LES AUTEURS
Le récit détaillé de cette campagne nous a été laissé par deux historiens ; l'un, à peu près contemporain, Polybe, l'autre postérieur de près de deux siècles, Tite-Live.
Nous rappellerons sommairement ce que furent ces écrivains.
Polybe. — Polybe (206 à 128 avant J.-C), né en Grèce, prit une paît active aux affaires de son pays, comme diplomate et comme militaire. Déporté en Italie, il sut gagner la faveur des Scipions et demeura seize ans à Rome.
Il fut le précepteur, puis l'ami de Scipion Emilien, celui qui prit Carthage et qui était le (ils de Publius Scipion, le premier adversaire d'Aunibal en Italie. Il put consulter à loisir les archives de l'Etat et les papiers d'une famille mêlée à toutes les grandes entreprises de l'époque. Ayant plus tard recouvré la liberté, il fit divers voyages, notamment en Espagne et en Gaule. Il recueillit ainsi des renseignements très documentés au moyen desquels il composa ses Histoires. Au point de vue du passage d'Annihal dans les Alpes, il est très aflirmatif : « il parle de la question avec » assurance, ayant appris les faits par des témoins contempo-
» rains et étant allé dans les Alpes pour en prendre une exacte w connaissance (1). »
Tite-Live. — Tite-Live (59av. J.-C, 17ap. J.-C), vôcutsousle règne d'Auguste ; protégé et encouragé par l'empereur, il écrivit une histoire complète de Rome. On lui reproche d'avoir mêlé la légende à l'histoire, d'avoir présenté avec le même caractère d'authenticité les faits réels et les rumeurs accréditées dans le peuple. Peut-être prévoyait-il ce reproche ; au début de son ouvrage il a fait les réserves nécessaires, et il les a parfois renouvelées discrètement au cours de son récit. Vivant dans le voisinage de la cour, il n'a pas voulu heurter les croyances de son temps; citoyen romain, il a présenté les faits à l'avantage de ses compatriotes. Mais le traiter de rhéteur, de lettré superficiel, de romancier sans vergogne, ne nous semble ni juste ni vrai. La qualification d'historien officiel nous paraît suffisamment préciser le caractère de sincérité qu'on trouve dans ses écrits.
Strabon. — Tite-Live a nommé les peuples qu'Annihal a traversés, mais il n'a pas indiqué le territoire que ces peuples occupaient ; aussi, pour interpréter son texte, a-ton parfois recours à Strabon, son contemporain. Strabon écrivit en grec, sous le règne d'Auguste, une géographie générale qui renferme même l'histoire de cette science, et qui, malgré ses erreurs, le fait considérer comme un géographe de valeur. Il avait beaucoup voyagé, malheureusement ailleurs que dans les Gaules.
Table de Peutinger. — Nous aurons à citer à quelques reprises la Table de Peutinger. On appelle ainsi une sorte de carie routière, de levé d'itinéraire représentant le monde ancien, moins l'Espagne et une partie de la Bretagne. Le manuscrit, qui a appartenu autrefois au savant Conrad Peutinger, est maintenant à la Bibliothèque impériale de Vienne. Il a été exécuté au xur siècle par un moine de Colmar qui n'avait fait que copier un document
(1) Polybe, III, 48, 12, r^J.ii: ce irep! tcût<.)v £jQapo-<oç àzcçar.vcy.sOa cù xb r.ic\ tôv -zizzMv zap' aûxâv '.s-zprj.ivy.'. tûv ~y.zy.~z~fjyz-i<)v toîç xaipoîç, toùç ce tc-c'jç y.a-rw-Tî'jy.iva!, xat tyj cà tt&v "Aattîwv xjtc\ v.typf^)y.i ~opv.x Yvwasax; evexa xat Osaç. Ed. Hultsch, 1888, p. 2ii3.
beaucoup plus ancien, dont l'origine paraît remonter au temps compris entre Auguste et l'extinction de la famille de Constantin. Il comprend onze feuilles qui s'assemblent toutes latéralement à la suite ; leur ensemble a alors 6 mètres 82 de l'est à l'ouest, et 34 centimètres du sud au nord. On conçoit quelles déformations cette absence d'échelle produit sur les formes du terrain devenues à peu près méconnaissables. On s'y retrouve cependant, grâce à ce que la carte est en six couleurs et que les eaux notamment sont en bleu. Les distances de ville en ville sont toutes indiquées. A partir de 1869, Ernest Desjardins a publié de cette table une édition fac-similé (1), laissée inachevée; il y a ajouté des notes, des commentaires et des cartes de redressement.
Les manuscrits. — LesouvragesdePolybeetdeTite-Livene nous sont parvenus qu'en partie ; ce qui nous en reste est contenu dans des manuscrits relativement récents. Le meilleur manuscrit de Polybe est à Rome et est connu sous le nom de Vaticanm; il remonte au onzième siècle; on en possède aussi quelques autres du dixième et du onzième siècle (2). La troisième décade de Tite-Live, celle qui contient le récit du passage des Alpes, est le mieux représentée par un très bon manuscrit du septième siècle à Paris, nommé Puteanus, et par un Mcdiceus du onzième siècle (3).
Ainsi, un intervalle de temps de 1200 années pour l'un, de G00 années pour l'autre, séparent des écrits originaux les textes que nous possédons. Par quelle filière de copies ont-ils été transmis? On l'ignore.
Comparaison. — En somme, des deux historiens que nous venons de citer, Polybe est le seul contemporain ; il est d'ailleurs compétent, bien renseigné, calme et impartial. C'est son récit que nous prendrons pour base de notre étude. Nous reproduirons
(1) La Table de Peutinger, d'après l'original conservé à Vienne, par E. Desjardins. Paris, Hachette,- 1869.
(2), Les manuscrits de Polybe sont indiqués en détail dans le l" volume de l'Édition des Historia\ par M. Frédéric Hultsch (Polybii Historiœ. Keccnsuit Fr. Hultsch. Berolini. Apud Weidniannos. 1888.)
(3) Voir la Mincira de MM. Gow et Salomon Heinach. Paris-Hachette, 1890. Pages 48 et 49.
aussi le récit de Tite-Live ; moins précis, moins documenté, il ne peut être mis en balance avec le premier, mais il faut le connaître pour s'expliquer comment certaines erreurs ont pu être commises.