DE DROIT
Les événements qui suivirent le coup d'État de 1851 m'avaient dégoûté de la politique et ramené tout entier à la littérature. Le bureau m'intéressait peu et me laissait d'honnêtes loisirs que je résolus de mettre à profit. Je relus mes premiers vers ; je les trouvai mal construits, mal écrits, pleins de déclamations sentimentales, et je compris que j'avais tout à apprendre.
Comme tous mes contemporains, j'avais subi l'influence de Musset, mais je ne me dissimulais pas que ces imitations des Nuits et de RoUa ne me mèneraient à rien. Un secret instinct m'avertissait que je devais chercher ailleurs ma voie et que pour apprendre mon métier je devais remonter aux sources, au lieu de me bor-
ner à l'étude des poètes modernes. Je me mis donc au régime des écrivains du xvi^ siècle ; je lus Amyot, Montaigne, Ronsard, puis, à travers Mathurin Régnier, je revins à La Fontaine pour lequel j'avais toujours eu une prédilection. J'en fis mon livre de chevet, apprenant ses fables par cœur, me plongeant soir et matin dans cette eau de Jouvence où je trouvais toujours une grâce et une verdeur nouvelles. Tandis que j'employais tous mes loisirs à ce travail, un journal me tomba sous les 5'eux et j'y appris que T Académie française mettait au concours pour 1853 ^^ poème sur V Acropole dWthènes. J'étais encore sous le charme des Poèmes antiques de Leconte de Lisle ; le sujet me plut et je résolus de concourir. J'avais promis de ne plus écrire dans les journaux de la localité, mais je n'avais nullement renoncé à rimer, — au contraire ! — Je me dis que si, par hasard, j'obtenais un prix académique, ce succès officiel ferait revenir ma famille de ses préventions et la déterminerait peut-être à me laisser suivre ma Tocation poétique. Immédiatement je me mis à l'œuvre et je méditai longuement sur la façon dont je traiterais mon sujet. Mais dès que j'en vins à élaborer un plan, je compris que je ne pouvais entreprendre un pareil travail sans études préalables et qu'avant de chanter Athènes, il fallait
lire les poètes grecs. Je ne connaissais d'eux que les fragments qu'on m'avait fait expliquer au collège, c'est-à-dire que je les ignorais à peu près complètement. Heureusement, j'avais à ma disposition la bibliothèque municipale, qui contenait une collection des classiques grecs. J'en devins l'hôte assidu et, m'aidant de traductions, j'arrivai peu à peu à lire ï Odyssée, Eschyle, Sophocle, Aristophane. Ce fut un éblouissement. Insensiblement l'antiquité grecque se révélait à moi dans son impeccable et sereine beauté. Je n'oublierai jamais les joies littéraires que je goûtai, pendant les après-midi des dimanches, dans ces hautes salles solitaires, meublées de livres, dont les fenêtres donnaient sur le faubourg de Véel et les vignobles de Corotte. J'entendais le tintement des cloches de vêpres ; le silence dominical emplissait les rues, et au loin, dans les vignes déjà empourprées par l'automne, je distinguais le bruissement sourd des sauterelles grisées de soleil. Moi aussi, j'étais grisé par le vin parfumé de la poésie grecque et, pris d'enthousiasme, je déclamais tout haut les plus beaux passages des chœurs d'Aristophane : — « Nuées éternelles, du sein de l'Océan, notre père, élevons-nous en buées diaphanes et légères, sur les montagnes ombragées de forêts, d'où se découvrent au loin les
hauts promontoires, la terre féconde en fruits, le cours des fleuves et la mer retentissante. » — J'avais comme une vision de TAttique, je me croyais transporté à Tombre des platanes et des myrtes, « dans les jardins consacrés aux Grâces ».
Mais je dus ma meilleure surprise à la lecture de Théocrite que j'ignorais totalement. Ce poète si artiste, si vrai dans ses paysages, si imprégné d'un sentiment tout moderne, fut pour moi une révélation. Je ne quittais plus le volume des Idylles^ je l'emportais dans mes promenades, j'en traduisais des fragments entiers, que je retrouve épars dans mes cahiers ; je m'exerçais à rendre en vers français la couleur et le rehef, le mouvement et le sentiment de certains morceaux qui m'avaient le plus frappé.
Les Magiciennes, les Grâces, les Pécheurs, les Syracusaines me transportaient en plein dans la civilisation grecque du temps de Hiéron et des Ptolémées. Je vivais parmi les paysages de la Sicile, je me mêlais intimement à l'existence familière, aux passions, aux superstitions des paysans, des courtisanes et des bourgeoises de l'époque alexandrine. Mon vieil amour pour la mythologie me revenait au cœur, et je me débauchais de nouveau en compagnie de Phœbus Apollon, d'Aphrodite, du dieu Pan et des nymphes.
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Je me souviens d'une claire matinée de septembre où je m'étais enfoncé avec mon Théocrite en poche sous les futaies du bois de Massonge. Partout régnait une ombre amoureuse, une paix embaumée et assoupissante. Ce n'était pas cependant l'absolu silence ; au contraire, de menus bruits se faisaient entendre, comme si des êtres invisibles eussent erré sous les fouillées. Tantôt un glouglou de source chantait comme une voix rieuse, tantôt du faîte d'un arbre creux partait un tac ! tac! sourd et redoublé, pareil au choc léger des doigts d'une dryade heurtant Técorce qui la tenait prisonnière... Je n'avançais qu'avec un religieux respect sous les fûts argentés des grands hêtres, me figurant à chaque instant que les divinités forestières allaient me barrer la route en enchevêtrant dans les cépées les tiges flexibles des ronces et des chèvrefeuilles. J'arrivai à une clairière où, sous la fraîche retombée des hêtres, s'étendait une herbe bleuâtre encore humide de rosée. Le gazon semblait avoir été foulé récemment par des pieds nus, par des rondes de nymphes dansant aux blondes lueurs du matin... Et parmi l'herbe je vis tout à coup une guirlande d'asters violets tressés avec des brins de jonc. Cette chaîne de fleurs à demi brisée avait l'air d'être tombée des cheveux dénoués de
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Dryope ou de Lycoris. Je la ramassai pieusement, et le parfum automnal des
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asters me donna comme une hallucination antique. Je croyais entendre la flûte d'un Faune au fond des clairières vaporeuses, et des rires de Napées dans les branches retombantes. Je souhaitais d'avoir en main une rustique coupe de hêtre sentant encore la fraîche odeur du bois ; j'aurais voulu l'emplir de la sève des plantes sauvages et la lever haut dans l'air pour faire une libation sacrée au dieu Pan et au chœur des nymphes invisibles...
Ce fut dans ces dispositions d'esprit que je composai mon poème sur l'Acropole.
Ce poème de près de quatre cents vers n'était qu'un long dithyrambe en l'honneur du polythéisme grec, une glose enthousiaste de deux vers de Sainte-Beuve :
Vieux paganisme antique, es-tu mort ? On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque et la Sirène en rit.
Plein d'espoir, vers la fin de décembre 1852, j'expédiai mon manuscrit au secrétaire perpétuel ; puis j'attendis patiemment le jugement de l'Académie, avec la conviction naïve que mes vers ne pourraient manquer d'être remarqués.
J'avais grand besoin de ce travail pour me distraire d'un gros chagrin qui m'était tombé sur le cœur. Depuis le départ de miss C... pour l'Angleterre, je recevais de loin en loin de ses nouvelles. Ses lettres étaient tristes et découragées. Elle s'y
plaignait de sa santé gravement altérée par ce séjour hivernal au milieu des brouillards de Londres. Sa correspondance ayant cessé tout à coup, je venais d'apprendre par des amis communs que miss C... était morte en Poitou où elle avait regagné la maison de son oncle, à l'entrée de novembre...
Après ces studieux et mélancoliques mois d'hiver, le printemps revint et me redonna le goût de l'école buissonnière. En vo5'ant le soleil descendre le long des coteaux de vigne encore nus, je ne résistais guère à la tentation d'aller constater dans la campagne si les premières feuilles commençaient à bourgeonner. A mi-chemin du bureau, j'enfilais une rue détournée et je grimpais vers les bois de la Ville haute, me fiant à l'amitié d'Auréhe pour m'excuser près de son père, le receveur. Le vieux soldat de Salamanque était plein d'indulgence, mais ma conduite scandalisait mes collaborateurs, et les employés supérieurs me notaient comme un stagiaire manquant absolument du feu sacré.
Un après-midi de mai, j'étais allé ainsi faire mon stage dans les bois du Petit- Juré, emportant sous mon bras un tome de la Revue des Deux-Mondes. — Je vois encore la place où je m'installai : — un clair taillis de C5'tises et de jeunes sapins où il V avait de l'ombre et un srazon moel-
leux. Entre les branches, je pouvais apercevoir la plaine de Véel couverte de blés verts et, au-dessus de ma tête, j'entendais la musique des alouettes. J'ouvris la Revue nonchalamment et mes yeux s'arrêtèrent sur une page qui portait pour titre : VInterme\io. C'était une traduction d'un cycle de poésies de Henri Heine par Gérard de Nerval. Dès que j'eus lu deux de ces petites pièces, je fus ensorcelé. Ces courts poèmes, d'une intimité profonde, d'une passion ardente, d'une ironie aiguë, me donnèrent un frisson nouveau. Je ne connaissais jusque-là rien de Heine, et je devins dès cet aprèsmidi l'un de ses fervents admirateurs. Je pressentais que la traduction, si excellente qu'elle fût, avait dû laisser évaporer une part de la rare saveur de cette poésie, et, comme je savais un peu d'allemand, dès que je rentrai en ville je chargeai un libraire de me faire venir le Buch der Lieder. Une fois en possession du précieux volume, je ne le quittai plus, délaissant pour lui mes poètes grecs et latins. Du reste, cette nouvelle lecture ne me changeait pas trop d'atmosphère, car il y a du grec et du païen à forte dose dans Henri Heine. Ce fut ce mélange de paganisme antique et de passion moderne qui m'enthousiasma. Je me mis à traduire les petits poèmes de YInterme\\o et de la
HeimkeJir, et cette occupation remplit tout mon été. Non seulement les vers du lyrique allemand me donnaient une véritable ivresse intellectuelle, mais j'y retrouvais justement un écho de mes propres peines de cœur.
Tandis que je me délectais en compagnie de Henri Heine, le mois d'août arriva, et avec lui la séance annuelle où l'Académie distribuait ses prix. Je me précipitai avec un battement de coeur sur le journal qui contenait le rapport de Villemain, — et j'y lus, non sans une mortifiante déception, que le concours de poésie avait été trouvé si faible que l'Académie n'avait pas jugé à propos de décerner le prix. — Ce fut une amère déconvenue. J'avais compté sur le succès de mon poème pour déterminer ma famille à me laisser aller à Paris ; il fallait maintenant renoncer aux châteaux en Espagne que j'avais édifiés un peu à la légère. Je ne me sentais nullement d'humeur à concourir de nouveau pour une couronne académique, et cependant j'avais la conviction qu'un séjour au moins momentané à Paris m'était absolument nécessaire. Obhgé de vivre complètement replié sur moi-même, n'ayant, dans ma petite ville, personne avec qui parler de mes lectures, de mes préoccupations littéraires et de mes travaux, je pressentais que la continuation de ce régime
d'isolement me deviendrait promptement funeste. — On constate, en ph3'sique, qu'entre des objets placés dans un même milieu et possédant un calorique différent, il s'établit à la longue un équilibre de température. Il en est de même pour les esprits ; ils finissent forcément par subir l'influence du milieu ambiant et par s'équilibrer moralement avec leur entourage.
Or, sans trop me faire illusion sur ma valeur personnelle, je prévoyais très bien que, dans l'espèce, cet équilibre s'établirait à mon détriment. Je me répétais avec effroi le mot de Balzac : « Tout écrivain qui reste en province, passé trente ans, est perdu pour l'art », et, avec la vaniteuse présomption du jeune âge, je me demandais comment j'arriverais à me préserver de cette déchéance.
A force de chercher, je trouvai un biais qui me parut fort ingénieux. Je savais que dans l'administration où je venais d'entrer l'étude du droit était très encouragée. On accordait facilement des congés et même certains privilèges aux jeunes surnuméraires qui prenaient leurs inscriptions et acquéraient le grade de licencié. Je tâtaile terrain et le trouvant favorable, je résolus de décider ma famille à me faire commencer mes études de droit. De cette façon, je pourrais tous les trois mois aller me retremper à Paris et y séjourner
longuement à Tépoque des examens. J'écrivis à mon père afin de lui demander son autorisation. L'excellent homme était trop enchanté de me voir mordre enfin aux « études sérieuses » pour mettre opposition à un aussi louable dessein. Il m'envoya les subsides nécessaires et, le 2 novembre 1853, j'allai à Paris prendre ma première inscription à la Faculté de droit.