PARCOURS PAR LA RIVE GAUCHE
Nous ne croyons donc pas que l'armée carthaginoise ait suivi un itinéraire par la rive droite. Elle a dû, à notre avis, suivre la rive gauche du fleuve.
Nous allons d'abord présenter l'itinéraire que, guidé par Polybe et Tite-Live, nous avons été amené à adopter, et montrer sa possibilité au point de vue topographique; puis, revenant aux textes pour les serrer d'aussi près que possible, nous vérifierons s'il les satisfait dans toutes leurs phrases, dans tous leurs termes.
Annibal, en suivant le fleuve, a longé la frontière des Voconces, c'est-à-dire a passé au pied du Royannais, puis il est arrivé, toujours par le bord du fleuve, au pays des Tricoriens, et il a trouvé le Drac qui lui barrait la route ; le Drac représente pour nous le Druentia de Tite-Live, nous verrons pour quelles raisons.
Depuis Châteauneuf jusqu'au Drac, Je chemin rencontre plusieurs obstacles. Il y a d'abord deux positions qui auraient pu être défendues, l'une à l'entrée du Royannais (Saint-Nazaire), l'autre près de Saint-Gervais ; mais elles n'ont pu constituer par elles-mêmes une grande difficulté ; Annibal, éclairé et servi par des guides reconnaissants, dans un pays qui ne lui était pas hostile, a dû passer là sans encombre.
L'Echaillon. — Une quinzaine de kilomètres après Saint- Gervais se présentait un obstacle bien plus sérieux, le bec de l'Echaillon ; sa pointe nord venait en effet plonger dans l'Isère,
et ses falaises vers l'est étaient protégées par des marais qui s'étendent jusqu'à Veurey.
Jusqu'en 1842, époque à laquelle la route actuelle au pied de la rivière a été construite par un travail de roctage et de remblai, les piétons isolés pouvaient seuls et à grand 'peine passer par un sentier dont il reste quelques traces.
Annibal dut franchir cet éperon en passant par Saint-Quentin, Montaud et Veurey (1). Nous ne pensons pas que ce détail soit assez important pour être en contradiction avec l'expression « pays plat ».
De Veurey jusqu'à Sassenage, l'Isère est doublée par le cours parallèle du Furan, et la vallée est fort marécageuse, sauf au pied des pentes. Avec quelques travaux il était possible de passer.
Le Drac. — Depuis Sassenage, le terrain était excellent jusqu'au rocher de Comboire, où Je passage du Drac pouvait être tenté. La violence du courant est bien telle que la décrit Tite-Live. En aval, la rivière non encore endiguée formait une sorte de delta dont une branche extrême, connue au moyen-âge sous le nom de Draquet, se jetait dans l'Isère vers Grenoble; d'autres ruisseaux aux eaux peu courantes se répandaient en outre dans la plaine et augmentaient les difficultés.
Le Graisivaudan. — Si Annibal, après avoir traversé le Drac à Comboire, eût mieux connu le pays, si la viabilité eut été la même que maintenant, ou même qu'aux premiers temps de la domination romaine, il eût peut-être suivi la vallée de la Romanche pour gagner le Mont Genèvre ; c'était probablement là un des chemins fréquentés du temps de Tite-Live ; c'était par là où par le Champsaur que passait la voie de la Table de Peutinger qui va de Cularo à Briançon.
(1) Nous lisons dans Ant. Macé, Description du Dauphinê, Grenoble, imp. Allier, 18")2, à la page 337 : « Avant la confection de cette belle roule dépar- » tementale, les habitants d'Iseron, de Saint-Gervais, de Saint-Quentiu, » correspondaient avec ceux de Veurey, de Nogàrey, de Sassenage et de » Grenoble, en tournant les marais, en suivant les montagnes à quoique » élévation, par un chemin qui assurément ne vaut pas la roule moderne, » mais qui, tout en étant plus long, n'est pas du tout, mauvais, et qui est » encore très fréquenté. » C'est bien ce chemin là dont nous voulons parler, et par lequel nous faisons passer Annibal,
Mais, au lieu de marcher sur Vizille, Annibal préféra continuer à suivre le fleuve et passer par la belle vallée du Graisivaudan, jusqu'au cours du Bréda, vis-à-vis du fort Barraux ; en ayant soin de ne pas suivre le bord de l'eau, il trouva un parcours facile. C'est peut-être là qu'il cessa d'être escorté par Brancus.
Il remonta alors le cours du Bréda (1), passa à la Rochette, puis suivit la haute vallée du Gélon. C'était le chemin qui le conduisait au Bourgct, au pied des Alpes.