DEBUTS ADMINISTRATIFS LE BUREAU DU PERE D
LE COUP d'État du deux-décembre
Dès que nous fûmes de retour à Barle-Duc, ma mère me conduisit chez le directeur des Domaines, entre les mains duquel je devais remettre ma demande d'admission, en qualité de postulant au surnumérariat. Ce fonctionnaire nous reçut avec une politesse solennelle et gourmée. C'était un grand et robuste Alsacien, assez bel homme, à la figure massive et empâtée, aux joues correctement rasées, au front carré et têtu, encadré de cheveux gris et plats. Il avait une mise très soignée, d'excellentes manières, mais un esprit étroit et méticuleux. Il me fit un petit discours sur les devoirs d'un futur employé , m'exhorta à me montrer zélé, assidu et déférant. — « Surtout, ajouta-t-il, n'écrivez plus dans les journaux ! Cela jette sur vous un mauvais vernis. Un homme qui se respecte ne se fait pas journaliste...
C'est le dernier des métiers, un métier de saltimbanque ! » J'enrageais intérieurement d'entendre ce bureaucrate injurier la littérature avec son accent alsacien. Son air rogue et sa situation de chef de service m'intimidaient néanmoins ; j'avais un pied de rouge sur la figure, et je demeurais silencieux. Du reste, à ce moment, l'opinion de mon directeur était celle de la généralité de la société bourgeoise.
Depuis 1849, ^^ ^'^"^ ^^ réaction soufflait sur Paris et les départements. Un changement caractéristique se produisait dans l'esprit de la société provinciale. Jusqu'alors, dans l'Est, on était resté assez indifférent en matière religieuse . Employés, commerçants, magistrats, professeurs, se montraient peu dévots et peu pratiquants. A mesure que le mouvement de réaction s'accusait, je voyais autour de moi les pratiques pieuses redevenir à la mode. Sur les tables des salons traînaient des brochures contre les libres penseurs, mêlées au Spectre rouge de Romieu. Dans la principale église de la ville, un jésuite, qui prêchait une retraite, anathématisait tous les soirs, du haut de la chaire, les journalistes et les philosophes contemporains ; il avait un nombreux auditoire d'hommes et de dames, et l'on citait déjà les noms de belles pécheresses et de notables bourgeois qu'il avait ramenés dans
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le giron de l'Église. La religion, ou plutôt la religiosité, devenait une sorte de livrée politique, un signe auquel se reconnaissaient les gens bien posés et bien pensants. La littérature d'imagination partageait naturellement le sort de la presse. Les romans-feuilletons étaient assujettis à un impôt spécial. Lamartine, dont, après février, les foules épeurées auraient volontiers fait un roi, était irrévérencieusement traité de « panier percé y> ; Victor Hugo passait pour un anarchiste ; George Sand et Balzac lui-même étaient classés parmi les révolutionnaires et les écrivains immoraux.
Tout ce que j'aimais, tout ce que j'admirais devenait un objet de haine ou de dédain en ce milieu où j'étais forcé de vivre ; chez les membres de ma famille, je retrouvais ce mépris de la littérature. Je résolus donc d'enfermer au dedans de inoi mes opinions, mes goûts et mes espérances ; je m'isolai moralement de ce monde de philistins, et je vécus replié sur moi-même, sans plus communiquer à personne mes rêves ni mesjDrojets. Cette atmosphère isolante que je créai artificiellement eut l'avantage de me préserver de la pénétration oppressive de l'esprit et des préjugés provinciaux ; mais elle contribua aussi à augmenter mes timidités, à rendre mon âme plus ombrageuse, mes
idées plus exclusives ; je m'accoutumai trop à vivre en moi-même et pour moimême, comme une sorte de Siméon Stylite. Cet état d'égoïsme intellectuel, s'il se fût continué longtemps, eût certainement aigri mon caractère, desséché ma
pensée et influé d'une façon désastreuse sur mon travail littéraire.
A la fin d'octobre, je commençai mon stage de postulant dans le bureau du père D..., receveur de l'Enregistrement à Bar-le-Duc. Ce M. D... était un type.
Fils d'un général du premier empire, ayant été soldat lui-même et blessé à la bataille de Salamanque, ilboitait fort bas. Replet, et malgré cela très vif, il avait une figure rose, épanouie et joviale, des yeux bleus à fleur de tête, une bouche en cerise et
des cheveux gris abondants, qui frisaient. Bien que sans fortune et chargé de famille , il prenait la vie fort gaillardement, toujours gai, toujours chantant, sautillant sur sa bonne jambe, et, le soir, après les heures réglementaires, se délassant à jouer de la guitare.
Le bureau, situé au rez-de-chaussée d'une vieille maison de la rue des Tanneurs, occupait une grande pièce sombre, assez sale. Les murs étaient garnis de hauts casiers de bois noirci où des registres in-folio alignaient leurs dossiers gras. Il y régnait une odeur sui generis, un mélange des senteurs du papier timbré et des rances exhalaisons de la poussière amassée dans les coins, le tout compliqué par les émanations animales des six collaborateurs qui composaient le personnel.
— Il y avait d'abord, au centre, tournant le dos à la cheminée, le patron enfoncé jusqu'au menton dans sa robe de chambre de flanelle à carreaux bruns et roses ; puis, au long des murs, un petit commis pour les courses, à côté d'un ancien sousofficier de vétérans, qui copiait les actes sous seing privé et sentait fortement l'ail et le tabac à priser; — dans le fond, le plus loin possible des yeux du receveur, travaillaient deux surnuméraires : l'un, penché sur sa besogne du matin au soir, piochait comme un nègre ; l'autre passait
son temps à dessiner des caricatures et à se plaindre de ce que son camarade gâtait le métier. Près de Tune des fenêtres donnant sur la rue, on avait dressé une petite table pour moi, le dernier venu, et j'y enregistrais des actes sous la dictée de la fille du receveur, M"^ Aurélie, dont le père D..., par économie, avait fait son principal commis.
M"^ Aurélie était une jeune personne de vingtans,maigreetpeujolie. Ses modestes cheveux châtain clair, relevés à la chinoise, découvraient un front trop haut, ce qui allongeait encore la figure, dont le trait le plus saillant était deux yeux bleus à fleur de tête, comme ceux de son père. Néanmoins, elle avait la fraîcheur de la vingtième année, des regards fort vifs et une imagination inflammable, dont elle entretenait encore la combustion par la lecture de romans du premier empire, aussi sentimentaux que démodés.
Durant les courtes après-midi d'hiver, tandis que la houille flambait dans la cheminée, le père D..., après avoir amplement déjeuné, empoignait un acte volumineux et, les coudes sur son pupitre, les doigts dans ses cheveux frisés, cherchait à comprendre les clauses enchevêtrées à dessein par le notaire. Peu à peu, à travers le grincement des plumes et le pétillement du charbon, un ronflement
sonore partait du bureau du receveur. — Bon, disait Tun des surnuméraires en dépliant son journal, voilà le patron qui pioche une liquidation!... C'était le moment que choisissait Aurélie pour expédier ses lettres. Elle avait la rage d'écrire; elle rédigeait son journal et, en outre, elle entretenait avec de mystérieux amis une correspondance que le petit commis était chargé de porter aux quatre coins de la ville.
Pauvre Aurélie!... Elle avait le cœur tendre et l'âme romanesque ; elle s'éprenait vite et souvent; au dire du vieux sous-officier de vétérans, les surnuméraires eux-mêmes n'étaientpoint épargnés. Quant à moi, bien que je fusse son voisin immédiat, j'avais conçu de la beauté plastique un idéal auquel les formes inélégantes d'Aurélie ne répondaient nullement; je n'étais pas éloigné de la trouver ridicule, et je lui marquais une indifférence dédaigneuse. Aujourd'hui, quand je replonge dans ce vaporeux passé, je me reproche presque ma sotte attitude de farouche Hippolyte. Je revois le bureau tapissé de vieux registres, le pupitre sur lequel des crocus fleurissaient dans un pot de faïence bleue ; Aurélie, coiffée à la chinoise, sanglée dans sa mince robe noire usée, allongeant sa main fluette et blanche sur le papier jaunâtre du registre; — et, malgré
ses coudes pointus, malgré ses yeux à fleur de tête, réloignement me la fait trouver quasi jolie, parce qu'elle me rappelle ma jeunesse. — Le souvenir, comme disait un rêveur de mes amis, le souvenir est un maître décorateur...
Un matin du commencement de décembre, je venais de sortir de chez moi et je longeais la rue du pas traînant d\m surnuméraire qui va à son bureau, quand je fus arrêté par un attroupement qui barrait le trottoir, au coin du corps de garde des vétérans. — Je vois encore les dos affairés des curieux qui se poussaient l'épaule, tendaient le cou et piétinaient dans la boue, sous un ciel gris d'où tombaient par moments des flocons de neige fondante. — Sur le mur noirci du corps de garde, au-dessus des têtes dressées, il y avait deux affiches blanches. Je m'approchai et pus lire sur la première cette phrase, qui me fit l'effet d'un coup violent appliqué à l'épigastre : « L'Assemblée est devenue un foyer de complots... Elle encourage toutes les mauvaises passions ; elle compromet le repos de la France ; je l'ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi... » C'était signé : a Louis-Napoléon Bonaparte. B A côté de cette proclamation, la circulaire du préfet s'étalait comme un commentaire brutal. Elle disait : « Vous
continuerez à rester calmes ; mais si des manifestations hostiles se produisaient, de quelque nature qu'elles fussent, de quelque part qu'elles vinssent, j'userais sans hésiter des pouvoirs qui me sont donnés, car aujourd'hui plus que jamais, il faut que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. » Les gens lisaient cela d'un air stupéfait, secouaient silencieusement la tête, puis s'éloignaient. Je repris le chemin du bureau. < Ainsi, pensais-je indigné, l'attentat dont on nous menaçait depuis un mois est commis, l'Assemblée républicaine est chassée, la liberté succombe sous un nouveau i8 brumaire!... » J'arrivai chez le receveur dans un état violent d'ébullition, et je mis tout le bureau au courant de ce qui se passait. Je ne me possédais plus : « Cet homme est un criminel, m'écriai-je, il a violé la Constitution à laquelle il avait juré fidélité ; mais la France ne le laissera pas faire, elle le mettra hors la loi!... » Je m'échauffai si bien que mon indignation gagna le père D... Il s'emporta à son tour, se drapa dans sa robe de chambre, et, frappant du poing sur son pupitre, il déclara qu'il était un vieux soldat blessé à la bataille de Salamanque et qu'il saurait protester contre l'illégalité... Au moment où les têtes étaient le plus montées, un uniforme à buffleteries jaunes passa
devant les fenêtres, un pas lourd résonna dans le corridor et un gendarme ouvrit la porte. — Il vient pour vous arrêter! chuchota Aurélie effarée. — La chose n'avait rien d'impossible ; je me rappelais que j'avais fondé avec Laguerre une société secrète, je me voyais déjà traîné en prison, je songeais aux angoisses de ma mère et je m'étais rassis, très pâle, les lèvres serrées. Les autres ne paraissaient guère plus rassurés que moi, et le vieux soldat de Salamanque ne bougeait plus. — Fausse alerte. Le gendarme venait tout simplement acheter une demifeuille de papier timbré...
Les rigueurs annoncées ne se firent pas longtemps attendre. Les fonctionnaires avaient été sommés de donner leur adhésion au coup d'État. Le père D... dut s'exécuter; quelques-uns résistèrent, on les révoqua impitoyablement. A la préfecture, on préparait des Hstes de suspects. Pour peu qu'on déplût aux amis du pouvoir, on était arraché de sa résidence et transplanté à cent lieues de sa famille, de ses amis et de ses affaires. Je vis arriver à Bar-le-Duc quelques-uns de ces internés ; ils erraient dans notre ville , mornes, soupçonneux, taciturnes, ayant toutes les tristesses de l'exil sur le visage ; soumis à la surveillance de la police, ils étaient tenus de se présenter chez le pré-
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fet à toute réquisition. Partout les républicains étaient dénoncés, traqués comme un gibier. Les décrets d'expulsion se multipliaient. Victor Hugo était banni. Seule, la presse ministérielle pouvait parler, et encore ne disait-elle que ce qu'on lui soufflait. L'unique journal indépendant de Barle-Duc était forcé de soumettre chacun de ses numéros au visa préalable du préfet, et souvent il paraissait avec des colonnes entières en blanc. On se claquemurait chez soi, on ne se parlait plus qu'à voix basse. L'Université fut naturellement la première victime du nouvel ordre de choses. Les professeurs étaient espionnés dans leurs classes; au moindre mot qui eût une couleur libérale ou qui déplût à l'autorité ecclésiastique, on les révoquait ou on les disgraciait. On le fit bien voir à mon ancien professeur de philosophie, ce même rigide M. D... qui avait si rudement traité mes premiers vers.
C'était un enfant du pays ; il y avait pris femme et y possédait quelques arpents de vignes auxquels il donnait tous ses soins pendant ses heures de loisir. Bon père de famille, esprit calme, correct, modéré en toutes choses, il était dévoué aux devoirs de son professorat qu'il accomplissait comme un sacerdoce.
Il n'avait qu'un petit travers : il rêvait de faire un livre, de publier son cours où il
avait introduit quelques propositions qu'il croyait originales et qui devaient consolider à jamais l'éclectique édifice de la philosophie spiritualiste. Au commence-
ment de janvier 1852, le volume parut, imprimé à ses frais, — un formidable inoctavo de 600 pages, bourré de bonnes intentions et de vertueuses démonstrations. — L'heure était mal choisie, à la vérité ; mais dans la naïveté et l'honnêteté de son âme, M. D... ne s'en doutait même pas. Son innocent manuel n'en fut pas moins regardé comme une provocation ; le clergé s'en émut. A propos de la Sanction de la loi morale, le professeur avait osé — oh! bien timidement ! — formuler quelques doutes au sujet des peines éternelles. Il n'en fallut pas davantage. Le conseil académique s'assembla, le pauvre manuel de philosophie fut dénoncé comme un livre détestable, un outrage à la morale et à la rehgion. Huit jours après, nous apprîmes que le brave homme, que nous traitions de réactionnaire, avait été censuré par le ministre et nommé régent de quatrième dans un obscur collège du Nord. Ma rancune de poète ne tint pas contre une pareille injustice. J'allai immédiatement voir mon ancien professeur. Je le trouvai dans son petit cabinet de travail, dont les fenêtres donnaient sur l'Ornain. Il était très calme, un peu pâle seulement, et tenait ouverte la dépêche ministérielle. — « Voilà ! dit-il en me la tendant avec un geste résigné ; mon cher enfant, c'est le moment de se montrer
philosophe... Je ne partirai pas, j'ai envoyé ma démission, et je cultiverai mes vignes, tout simplement. » Il ne partit pas, en effet, mais le coup avait porté. M. D... traîna deux ans, accablé, désorienté, ayant l'air d'une plante déracinée. Un matin, il s'éteignit dans son cabinet de travail, devant son manuel ouvert, se demandant pour la centième fois comment on avait pu condamner aussi durement la philosophie spiritualiste.. .
ANNÉES d'apprentissage