E. — CONCLUSIONS
On connaît aujourd'hui presque une centaine d'espèces d’Annélides Polychètes dans l'Antarctique proprement dite. Un petit nombre de points de cette partie du globe ont été explorés méthodiquement. Les résultats des campagnes scientifiques récentes ne sont pas encore publiés, sauf ceux du « Southern Cross », qui recueillit 15 espèces au cap Adare (Victoria Land). Ces résultats et ceux des expéditions futures feront sûrement connaître beaucoup d’autres formes vivant dans les eaux antarctiques, où, semble-t-il, la faune annélidienne est plus homogène que dans les mers plus chaudes du même hémisphère; cela s'explique par le fait qu'au sud du cap de Bonne-Espérance et de la Terre de Feu les trois grands océans Atlantique, Pacifique et Indien se fusionnent. Il en résulte vraisemblablement plus de similitude dans les conditions d'ambiance que dans les zones plus chaudes de l'hémisphère sud, séparées par les barrières continentales de l’Afrique et de l'Amérique.
La faune annélidienne antarctique présente certaines particularités biologiques qui doivent être mentionnées. C'est d'abord l'ircubation, qui se manifeste, sous des formes diverses, chez des genres non incubateurs dans les mers tempérées ou chaudes, comme les genres £feone (Eteone Gaini Gravier) et Ælabelligera (Flabelligera mundata Gravier). Le fait
n'est d'ailleurs pas localisé chez les Annélides Polyehètes; il est fré-
quent dans différents groupes du règne animal. Chez les Actiniens, par exemple, J.-A. Clubb (1) a signalé les très curieuses poches incubatrices de lUrticina Carlgreni du cap Adare; Vaney a étudié plusieurs formes incubatrices chez les Holothuries (Cucumaria lateralis Vaney, Psolus granulosus Vaney) rapportées par le « Francais », etc. En second lieu, c'est le gigantisme de certaines formes, particulièrement frappant chez le Trypanosyllis qiyantea (Mac Intosh) parmi les Syllidiens, le Lætmaltonice producta Grube parmi les Aphroditiens, le Ælabelligera mundata Gravier parmi les Flabelligériens, etc. Le même phénomène se produit chez d’autres animaux, comme les Tuniciers : les colonies de Julinia, par exemple, atteignent des dimensions considérables ; le D° J.-B. Charcot en a observé une qui avait plus de 40 mètres de longueur. Ce Tunicier géant est en même temps incubateur.
Il en est de même dans les mers arctiques. Le gigantisme de certaines formes du Nord a été mentionné dans les groupes les plus divers: il est remarquable chez les êtres les moins élevés en organisation, chez les Polypeshydraires, en particulier. Je me rappelle la surprise que j'éprouvai sur les côtes de Norwège, particulièrement dans les fjords de Trondhjem et de Bergen, en voyant la taille énorme qu'y prennent les T'ubularia, par exemple, surtout quand je les comparais, par la pensée, à leurs congénères rabougris et d’ailleurs fort rares que j'ai rapportés des contrées tropicales, tant de la côte des Somalis que du golfe de Guinée.
Quant aux véritables causes de ce gigantisme, qui se rattachent étroitement à des conditions de milieu, elles nous échappent en général. On ne peut guère songer à faire intervenir la lumière, qui a une influence si nette sur la croissance des végétaux, mais qui est beaucoup moins agissante sur la plupart des animaux. L'alimentation joue probablement un rôle à ce point de vue; la pullulation des Diatomées dans les eaux antarctiques en est peut-être la source (Urnahrung de Häckel). Sluiter, qui à étudié plusieurs formes géantes de Tuniciers (des genres Ascidia, Molqula, Julinia, ete.) rapportées par le « Français », incline à attribuer le
(1) Report on the Collections of natural History made in the antarctic Region during the
Voyage of the « Southern Cross » 1902. Actiniæ with an account of their peculiar brood chambers, by Josepn A. CLusr.
gigantisme de ces animaux à l'abondance des Diatomées dans l'océan Glacial Antarctique. Mais il est vraisemblable que la moindre concurrence vitale doit favoriser le développement des individus. Les géants vivent isolément ou en groupes peu nombreux, Ainsi les pêcheurs de la mer du Nord et ceux d'Helgoland prennent parfois, en des points différents de
ceux où ils trouvent les Homards de taille moyenne ou petite, des indi-
vidus de grande taille — tous mâles — pesant jusqu'à 5 kilogrammes et qu'ils appellent familièrement «old bachelors » (vieux célibataires). Tel est aussi le cas de certains animaux des grandes profondeurs, comme les Onuphis tubicola (0.-F. Müller), qu'on trouve isolément, en des points très éloignés les uns des autres, avec des dimensions et un nombre de segments très supérieurs à ceux des exemplaires de même espèce qui vivent dans les eaux du littoral ou de la surface des côtes nord-atlantiques.
La température des eaux où vivent les animaux rapportés de l'Antarcetique sud-américaine s'élève peu au-dessus de 0° C. C’est à peu de chose près la température dans les eaux des grandes profondeurs. Les plus basses températures observées par la « Valdivia » dans les contrées subantarctiques sont — 0°,5 C. dans les parages de l'ile Bouvet, à 567 mètres de profondeur; — 0°,6 C. à 458 mètres de profondeur; — 0°,5 C. dans la région antarctique proprement dite (latitude : 63°16° sud; longitude : 58° 46" ouest), à 4636 mètres de profondeur ; c’est en cette dernière station qu'a été dragué un Térébellien, Scione spinifera Ehlers, qui a été rapporté par le « Pourquoi Pas? » de la baie Marguerite, au sud de l'ile Jenny, à 250 mètres de profondeur. Willey dit que la température des eaux où ont été recueillis les Polychètes du « Southern Cross » était de 30° F., c'est-à-dire un peu inférieure à — 1°C. Ces imdiecations montrent qu'une température constamment basse n’est nullement incompatible avec l'existence d'une foule d'organismes variés.
Quoi qu'il en soit, d’après les données actuelles, encore fort mcomplètes, on peut affirmer qu'il existe dans l'océan Antarctique une faune annélidienne beaucoup plus riche et beaucoup plus variée qu'on ne l'aurait supposé. Elle comprend des représentants de presque toutes les familles des mers chaudes et des mers tempérées, qui se sont adaptés
aux conditions de l'ambiance dans ces régions. Ces conditions, surtout
ANNÉLIDES POLYCHÈTES. AI
au point de vue de la température, paraissent être bien défavorables, si on les compare à celles qui sont réalisées dans les pays chauds ou dans les contrées tempérées. Cependant un grand nombre d'espèces prennent dans les régions antarctiques des dimensions inconnues dans les mers à température plus élevée. Il semble que, pour ces dernières espèces, les mers des régions polaires constituent un milieu favorable surtout au développement des individus, tandis que les eaux des mers chaudes ou
tempérées se prêtent plutôt à leur multiplication.
2e Expédition Charcot. — Gravier. — Annélides Polychètes. 6