La jambe
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des rhétoriqueurs le goût des cliquetis de mots et des mêmes consonances multipliées l ; mais elle n'a pas su s'approprier la seule trouvaille heureuse et féconde qu'ils aient faite, et elle n'applique la règle de l'alternance des rimes masculines et féminines2 qu'avec une irrégularité déconcertante. De telle sorte que ses vers heureux, quand elle en trouve, se perdent dans une sorte de vagissement enfantin ou de bégaiement pénible.
Quel jugement littéraire faut-il, après cela, porter sur elle ? — Elle manque de métier, elle n'a pas le don du style ; et l'on ne peut lui attribuer celui de l'originalité, de l'invention, puisqu'elle ne fit jamais que traduire ou remanier l'œuvre d'autrui. C'est dire que M. Wahlund lui prête une importance et un rôle littéraires très exagérés lorsqu'il l'érigé en « cariatide », vis-à-vis de la reine de Navarre, au seuil de la Renaissance. (L'on ne saurait, à aucun point de vue,
i. Exemple :
On Tappeloit par nom Emylia, De qui l'amour maint cœur d'homme lya Combien quel fust jeunette et delyée Bien se garda d'estre si fort lyée Que le sien cœur oncq ne souffrit lyer Fors à celui que on luy feist allyer...
2. « Ce fut Octavien de Saint-Gelays, dit M. H. Guy, qui, à la fin du xve siècle, donna, dans sa traduction des Héroïdes d'Ovide, la première application de cette règle. G. Crétin s'y conforma à partir du septième chapitre de sa Chronique, commencée en 1515, et rima près de 29.000 vers sans s'affranchir de cette utile contrainte. A son tour, Jean Bouchet consentit à s'y plier quelquefois, l'excellence de cette mode lui ayant été signalée, vers 1520, par son protecteur Louis de Ronsard, le père du grand poète. »
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la comparer à l'incomparable Marguerite, qui a frayé tant de sentiers nouveaux.)
Mais il y a lieu d'ajouter, en revanche, qu'au moment où elle se mêla d'écrire, « les modèles, ainsi que les règles, manquaient presque absolument à la poésie française » 1 ; et qu'en ce xvie siècle où les femmes devaient, même au point de vue littéraire, tenir une si grande place, elle est peut-être la première à avoir fait figure d'auteur. Sa période de production est antérieure de plusieurs années à celle de la reine de Navarre 2. Quant aux autres femmes poètes d'alors, elles sont toutes, elles aussi, par la date de leurs productions comme par celle de leur naissance, ses cadettes. Ne nous étonnons donc pas que l'on l'ait surnommée « la Minerve de son temps ». La juger avec indulgence, voire même avec bienveillance, ce n'est pas être partial, c'est faire preuve de sens historique et critique.
Anne, par ailleurs, se recommande à nous pour avoir été l'arrière-grand'mère d'Honoré d'Urfé. Le futur auteur de YAstrée dut lire, à coup sûr, dans sa jeunesse, passée à la Bastie, le « rommant » de Palamon et Arcita : la célèbre « librairie » du château en possédaitau moins un exemplaire 3. Et peut-
1 . L.Feugère, Les femmes poètes au XVIe sièc/e.Paris, Didier, 1860.
2. Le plus ancien écrit que nous ayons de Marguerite est une lettre datée de 1521 (Génin, Nouvelles lettres de Marguerite d'Angoulême), l'année même où Anne de Graville écrivait son « rommant ». De l'antériorité de la production, je conclus à celle de la naissance.
3. Appendice, n° III. — C'est le ms. fr. 25441 de la Bibl. nat., qui porte mentionnée, sur sa feuille de garde, la naissance des enfants de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac.
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être n'est-il pas exagéré d'avancer qu'en une certaine mesure il procède, même au point de vue littéraire, de son aïeule. Celle-ci, par suite, aurait droit d'être comptée parmi les créateurs du roman idéaliste en France, et pourrait revendiquer une modeste place à l'origine de l'évolution qui nous conduit, « par d'Urfé et Mlle de Scudéry, jusqu'à George Sand et à Feuillet » *.