LA MONTÉE DES ALPES
Annibal ayant parcouru en dix jours huit cents stades le long du fleuve, commença à gravir les Alpes ; là, il lui arriva de courir de grands dangers.
Premier combat. — Tant qu'il fut dans le plat pays, les petits chefs allobroges se continrent ; ils redoutaient ou la cavalerie ou les barbares de l'escorte. Mais lorsque ceux-ci furent retournés dans leur pays et que les troupes d'Annibal commencèrent à s'engager dans les terrains difficiles, les chefs allobroges concentrèrent des forces suffisantes et occupèrent les positions favorables, celles par lesquelles de toute nécessité Annibal était obligé de faire son ascension. S'ils avaient caché leur dessein, ils auraient complètement anéanti l'armée carthaginoise ; môme en se laissant voir, ils causèrent de grands dommages à Annibal, mais ils n'en subirent pas de moindres eux-mêmes. Le général carlhaginois, sachant être devancé par les barbares sur les positions favorables, établit son camp et s'arrêta au pied de la montée ; il envoya quelques-uns de ses guides gaulois avec mission de reconnaîtreà fond les projets et les dispositions de ses adversaires.
Ces ordres exécutés, il apprit que, pendant le jour, les ennemis occupaient et gardaient le terrain avec soin, mais que, la nuit, ils se reliraient dans une ville voisine. Tablant sur ces données, il combina son plan d'action comme voici. Il porta ostensiblement son armée en avant, et près des défilés, non loin de l'ennemi, il établit son camp. La nuit venue, il alluma des lignes de feux, et laissant la plus grande partie de ses forces, il fit équiper à la légère les troupes d'élite, traversa les gorges pendant la nuit et occupa les positions abandonnées par l'ennemi ; car, suivant leur habitude, les barbares étaient retournés à la ville. Cela fait, le jour reparu, les barbares voyant ce qui était arrivé, s'abstinrent d'abord d'attaquer. Puis, quand ils aperçurent le gros des bêtes de charge et les cavaliers péniblement attardés en longue file dans les terrains dilïiciles, ils se décidèrent, à cause de l'occasion, à tomber sur la colonne. C'est ce qu'ils firent, et des partis nombreux de barbares attaquèrent; l'ennemi et aussi le terrain causèrent aux Carthaginois des pertes nombreuses, surtout en chevaux et en bêtes de charge. En effet, le sentier était étroit, raide et même escarpé; toute agitation, tout désordre faisait rouler au fond des précipices. nombre de bêtes de charge avec leurs fardeaux ; ce trouble était occasionné principalement par les chevaux blessés; car ceux de la télé se rejetaient sur les bêtes de charge, afin d'échapper aux coups, ceux de la queue bourraient en avant et précipitaient dans l'abîme tout ce qui était tombé ; ils causèrent un grand désordre. A cette vue, Annibal se disant que, sorti de péril, il n'aurait plus chance de salut si son convoi était détruit, prit les troupes qui avaient de nuit occupé les cols et se porta rapidement au secours de la colonne.
Son intervention causa des pertes importantes aux ennemis, car il avait pris par les hauteurs, et de non moins sensibles à ses propres troupes ; des deux côtés, dans la colonne, le trouble était augmenté par les clameurs et l'enchevêtrement dont nous avons parlé.
Annibal, après avoir tué beaucoup d'Allobroges, contraignit les autres à faire demi-tour et à s'enfuir dans leurs demeures; alors la masse des bêtes de charge et de la cavalerie qui s'était trouvée coupée acheva seulement de se dégager à grand'peine.
Repos. — Annibal, avec tout ce qu'il put réunir de troupes
échappées à ce péril, marcha vers la ville d'où les ennemis avaient fait irruption, et la trouva presque vide à cause de l'unanimité avec laquelle les habitants s'étaient portés au butin ; il s'en empara et y troufa bien des commodités pour le présent et pour l'avenir. Pour le présent, il recueillit quantité de chevaux et de bêtes de charge avec leurs conducteurs; pour l'avenir, il eut provision de pain et de vivres pour deux ou trois jours ; en outre, il se fit craindre des voisins, de sorte que personne n'osa l'attaquer parmi les peuples à travers lesquels il lit son ascension. Annibal établit son camp dans la ville et, après s'être arrêté un seul jour, il repartit. Les jours suivants, la marche de l'armée fut paisible, mais le quatrième, elle tomba de nouveau dans de grands dangers.
Un piège. — Les habitants de ces pays, ayant concerté un piège, vinrent au-devant d'Annibal avec des branches d'arbres et des couronnes, ce qui, chez tous les barbares, est un symbole d'amitié, comme le caducée chez les Grecs.
Annibal, disposé à la circonspection par une telle confiance, s'enquit soigneusement de leurs intentions et de l'ensemble de leurs projets. Ils dirent avoir été suffisamment renseignés sur la ville qu'ifavait prise et sur le désastre de ceux qui avaient essayé de lui nuire; ils assurèrent être venus déterminés à n'entreprendre comme à ne subir aucunes hostilités et offrirent de donner des otages. Annibal, après avoir réfléchi longtemps, se fia à leur parole; il se disait qu'en accueillant leurs avances, il augmenterait peut-être leur bienveillance et leurs sympathies, tandis qu'en les. repoussant, il s'en ferait des ennemis déclarés. Il reçut donc leurs promesses et se décida à faire amitié avec eux. Les barbares, après avoir donné des otages, amenèrent des vivres à foison et s'abandonnèrent entre ses mains complètement et sans réserve ; ils inspirèrent une telle confiance à l'état-major d'Annibal qu'ils servirent ultérieurement de guides dans les endroits difficiles.
Pendant qu'ils marchent en tête deux jours durant, les autres se réunissent, suivent la colonne, et la surprennent à la traversée d'une vallée difficile et bordée de rochers. En celte affaire, Annibal aurait péri avec toute son armée, s'il n'avait eu pris de grandes précautions contre une attaque, et s'il n'avait
eu la prévoyance de placer les bagages et la cavalerie en têle et l'infanterie en queue. Celle-ci, en maintenant ses positions, réussit à atténuer les pertes et arrêter l'élan des barbares. Malgré ce succès, nombre d'hommes, de botes de charge et de chevaux périrent.
La roche nue. — Les positions dominantes appartenaient aux ennemis, et les barbares, manœuvrant à tlanc de coteau, roulaient des pierres ou lançaient des cailloux à la main ; ils provoquèrent un désordre complet, et le danger fut tel qu'Annibal fut contraint, avec la moitié de son armée, de passer la nuit sur un rocher fort et dénudé, séparé de sa cavalerie et des bètes de charge. Il tint bon, et la nuit tout entière suffît à peine au convoi pour se dégager du défilé.