UNE IDÉE PRÉCONÇUE : DEUX TEXTES
Il y a quelquefois loin de la théorie à Tapplicalion ; c'est un peu le cas pour M. Chappuis, qui ne nous paraît pas avoir toujours scrupuleusement observé la méthode qu'il avait si éloquemment préconisée.
Un texte de Varron. — Son ouvrage débute en effet un peu brutalement par un texte (1), présenté sans préambule ni préparation d'aucune sorte ; l'effet est visiblement cherché, la phrase est mise en lumière, et Tauteur veut nous influencer ou s'influencer lui-même. Ce texte a trait à cinq passages des Alpes, dont Tun fut la route d'Annibal; il est de Varron, mais ne nous est parvenu que par les Commentaires sur Virgile, de Servius Honoratus, appelé aussi Servianus. Ce n'est même pas ce commentateur qui nous a transmis ce texte, figurant d'ailleurs entre crochets sur certaines éditions : Sane omnes altitudines montium ^icet a Gallis Alpes vocenlur, proprie tamen montium G allicorum sunt ; quas quinque viis, Varro dicit tramiri posse. Una quce est juxla mareper Liguras; altéra qua llannibal transiit; tertia qua Pompeius ad Hupaniense bellum profectm est ; quarta qua Hasdrubal de Gallia in Italiam venii ; quiîita quœ quondam a Grœcis possessa est, quœ exinde Alpes Graeciœ appellantur(2). a Ces lignes, nous dit » M. Chappuis lui-même (3), sont de Tauteur qui a complété le » travail de Servius. » Admettons que cet intermédiaire nous ait transmis fidèlement le texte, et voyons ce que M. Chappuis va en tirer. Il en ressort, d'après lui, qu'Annibal, Asdrubal, Pompée,
(1) a H y a dans les Alpes cinq passages ; l'un par la Ligurie, le long de la « mer ; l'autre, celui que franchit Annibal ; le troisième par où Pompée partit » pour faire la guerre en Espagne; le quatrième par où Asdrubal vint de n Gaule en Italie ; le cinquième dont les Grecs furent autrefois les maîtres, » et qui a conservé le nom d'Alpes Grecques. »
(2) Commentant in Virqiliiim Sertiani, site Commeniarii in Virgilium, qui mnuro Sertio Honorato tribuuntur. Gottingœ, Vandenhœck, 1826. Lib. X, 13, 1" vol., page 546.
(3) Page 1, notei.
n'ont pas passé par les Alpes Grées, c'est-à-dire par le Petit Saint-Bernard, et que les routes suivies par les trois généraux ont été différentes ; ses aflirmations seraient légitimes si elles se bornaient là. Mais où il passe à Finterprétation discutable, c'est lorsqu'il suppose que les routes sont énumérées en partant du sud pour remonter au nord, et lorsqu'il prétend ensuite les rapporter aux cols fréquentés aujourd'hui. M. Chappuis se sent bien d'ailleurs en défaut, il essaie de se reprendre, il hésite : « Sans doute ce ne sont là que des conjectures », dit-il ; mais il va essayer de leur donner quelque valeur en recourant à un texte de Pompée.
Un texte de Pompée. — Pompée, allant en Espagne combattre Sertorius, écrit en effet au Sénat « qu'il vient d'ouvrir » à travers les Alpes un chemin différent de celui d'Annibal et » plus convenable pour les Romains ; per cas (Alpes) iter aliud, » alque Hannibal, nobû opportunius, patefeci (1) ». Et M. Chappuis de s'écrier: « N'est-ce pas le mont Genèvre qui est désigné par » les mots nobis opportunius? où chercher un passage qui soit » en lui-môme plus facile, qui assure mieux les intérêts des » Romains (2) ? »
Et du rapprochement de ces deux textes, voici la conclusion étonnante qu'il tire : « Ainsi le texte de Varron, confirmé par ce » précieux témoignage de Pompée, nous autorise à penser » qu'Asdrubal a passé par le mont Cenis, Pompée par le mont » Genèvre, et qu'il faut chercher plus au midi la voie suivie par » Annibal (3). »
Une idée préconçue. — Non, les textes n'autorisent pas ces suppositions, si on ne les « interprète » pas, si on n'y introduit pas des éléments étrangers. 11 faut, pour en tirer les suppositions précédentes, avoir intercalé entre les lignes d'autres suppositions, et c'est là une voie dans laquelle on doit se garder de s'engager.
Cette discussion placée en tête de l'ouvrage, avant l'exposé même de la méthode, au lieu de nous impressionner favorable-
(1) Ep, Cn. Pompeii ad Senatum, parmi les fragments de Salluste.
(2) Ànnibal dans les Alpes, page 3.
(3) Annibal dans les Alpes^ page 4.
mcot, nous a déplu. L'auteur, avec sa finesse habituelle, veut nous rallier à lui : « Sans regarder à Tavance la question pour » résolue, ajoute-t-il, il y avait lieu de vérifier la donnée Varro- » nienne(p.4). » Il ne nous semble pas qu'il y ail rien à vérifier dans ces textes, si on les adopte tels qu'ils sont. Notre avis est qu'il y a seulementâ surveiller l'influence de cette « donnée Varronienne », qui va hanter le cerveau de l'auteur, et rester chez lui « l'idée préconçue » contre laquelle il conseille aux autres de se tenir en garde.