‹ Années de printemps;Chapitre 8 sur 10 · L ECOLE DE DROIT · texte numérisé non relu

L ECOLE DE DROIT

rXE INITIATION. — LOUIS ULBACH

LA a REVUE DE PARIS »

En ce mois de novembre 1853 ^^ j^ commençai mes études de droit, je note un gai pèlerinage fait à Marly-le-Roy, pour y chercher l'extrait de mon acte de naissance, que je devais produire au secrétariat de la Faculté. Par une givreuse matinée d'arrière-saison, je revisitai ce bourg où j'avais eu mes premières impressions d'enfant et que je n'avais pas revu depuis 1838. De Saint-Germain, je gagnai Marly par un chemin de traverse qui coupe les vignes. Les vendanges venaient à peine de finir, et l'air, légèrement brumeux, était encore imprégné d'une molle odeur de vin doux. En descendant la Grande-Rue, je reconnaissais au passage des façades famihères et des seuils où j'avais joué avec les marmots du bourg. Je trouvai une bonne et chaude hospitalité chez un vieux médecin qui m'avait

déjà reçu jadis à mon arrivée au monde, et qui prit plaisir à me conduire dans les coins où j'avais couru tout enfant. Je revis VAii-etivoir, Cœiir-VoJant, Louveciennes. Tous ces noms éveillaient en moi d'intimes souvenances à demi oubliées. Je parcourus la forêt aux futaies jaunissantes, et j'entendis de nouveau ce bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse, qui était un des souvenirs les plus nets de ma quatrième année.

J'étais descendu à l'hôtel Corneille, où logeaient plusieurs de mes compatriotes, et je m'initiais avec un enthousiasme enfantin à la vie d'étudiant. En ce tempslà, le vieux quartier Latin existait encore, et la vie y était plus intime, plus concentrée, plus simple qu'aujourd'hui. Le boulevard Saint-Michel n'étaitpoint percé, le Luxembourg s'étendait en largeur jusqu'à la rue Monsieur-le-Prince, et occupait tout l'espace bordé par les deux grandes rues de l'Est et de l'Ouest, qui se rejoignaient à l'Observatoire. Les étudiants peuplaient les vieilles rues Saint- Jacques, La Harpe, des Mathurins-Sorbonne et des Grès ; ils s'y sentaient mieux chez eux, s'y tenaient davantage et passaient plus rarement les ponts. — Nous menions, mes compatriotes et moi surtout, une vie très casanière. Notre bourse, très peu garnie, ne nous permet-

tait pas de coûteuses distractions ; de loin en loin, nous nous permettions une soirée à TOdéon, ou au café du Luxembourg, situé au coin de la rue Monsieurle-Prince et de l'ancienne place Saint- Michel. Je faisais de longues stations au cabinet de lecture de Julia Morel, où je lisais les Proverbes d'Octave Feuillet et les romans d'Henry Mûrger, alors en pleine vogue. Nous déjeunions frugalement dans nos chambres haut perchées, nous dînions rue de La Harpe, et, le soir, nous prenions le thé devant un maigre feu de coke. Ce fut au milieu de ces honnêtes distractions qu'un camarade, fraîchement débarqué de Bar -le -Duc, m'apprit que je venais d'être nommé surnuméraire à D

La nouvelle était malheureusement exacte et je n'avais pas lieu de m'en

réjouir. D , situé à deux lieues de la

frontière belge, passait à juste titre pour une résidence peu enviable. Je fis tristement mes paquets et je me rendis en rechignant à mon poste, où j'arrivai par

une pluvieuse matinée de janvier. D

est divisé en ville basse et ville haute ; mais, à cette époque, la ville haute, fortifiée par Vauban, était exclusivement habitée par le personnel administratif. Je m'y acheminai par une série de sentiers en zigzag qu'on nomme les Rampes. Au

sommet de cette montée, je traversai deux ou trois passages voûtés, séparés par des escaliers et des cours noires où la pluie ruisselait. Il me semblait que j'entrais dans une prison. Après avoir franchi une dernière voûte, je débouchai sur une place bordée par l'église, l'hôtel de ville, la sous-préfecture et une dizaine de maisons. — Un peu plus tard, quand je voulus voir ce qu'il y avait derrière cette place, je m'aperçus que c'était là toute la ville, et qu'il n'existait plus au delà que des casernes, des magasins militaires et le rempart. — J'avais repris la chambre de mon prédécesseur, située en face de la mairie ; j'y fis porter mon petit bagage, puis j'allai déjeuner mélancoliquement à l'hôtel de Y Ours, un hôtel bien nommé, solitaire et obscur, où ne descendait que rarement un voyageur et où j'avais pour unique commensal un vieux juge sourd comme un mur. Après déjeuner, la pluie ayant cessé, je me promenai sur les remparts. On en faisait le tour en dix minutes. De là, la vue plongeait sur des prés où serpentait une rivière jaunâtre et sur des collines dont la nudité grise était çà et là coupée par des bois sombres. Un brouillard planait sur ce morne horizon et en adoucissait un peu les lignes sévères et monotones. Je me sentis envahi par une nostalgique

tristesse. Je regagnai ma chambre, j'y allumai du feu et, les pieds sur les chenets, je me mis à relire mon La Fontaine, pour égayer ma mélancolie.

Derrière les triples murailles de cette forteresse, je me voyais horriblement seul, privé de tout commerce intellectuel; le bruit de Paris, quitté l'avantveille, résonnait encore à mes oreilles, et cela me faisait plus durement sentir la somnolence de la petite ville, qu'interrompaient seulement, de loin en loin, de brèves sonneries de clairons ou de sourds roulements de tambours. Le soir, à huit heures, clairons et tambours sonnaient la retraite, et je les écoutais avidement jusqu'à ce que ces dernières vivantes rumeurs allassent se perdre sous la voûte d'une caserne. Peu à peu, les lumières qui étoilaient les façades s'éteignaient ; la cloche de l'église tintait à dix heures moins un quart pour annoncer la fermeture des portes, puis la ville haute s'ensevelissait en un plus profond silence, et je n'entendais plus que le piétinement du soldat en faction devant la mairie.

Dès le lendemain de mon arrivée, je m'étais installé au bureau du receveur

— une pièce d'aspect grisâtre, prenant jour sur une ruelle voisine du rempart.

— Des tables noires, des casiers poudreux supportant des rangées de registres

écornés, quelques sièges épars, composaient tout le mobilier, avec un coucou qui battait les secondes dans un angle du mur. Sur une chaise de paille, un chien griffon qui se mourait de vieillesse et répondait au nom de Jacques dormait attaché ; il bougeait si peu qu'il semblait lui-même faire partie de Tantique et vermoulu mobilier. Le receveur, M. H..., avec sa barbe blonde, ses yeux bleus très doux, sa figure calme et rosée, son léger accent alsacien, avait l'air d'un brave homme. Je lui avais fait visite dès la veille, et il m'avait présenté à sa femme ainsi qu'à ses filles, deux blondinettes de six à huit ans. M'"^H.,. comptait trente ans à peine, mais au premier aspect on lui en eût donné cinquante. Frêle, maigre, le teint fané, elle avait des cheveux déjà blancs. Elle en formait deux grosses papillotes qui encadraient de leur neige précoce des traits fins, d'une délicatesse un peu maladive. Toute sa jeunesse s'était réfugiée dans ses yeux d'un bleu limpide et profond. Elle avait une timidité presque sauvage ; j'étais moi-même réservé et peu communicatif, de sorte que cette première visite me laissa une impression de froideur et que je ne fus guère tenté de la renouveler. Les choses en seraient restées là probablement, n'eussent été les fillettes, qui servirent de

trait d'union entre nos deux sauvageries. Chaque jour, à midi, le receveur et son commis allaient déjeuner. Je restais seul au bureau en compagnie du vieux chien assoupi sur sa chaise. C'était l'heure que choisissaient les deux petites filles pour pénétrer dans la pièce maussade où je m'ennuyais ferme. Elles se tenaient d'abord à distance et m'examinaient craintivement. Insensiblement elles s'apprivoisèrent, nous liâmes conversation, et je gagnai leur amitié en leur débitant des contes de fées que j'improvisais à mesure et qui semblaient les émerveiller. Un matin, la mère entra avec elles pour me remercier du plaisir que mes histoires procuraient à ses enfants. Une ou deux réflexions qu'elle hasarda timidement me révélèrent une nature toute différente de celle des bourgeoises qui composent d'ordinaire la société d'une petite ville. Dès ce moment, la glace fut rompue, et je pénétrai peu à peu dans l'intimité de la famille.

Avec sa frêle enveloppe et sa santé minée par de douloureuses névralgies, M'"'= H... était plus une âme qu'un corps, mais une âme d'une rare valeur. Elle joignait â une sensibilité vive, à une grande hauteur de pensée, une sérieuse culture d'esprit et un goût très sûr. Originaire des environs de Metz, elle connaissait

bien l'allemand et admirait Gœthe et Heine. Notre commune sympathie pour le poète du Bucli der Lieder fut le com-

mencement de notre amitié. Élève de Maréchal de Metz, elle peignait très joliment les fleurs ; elle savait leur donner une physionomie caractéristique et près-

AXXEES DE PRINTEMPS

que une pensée. Ce fut elle qui m'initia à l'étude de la botanique ; elle me révéla l'intime poésie du monde des plantes.

Mais je dois à cette femme supérieure d'autres initiations encore. Bien qu'elle n'eût rien d'un bas-bleu, elle comprenait merveilleusement les belles choses, et elle fut pour moi un guide littéraire excellent. Elle m'ouvrit dans le domaine moral et poétique des perspectives nouvelles et de plus larges percées. Au sortir des milieux prosaïques où j'avais vécu jusqu'alors, elle m'éleva vers une atmosphère sereine où je me sentis transformé et affermi.

Ainsi, au moment où je me cro5'ais plus séparé que jamais de la vie intellectuelle et plus désespérément abandonné à mes propres ressources, une heureuse étoile me faisait rencontrer cette encourageante et précieuse amitié. J'ai, du reste , expérimenté plus d'une fois que c'est précisément à l'heure où notre chemin semble le plus encombré d'obstacles qu'une soudaine évolution de la fortune nous aide à sortir des broussailles ; le tout est de ne point jeter le manche après la cognée. C'est cette expérience qui m'a préservé du pessimisme aujourd'hui à la mode. Certes, je ne prétends pas que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles ; mais je crois la vie moins

amère que nous ne la faisons. Elle est mélangée de malheureuses et d'heureuses conjonctures, et, la plupart du temps, si nous savons agir et nous décider à propos, les secondes servent à corriger les premières. — En somme, le plus souvent, selon le mot d'Emerson : « L'homme fait sa vie comme le colimaçon fait sa coquille. » Les matériaux sont jetés pêlemêle à notre portée ; c'est à nous de choisir ceux qui se trouvent propres ou impropres à la construction.

Ce séjour à D... qui s'annonçait si mal. compte en définitive au nombre de mes meilleurs souvenirs de jeunesse. Je me rappelle encore avec plaisir nos promenades de chaque jour hors des remparts, lorsque revint la belle saison. — M. H... était un enragé collectionneur de papillons. Dès que quatre heures sonnaient, il fermait méthodiquement son bureau ; on déliait Jacques, le vieux griffon, et Ton partait avec les fillettes pour les Roches ou pour le bois de Moncey. Le dimanche, on poussait plus loin, jusqu'à la forêt des On\e- Fontaines , qui est située de Tautre côté de la Chière. Tandis que M. H..., filet en main, poursuivait un flamhé ou guettait un viorio, M""^ H... et moi nous battions les buissons pour trouver de nouvelles plantes.

— Il y a telles fleurs, comme la pulmo-

naire et la parisette, que je ne revois jamais sans me remémorer doucement nos causeries sous les hêtres, en vue de D..,, que la grise et triple ceinture de ses remparts à pic faisait ressembler de loin à une ville mauresque. Nous rentrions à la brune, et la soirée s'achevait en lisant Faust ou ïlnterme^^o, tandis que les deux enfants s'endormaient à demi dans renfoncement des grands fauteuils rouges.

Cette forteresse de D... renfermait en ses hautes murailles quelques figures intéressantes qui en égayaient l'austérité. J'avais été pris en amitié par le greffier du tribunal : un chasseur intrépide, rageur, aux façons de sanglier, mais brave homme au fond. Ce bourru bienfaisant, qui faisait de terribles scènes à sa femme lorsque le dîner était en retard de cinq minutes, portait le nom pastoral de Némorin. Il organisait chez lui de petites soirées où l'on mangeait des gaufres et où l'on dansait en famille. Parmi les invités se trouvaient la veuve d'un forestier et sa fille. La veuve, grande, blonde et bien faite, était encore très séduisante ; la jeune fille, âgée de dix-sept ans à peine, avait toutes les grâces naïves d'une ingénue. Avec mes dispositions romanesques, je ne manquai pas de m'éprendre de toutes deux à la

fois. Selon que j'avais lu Balzac ou Bernardin de Saint-Pierre, je m'enthousiasmais tour à tour pour la beauté mûre de la mère ou pour les yeux bruns candides de l'inscénue. Ces deux dames habitaient

la ville basse, et, comme les portes de la ville haute se fermaient à dix heures, nos soirées étaient forcément brèves ; mais cette brièveté même donnait une saveur plus rare à nos plaisirs. Quand la cloche de l'église tintait à dix heures moins un quart, nous accompagnions la veuve et sa fille jusqu'à la poterne, et, pendant ce court trajet, je sentais ma fièvre d'amour s'accélérer en raison inverse de la dis-

tance. Des déclarations me venaient aux lèvres, audacieuses ou tendres, suivant que j'avais au bras la mère ou la fille, et . nous arrivions toujours sous la voûte avant que j'eusse le temps de les formuler de vive voix.

Par un beau dimanche de juin, on décida qu'on irait dîner en pique-nique dans les bois d'Iré- les -Prés, près d'un arbre connu dans le pays sous le nom du Chêne de Vattaque, Tous les hôtes ordinaires du greffier étaient de la partie : un avocat à la voix retentissante, qui ressemblait à Mirabeau et qui se croyait, de par cette ressemblance, tenu d'avoir des opinions avancées ; un clerc d'avoué bellâtre et prétentieux, un juge suppléant long comme un jour sans pain, qui chantait des romances sentimentales ; puis un lot de vieilles et de jeunes filles. Nous cheminions pédestrement, par couple, comme une noce de campagne. Pendant le trajet, je n'eus d'yeux que pour la blonde veuve qui avait daigné accepter mon bras. L'herbe verte, le grand air et le soleil me mettaient en verve ; je débitais des galanteries que je trouvais très spirituelles, et il me semblait que la dame les accueillait avec beaucoup d'indulgence. Elle était tout simplement fort coquette et respirait avec un égal plaisir l'odeur de toutes les fleurettes qu'on lui contait ;

mais la fatuité de mes vingt ans m'aveuglait, et j'estimais que les sourires et les œillades de Faimable blonde m'étaient spécialement réservés. On arriva et Ton déballa les provisions. L'endroit était choisi à souhait : un ruisseau, bordé de reines des prés, courait à vingt pas, et le Chêne de V attaque couvrait de son ombre hospitalière une herbe rase et douillette où l'on pouvait dîner à l'aise. Tandis que les bouteilles rafraîchissaient dans l'eau courante, on joua aux petits jeux et l'on dansa des rondes ; le dîner fut très gai, mais une désillusion m'en gâta le plaisir. Au Champagne, je constatai que la veuve flirtait avec le clerc d'avoué, et récompensait ses fades compliments des mêmes souriantes œillades dont j'avais cru avoir le monopole. Cela me dégrisa et, au retour, j'offris mon bras à la jeune fille aux yeux bruns limpides.

Les couples, longuement espacés, marchaient lentement, enveloppés et comme isolés par les premières ombres du crépuscule. Chemin faisant, l'ingénue cueillait des marguerites et les effeuillait mystérieusement. Cette opération sentimentale provoquait de ma part des réflexions qui devenaient de plus en plus tendres et que la jeune fille accueillait avec un naïf étonnement. Au-dessus de nous , les étoiles se levaient une à une

et, à l'horizon, D... profilait dans la vapeur les lignes sévères de ses remparts, que dépassait à peine la pointe d'un clocher. Tout en semant la route de pétales de marguerites, nous nous confiions de ces riens qui sont le délicieux prélude de Tamour. En même temps que je contemplais le lever des étoiles, j'épiais avec une émotion croissante l'adorable éclosion de la tendresse dans un cœur de jeune fille. Tout cela restait très pur, vaporeux et voilé comme le crépuscule.

Ce fut une soirée exquise, mais qui malheureusement n'eut pas de lendemain, car, la semaine d'après, je quittai D... pour préparer mon premier examen de droit, et je ne revis plus l'ingénue aux yeux bruns...

J'arrivai à Paris au commencement de juillet, et je me mis à piocher sérieusement. Il me fallait à tout prix éviter un échec. Je savais d'avance que mon père ne plaisantait point et que, si j'étais refusé à mon examen, il ne m'autoriserait pas à tenter une nouvelle épreuve.

Cela me donnait du courage pour surmonter les dégoûts des Institutes et du Code civil. Chaque matin, j'empoignais mon Mourlon et je l'étudiais jusqu'à onze heures ; parfois même, je l'emportais avec moi dans un coin peu fréquenté de la Pépinière, et je passais mon après-midi

à m'enfoncer dans le cerveau les titres de l'usufruit et des serviïiidcs. Néan-

moins, si préoccupé que je fusse du succès de l'examen, je ne perdais pas de vue

le véritable but de mon séjour à Paris, et le soir je relisais les poésies inédites que j'avais apportées avec moi. En changeant de milieu, elles me paraissaient avoir perdu une partie de leurs qualités ; je les repolissais et je les mettais au point, tout en me demandant de quelle façon je m'y prendrais pour les faire lire au public. — Depuis deux ans, la Revue de Paris, fondée par Maxime Du Camp, Théophile Gautier et Laurent Pichat, paraissait à la Librairie nouvelle de Victor Lecou. Elle était déjà très répandue et avait la réputation d'être plus accessible aux « jeunes » que la Revue des Deux-Mondes. Je résolus de frapper à cette porte hospitalière, et un soir j'allai à la Librairie nouvelle demander l'adresse de Louis Ulbach, le directeur de la Revue. On me dit qu'Ulbach demeurait, 12, rue de Monceau, et qu'il recevait tous les jeudis.

Le jeudi suivant, ayant mis mes vers en poche, je partis, fort ému, de la rue Corneille, et je gagnai pédestrement le logis du directeur. En ce temps-là, le parc Monceau n'était pas encore livré au public et la rue de Monceau semblait un quartier perdu. On pouvait s'y croire à la campagne. A mesure que j'approchais du but de mon voyage, je sentais mon émoi redoubler. Louis Ulbach logeait au troisième, dans une maison de modeste appa-

rence, voisine d'une institution de jeunes filles. Je grimpai lentement les trois étages, en me répétant les phrases destinées à expliquer l'objet de ma visite. Je sonnai timidement. Ce fut Ulbach qui vint m'ouvrir.

Il achevait à peine de déjeuner et cro-, quait les reines-Claude de son dessert, tout en m'introduisant dans un étroit cabinet de travail dont la fenêtre donnait sur des jardins et sur le parc. — Il avait alors déjà un commencement d'embonpoint et une grasse figure de prélat, éclairée par un regard très fin et un malicieux sourire. Il me vit fort intimidé, se douta de ce qui m'amenait, et me rassura d'un bienveillant geste ecclésiastique. Je débitai d'une voix étranglée mon petit boniment. Je lui contai que j'étais un poète — fort inconnu — arrivant du fond de sa province — et que j'apportais des vers à la Revue. Il ne me cacha pas que la poésie foisonnait dans ses cartons, et me montrant dans un tiroir ouvert un monceau de paperasses : « Ce sont, me dit-il, avec un sourire ironique, tous les vers qui attendent leur tour. » Néanmoins, il prit mon manuscrit et le lut séance tenante. Quand la lecture fut achevée, il reconnut que mes trois petites pièces ne manquaient pas d'une certaine grâce; « mais, ajouta-t-il, vos rimes sont faibles et vous avez certains

provincialismes dont il faudra vous défaire ». En même temps, il me signala deux ou trois rimes incorrectes. Dans le Barrois, on prononce de la même façon les désinences ée et aie, de sorte que je faisais rimer sans scrupule futaie et ensanglantée.

Je l'écoutais en rougissant, désolé d'être ainsi surpris en flagrant délit d'ignorance. Il vit ma confusion, en eut pitié, et me redonna du courage en m'engageant à revenir le voir et à lui apporter d'autres vers.

J'usai de la permission ; je grimpai plusieurs fois l'escalier de la petite maison de la rue de Monceau ; je trouvai toujours chez Ulbach un accueil cordial et d'excellents conseils. Il avait débuté par un volume de vers qui était resté ignoré : ses romans eux-mêmes, à l'exception de Monsiciw et Madame FerncJ, n'ont eu qu'un succès d'estime, et il est plus connu comme journaliste et conférencier que comme romancier. On a prétendu que le dépit de cet insuccès relatif avait influé sur son caractère ; on l'a accusé de méchanceté envers des confrères qui avaient mieux réussi que lui. Pour mon compte, je n'ai jamais eu qu'à me louer de sa bienveillance et de son amitié. Dans mon souvenir Louis Ulbach demeure tel qu'il m'est apparu la première fois au troisième étage

de la rue de Monceau, avec sa grasse figure ecclésiastique, son œil fin, ses souriantes et gourmandes lèvres de prélat, qui croquaient si joliment des reines- Claude. Quelque chose du suc et du fondant de ces savoureuses prunes est toujours resté depuis dans nos relations de confrère à confrère.

Vers le 15 août, je passai mon premier examen de droit. Ce ne fut pas brillant, mais enfin je fus reçu avec deux rouges et une hJanche ; et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, en rentrant chez moi je trouvai un numéro de la Revue de Paris où l'un de mes petits poèmes était publié.

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