‹ Anne de GravilleChapitre 70 sur 154 · Souliers à hauts talons · texte numérisé non relu

Souliers à hauts talons

4. Cette description du costume d'Emylia est précédée de son portrait, portrait qu'on a lu tout au long dans la première partie de ce volume :

Son aage'estoit d'environ les quinze ans... etc.

due contre les hommes et leur indiscrétion en amour :

. . . Les hommes se vantent D'avoir tel cas du quel bien souvent mentent Et que souvent ils ont pris et usé Ce qu'on leur a mille fois refusé. . .

On reconnaît là les façons de penser, celles même de s'exprimer de l'héroïne favorite d'Anne de Graville, de la Belle dame sans mercy :

Le plus secret veult bien qu'on die Qu'il (n'Jest d'aucune mescreuz...

La belle dame ajoutait :

Sur tel mefîait n'a court ne juge A qui l'on puisse recourir...

Anne, elle, ne se résigne pas à ce que « tels meffaits » restent impunis ; elle veut que les hommes qui s'en rendent coupables soient « chassés de maison en maison » et décriés partout. Cette femme, qui dut être très calomniée, est impitoyable pour les médisants.

Le poème d'Anne de Graville vient d'être analysé assez minutieusement pour que le lecteur, sans l'avoir eu entre les mains, soit à même d'en apprécier la forme et le fond.

Pour ce qui est du fond, le défaut essentiel du (( rommant » — mais ce défaut doit être imputé à

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Boccace — tient à ce que le personnage central, Emylia, n'est, au physique et au moral, qu'un mannequin, une figure de cire, sans expression, sans personnalité, sans vie. Simple enjeu du duel engagé entre les rivaux, les aimant tous deux « en général », ne sachant

.... lequel prendre ou choysir Pour y asseoir son amour et désir,

cette fiancée du roi de Garbe n'a rien qui nous intéresse. Et par là même cessent de nous intéresser les développements donnés au caractère de Palamon et à celui d'Arcita. La malheureuse aventure d'Arcita, l'histoire de son mariage in extremis et de sa mort, qui auraient pu être touchantes, ne nous touchent guère, tant nous laisse indifférents l'objet de sa passion.

Le décor mythologique où s'encadre le poème de Boccace n'est pas non plus pour donner l'illusion de la réalité ; et, dans sa transposition, Anne de Gra ville en a encore, s'il est possible, exagéré Finvraisemblance. Elle se plaît visiblement aux réminiscences classiques ; elle sait toutes les légendes de l'antiquité ; mais elle ne la comprend pas, et l'habille à la moderne. Son Thésée, ses « barons » grecs, son Arcita et son Palamon sont des gentilshommes, des « gendarmes » du temps de François Ier. Certains détails où elle insiste (Emylia mettant un cierge à Diane, le mariage avec Palamon célébré par un « evesque » l) semblent si volontairement

1. Une des miniatures du manuscrit de l'Arsenal représente le cercueil d'Arcita recouvert d'un drap mortuaire. Et ce drap mortuaire est barré d'une large croix !

154 l'œuvre poétique d'anne de graville

poussés au comique qu'on serait tenté de la classer parmi les ancêtres littéraires de Scarron. Mais c'est là une impression à laquelle il ne faut pas s'arrêter. Avec tous ses contemporains, elle ignorait la différence des civilisations et des époques, et n'avait aucune notion de ce que nous appelons la « couleur locale ». Aussi, quoi qu'il paraisse, et bien qu'elle se montre par endroits d'humeur assez folâtre \ n'a-t-elle certainement pas cherché à parodier son sujet.

Du moins Ta-t-elle dépouillé de tout caractère épique (nous avons vu que, dans la Teseide, l'épopée tient déjà fort peu de place) et l'a-t-elle réduit aux proportions d'une simple anecdote sentimentale. Cette anecdote, elle la raconte avec agrément, et elle y ajoute des traits d'observation psychologique — et féminine — qui ne sont pas dans le poème original. C'est ainsi qu'elle insiste beaucoup sur les descriptions de toilettes, et aussi sur le portrait physique, plusieurs fois repris, d'Emylia2. Dans le plus

1. Exemples : racontant que les dames, pour venir aux noces d'Emylia, se sont inondées de parfums, elle ajoute, non sans malice :

Aussi peut-estre il en estoit besoing;..

et (dans son récit des noces), décrivant leurs toilettes, elle s'arrête sur ce mot :

Mais je m'en tais, car c'est grant fascherie De m'eseouter, si ce n'est qu'on en rie...

2. Elle lui prête un soin de sa beauté tout à fait réjouissant. La jeune fille, quand Diane lui révèle que l'un des deux rivaux succombera, s'en va « dolente et esperdue », mais n'en passe pas moins une bonne nuit :

Quelque peu la conforta la nuyt,

Pensant qu'ennuy à son corps gresve et nuyt.

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achevé de ces portraits, alors que Boccace, arrivé aux secrètes beautés de son héroïne, s'était arrêté pudiquement *, elle poursuit d'un ton dégagé, et ne laisse pas d'entrer dans le plus intime détail :

Croyez de vray qu'elle estoit belle nue

Le ventre blanc : et si vous arrestez

Que point n'estoit faulve par les costez

Et sy avoit courte fesse orillère 2

Dont peu en eust de semblable manière

La cuisse courte et un g petit grossette

Mais ce n'estoit ne pilon ne cuissette

La grève 3 belle et de belle venue,

Qu'elle n'estoit trop grosse ou trop menue

On n'est pas plus précis. — A ce vif sentiment de la beauté féminine, Anne de Graville joint celui, assez rare en son temps, de la nature. Elle aime la douceur des bois, revêtus de « leur robe verte » ; elle contemple, d'un œil amusé, les nuées

... aussy blanches que toilles, Et Dyana luysant sus lez estoilles...

Malheureusement, chez elle, l'expression trahit presque toujours la pensée ; sa langue est pénible, comme embarrassée de cailloux, sa versification haletante, mal assurée, encore barbare. Elle tient

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