésée les fait enfermer dans un cachot. La lucarne de ce cachot donne sur les jardins du palais. C'est de là qu'un matin de printemps les deux jeunes gens aperçoivent Emylia :

Au moys d'avril qui est telle saison Qui faict fâcheux se tenir en maison Emylia la joieuse pucelle Sa coste prist par dessoubs son esselle Délibérée ung jour au plus matin D'aller cueillir la rousée au jardin...

Elle se croit seule :

Emylia nudz piez eschevelée

De sa chambre est en ce lieu dévalée...

Fort jeusne d'âge en bon point et polie

Jamais ne fust pucelle plus jolie

Visage gay riant et de grant chère

Pour mettre don de mercy à l'enchère

La jambe belle et tetin descouvert

Se vint asseoir dedans ung preau vert.

Là se pigna et mira à son aise

Car rien ne voit qui luy nuise ou déplaise

Dont pour trop mieulx embellir sa façon

En s'abillant disoit une chanson. . .

1. J'adopte, pour les noms propres, l'orthographe du ms. n° 719, reproduit par M. de Bôrtzell.

PALAMON KT ARGITA 145

Les deux ïhébains reçoivent en même temps le coup de foudre :

Arcita dit : voys-tu dedens son eul

Ung jeune archer plain de pompe et d'orgueul

Tenant en main deulx flèches harbellées

A tranchant d'or longues et affiliées.

Rien n'y vouldroit crier miséricorde

Car desia tient l'une des deux en corde

Dont je suys seur que si nous veult ferir

A lung de nous deulx en conviendra mourir.

Lors Palamon crya : j'en suys frappé. . .

Arcita dit : helas, j'ay l'autre coup...

Cependant Emylia descend tous les jours au jardin, et, à sa vue, Palamon et Arcita oublient leur captivité. D'autant que, pour se distraire,

Sy fontrondeaulx, ballades et chansons, Louant la belle et toutes ses façons . . .

Mais, finie la belle saison, Emylia ne se montre plus, ce dont les jeunes gens ne se peuvent consoler. Sur ces entrefaites, Piriteus, un ami de Thésée, vient lui rendre visite. Il demande et obtient la liberté d' Arcita, à la condition que le jeune homme sortira de l'Attique. Arcita s'éloigne, désespéré de quitter les lieux où respire Emylia. Il parcourt la Grèce, mais bientôt, n'y tenant plus, rentre à Athènes sous un déguisement. Il est si changé

Pale etdefaict, maigre, hâve et fort laid,

qu'il parvient à s'introduire à la cour. Il a la joie d'y voir Emylia, qui, seule, l'a reconnu et qui lui sait gré de son audace.

Un jour, s'étant allé promener dans la forêt voisine, il y est rencontré par Pamphillo, valet de

Palamon, lequel dénonce à son maître la présence

146 l'œuvre poétique u'anne de gra ville

de l'exilé. La jalousie de Palamon s'éveille. Il parvient, avec l'aide de Pamphillo, à s'évader de sa prison, et court dans la forêl rejoindre Arcita,

. . . son vray amy Que fort amour a faict son ennemy.

Ils conviennent, après un entretien courtois, de de se disputer Emylia les armes à la main. Déjà ils sont aux prises, lorsque Thésée, qui, en compagnie de la jeune fille, chassait dans le voisinage1, intervient et les sépare. Puis il les interroge, et, la cause du duel une fois connue, leur déclare, touché de leur jeunesse et de leur courage, qu'Emylia appartiendra à celui d'entre eux qui, après un an de service à la cour, sera vainqueur dans un tournoi solennel, auquel il convoquera les plus illustres « barons » de la Grèce.

Emylia, qui s'en remet à la fatalité du choix de son époux,

. . . Car nul n'avoist eslu, Mais les aymoit tous deux en général Et n'avoit veuil que celluy du fatal,

Emylia traite également bien les deux rivaux. Ceux-ci, en attendant de s'entretuer, passent leur vie

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