‹ Annibal dans les AlpesChapitre 8 sur 89 · LA DESCENTE · texte numérisé non relu

LA DESCENTE

Le col. — Le lendemain, les ennemis partis, Annibal rejoignit la cavalerie et les bêtes de charge et poussa jusqu'au col même, sur le faîte des Alpes ; il ne rencontra plus aucun gros de barbares coalisés; quelques partisans seulement, en certains points, vinrent escarmoucher, les uns en tête, d'autres en queue, et enlevèrent quelques animaux de bat en les surprenant au bon moment. Les éléphants furent à Annibal de la plus grande utilité. En tous les points de la colonne où ils se trouvaient, ils formaient une zone que n'osaient aborder les ennemis effrayés par l'aspect monstrueux de ces animaux.

Le neuvième jour, il atteignit le col, y campa et s'y arrêta deux jours, voulant à la fois laisser reposer ceux qui étaient hors de péril et recueillir les traînards. Par une heureuse rencontre, un grand nombre de chevaux et de bêtes de charge qui s'étaient débarrassés de leurs fardeaux rejoignirent contre toute attente; ayant suivi à la piste, ils arrivèrent au campement.

La vue de l'Italie. — La neige couvraitdéjà ces montagnes, car on était au coucher héliaque des Pléiades. Annibal, voyant ses soldats découragés par leurs misères précédentes, parcelles aussi qu'ils prévoyaient encore, se résolut à ordonner l'assemblée sans

autre motif que de leur donner le spectacle de l'Italie. Car telle est la situation de ce pays au pied des montagnes dont nous avons parlé, que si on regarde d'un côté ou de l'autre, les Alpes présentent la disposition d'une citadelle de l'Italie tout entière. Aussi Annibal leur montra les plaines du Pô, leur rappela longuement les intentions bienveillantes des Gaulois qui y habitaient, enfin leur indiqua du doigt où Rome même était située, et releva ainsi grandement le moral de ses troupes.

La descente. — Le lendemain il leva le camp et commença la descente; là, il ne rencontra pas d'ennemis, sauf quelques embuscades de pillards, mais le terrain et la neige lui firent subir dis dommages non moins considérables qu'à la montée. La descente était étroite et raide ; la neige empêchait de distinguer où on mettait le pied ; tout ce qui tombait hors du chemin glissait au fond des précipices. Cependant les soldats ne se laissaient pas abattre par ces souffrances, familiarisés qu'ils étaient avec les maux de ce genre.

Le défilé de trois demi-stades. — Enfin on arriva à un endroit que ni les éléphants, ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir à cause du manque de largeur. La pente, déjà escarpée auparavant sur une longueur de trois demi-stades, s'était encore éboulée récemment. Là, de nouveau, le désespoir et la consternât ion s'emparèrent des troupes. Le général carthaginois songea d'abord à tourner l'obstacle ; mais l'abondance de la neige l'empêcha d'y parvenir et le fit renoncer à ce projet. Ce qui arrivait là était d'une étrange singularité ; sur la neige ancienne et persistante de l'hiver précédent, il venait l'année même d'en tomber de nouvelle; celle-ci se laissait pénétrer, car elle était récente, molle et peu profonde. Mais quand elle eut été foulée, et qu'on marcha sur la couche inférieure plus résistante dans laquelle le pas ne pouvait faire empreinte, les hommes glissaient en manquant des deux pieds à la fois, ainsi qu'il arrive lorsqu'on marche sur une pente boueuse. Ici, les conséquences étaient encore plus fâcheuses ; les hommes ne pouvant asseoir leur pas sur la neige inférieure voulaient, une fois tombés, s'aider des genoux ou des mains pour se relever; alors ils n'en dévalaient que davantage, entraînant tous leurs appuis jusqu'au fond des précipices. Quant aux bêtes de

charge, elles pénétraient après leur chute clans les couches inférieures au moment où elles se relevaient, et y restaient enlisées avec leurs fardeaux, comme prises au piège, à cause de leur poids et de la consistance des anciennes neiges. Annibal, renonçanl donc à son projet, campa sur cette arête après en avoir fait balayer la neige, puis il employa les troupes à frayer à grand'peine un passage dans le roc. Les bêtes de charge et les chevaux eurent une voie praticable au bout d'un seul jour ; aussi Annibal les fit passer rapidement et établit son nouveau camp dans la région où il n'était pas encore tombé de neige. Il envoya ensuite les Numides élargir le chemin par tour de roulement et, à peine en trois jours et à grand mal, fit-il passer les éléphants qui se trouvaient misérablement exténués par la faim. Car les sommets des Alpes et les environs du col sont complètement nus et dépourvus de végétation, à cause des neiges éternelles qui y persistent été comme hiver. A mi-hauteur sur les deux versants elles sont boisées, couvertes de végétation et complètement habitables.

Annibal, ayant rassemblé toute l'armée, descendit, et, le troisième jour après les précipices dont nous avons parlé, il finit par aborder les plaines. Il avait subi des pertes importantes en soldats dans les combats et au passage des fleuves pendant tout le cours du voyage, et d'autres importantes aussi dans les précipices et les points dillieiles des Alpes, non seulement en hommes, mais surtout en chevaux et en bêtes de charge.

L'arrivée. — Enfin, après avoir fait le voyage entier depuis Garthagène on cinq mois et le passage des Alpes en quinze jours, il déboucha audacieusement dans les plaines du Pô, chez le peuple des Insubres. Il avait conservé en infanterie de ses troupes africaines douze mille hommes, des Ibères environ huit mille, et en cavalerie pas plus de six mille hommes tout compris ; c'est luimême qui, par le dénombrement inscrit sur la stèle de Lacinium, nous renseigne à ce sujet.

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