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PARCOURS PAR LA RIVE DROITE

Le parcours par la rive droite est possible et peut-être plus facile que l'autre jusqu'au delà de Grenoble. Les pentes raides de la Mollasse que l'on rencontre à Saint-Lattier sont aisées à tourner; le rocher de la Perrière, qui à Grenoble obstruait les abords de l'ancien Gularo, était franchi par une route qui passait sur remplacement actuel du fort Rabot; cette route est représentée sur des dessins du xvie siècle ; les escarpements actuels résultent

(1) Nous avons expliqué au chap. IV pourquoi c'était l'Isère, et non le Rhône, qu'Annibal avait suivie en quittant le confluent. (Articles : Le contrôle des distances. Le contour de l'Ile.)

(2) Perrin. Marche d' Annibal, Paris. Dubois, 1887, p. 4o.

dé divers travaux et de diverses époques ; ils sont dus en grande partie à Yauban, dont le mémoire, daté de 1692, existe encore aujourd'hui (1). La route dont nous parlons est d'ailleurs celle qui venait de Vienne et qui figure sur la Table de Peutinger.

En adoptant cet itinéraire, on admettrait qu'Annibal est entré dans l'Ile, et qu'il a une seconde fois franchi l'Isère à Grenoble, soit en amont, soit en aval.

Annibal n'est pas entré dans l'Ile. — Or les textes semblent plutôt indiquer qu'il n'est pas entré dans l'Ile. Polybe dit bien en effet que les deux frères se disputaient le pouvoir dans l'Ile, mais il n'ajoute nullement qu'Annibal ait traversé le fleuve pour aller régler leur différend ; le Carthaginois s'est probablement borné à envoyer quelques détachements soutenir l'aîné. L'historien grec ne parle pas en effet de grand combat, et il ne considère pas l'intervention comme un événement militaire ; il dit simplement qu'Annibal accueillit l'aîné et l'aida à chasser le cadet (2) ; nous croyons que le prestige du Carthaginois et la crainte de son armée ont aidé beaucoup à la prompte solution de l'affaire; car il semble d'après le texte qu'il a été pris en quelque sorte comme arbitre, à cause de sa puissance et de sa renommée.

Tite-Live, lui, place le différend chez les Allobroges, et les Allobroges sont « près de l'Ile » ; on ne voit donc pas dans ce cas ce qu'Annibal serait allé faire dans l'Ile (3) ! L'auteur latin explique d'ailleurs en propres termes ce que Polybe nous avait fait pressentir, qu'il n'y a pas eu de grand combat : « Annibal. dit-il, )) fort à propos pour lui, fut prié de trancher la question. Arbitre

(1) A la Direction du Génie, à Grenoble, trois mémoires manuscrits sont réunis en un seul volume. Voir pages 46, 47, 48, 49 de ce volume.

« Projet de fortifïîcation. Etat présent de la ville de Grenoble. » (29 sept. 1(192.) « Projet de fortifïication pour la ville de Grenoble » du 4 octobre 1692.

(2) Polybe, III, 49.9. Ed. Hultsch, p. 254.

(3) Pour Tite-Live, Brancus et son frère sont Allobroges ; et comme, d'après Polybe, Brancus et son frère se disputent le pouvoir dans l'Ile, on en a conclu que Tite-Live plaçait les Allobroges dans l'Ile. L'auteur latin leur eût ainsi attribué une région qu'ils occupaient en effet de son temps ; mais pourquoi dit-il alors qu'ils étaient près de l'Ile ?... On trouvera l'explication de ces anomalies au Chap. XVIII, article : les Allobroges.

» entre les deux prétendants, il rendit le trône à l'aîné, suivant » le vœu du Sénat et des grands (1). »

L'opinion de M. W. Osiander. — En discutant cette question, M. W. Osiander se montre moins précis et moins clair qu'il n'est généralement (§ Yonder llhone zu den Alpcn. Hannibalweg, p. 96 à 102). Il aboutit à cette conclusion étrange que la cavalerie d'Annibal est entrée dans l'Ile, et, qu'après avoir contribué à rétablir l'aîné des deux frères sur le trône, elle a suivi la rive droite jusqu'à la montée des Alpes, escortée par les barbares ; pendant ce temps, l'infanterie suivait la rive gauche ; les deux corps de troupe se seraient rejoints à Montmélian.

Cette manière de voir n'est justifiée que par des suppositions in fondées, et nous ne comprenons pas pourquoi M. Osiander, en général si plein de réserve et si mesuré, déclare.cette fois qu'il est arrivé à cette conclusion «avec une certitude mathématique » (mit malhematiwher Sicherheii, p. 98).

Examinons ses arguments. Des textes de Polybe et de Tite-Live, il déduit qu'Annibal a imposé respect aux deux frères, qui étaient, dit Polybe, « en présence chacun avec une armée » (Pol. , III, 49. 8) ; mais que, pour rendre son intervention effective, il a fait passer l'Isère à sa cavalerie. A notre avis, peut-être Annibal a-t-il fait une démonstration militaire, en envoyant dans l'Ile une partie de son armée ; mais le rôle de ce détachement s'est borné, suivant nous, cataire une démonstration pacifique; car, s'il y avait eu combat, Polybe l'eût mentionné. Quoi qu'il en soit, ce détachement a du rejoindre le gros de l'armée après avoir obtenu le résultat cherché.

Polybe ne dit en effet nulle part qu'Annibal soit entré dans l'Ile ; il écrit simplement qu'il est arrivé à l'Ile (?,*e wpsç ty;v xaXcupiévYjv Nîjiyov. Pol., III, 49. 5), qu'il s'est avancé vers l'Ile (xpfcç f,v *ptx6|A6vo;. Pol., III, 49. 8).

Mais voici comment raisonne M. Osiander : « Nach erledigtem )) Streit zieht Hannibal mit seinen Reitern (und Elcfanten) durch » das Land der Allobroger, also durch die Jnsel, bu in die ISdhe des

(1) Hujus seditionis peropportuna disceptatio cum ad Hannibalem, rejecta met, arbiter regni factus, quod ea senatus principumque sententia fuerat3 intperium majori restituit. (Tite-Live, Liv. XXI, 31, Ed, Gaucher, p. o4.)

)) Mpnn'lhcrganga » (p. 98). Son raisonnement se réduit donc à ceci: D'après Polybe, Annibal a traversé avec sa cavalerie (et ses éléphants) le pays des Allobroges ; or les Allobroges habitaient. nie; donc An ni bal est entré dans l'Ile, et y est resté jusqu'à la montée des Alpes. On voit par où pèche ce syllogisme ; rien ne prouve que les Allobroges habitaient l'Ile ; Polybe ne l'a dit nulle part, il a même très nettement distingué « les Barbares » qui habitaient l'Ile et qui escortèrent Annibal, et « les Allobroges » dont il fallut traverser le pays ; M. Osiander ne tient pas suffisamment compte de cette distinction, quand il prétend que « Brandis» a escorté Annibal avec l'intention « de briser les dernières résistances des rebelles » (den Trolz dira der noch vorhandenc Rebdlen zubrechen); l'auteur mêle ici le récit de Tite-Live et celui de Polybe ; le roi dont parle Polybe ne régnait pas sur les Allobroges.

L'erreur commise par Osiander vient donc de la position qu'il attribue sans raison aux Allobroges ; quand il admet que les Allobroges habitaient l'Ile au temps d'Annibal, il tombe dans une pétition de principe déjà signalée par Larauza pour certains auteurs, et qui consiste « à vouloir déterminer la marche » d'Annibal d'après une position que les Allobroges n'occupèrent » que 200 ans après lui, tandis que ce serait la position même de » ce peuple, lors de l'arrivée d'Annibal, qu'il faudrait déterminer » ici par la route que suivit ce général depuis l'embouchure de » l'Isère jusqu'à l'entrée des Alpes (1). »

Au point de vue stratégique, la solution proposée par M. W. Osiander est encore plus difficile à admettre. Jamais un général de la valeur d'Annibal n'aurait commis la faute de séparer son infanterie de sa cavalerie, car ces deux armes se prêtent en toutes circonstances un mutuel appui ; jamais il n'aurait laissé entre elles une rivière difficilement franchissable. Et avec qui aurait marché le convoi ? Avec la cavalerie, semble-t-il, en lisant Osiander, puisque c'est dans l'Ile, « en territoire allobroge », qu'il recueillait les approvisionnements (p. 99) : il aurait donc fallu lui faire aussi traverser l'Isère ; on ne voit pas alors pourquoi l'infanterie serait restée seule sur la rive gauche!

Il semble ressortir tout simplement du texte de Polybe que

(1) Larauza, Hist. crit. du pass. des Alpes, 182G, p. 37.

l'armée marcha en un seul corps, dont les Barbares formaient « l'arrière-garde » (Pol. III, 49.13); la cavalerie devait probablement éclairer la marche et former avant-garde, puisque Polybe dit ailleurs que « les chefs allobroges redoutaient ou la cavalerie, » ou les Barbares de l'escorte » (Pol. III, 50.2) ; quant à l'infanterie, elle marchait au centre avec le convoi : ce n'est pas en elïet la cavalerie seule qui peut défendre un convoi, il faut une troupe de résistance, et les Barbares n'étaient qu' « arrière-garde ». Cette manière de comprendre l'organisation de la colonne nous semble à la fois plus naturelle et plus conforme aux textes que celle de M. Osiander.

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