‹ Annibal dans les Alpes (volume 2)Chapitre 34 sur 85 · L'ITINÉRAIRE DE L'ILE AUX ALPES · texte numérisé non relu

L'ITINÉRAIRE DE L'ILE AUX ALPES

Nous étudierons seulement cet itinéraire dans la partie qui est particulière au système de M. Chappuis, c'est-à-dire de l'Ile aux Alpes.

De rile à la Druentia. — L'Ileestbien, pour M. Chappuis, le pays limité par flsère et le Rhône; et Annibal, arrivé au confluent, intervient dans les querelles du peuple qui l'habitait. Tous les raisonnements qu'il a faits jusque-là sont d'ailleurs parfaits, tous ses arguments acceptables.

Pour aller de l'Ile aux Alpes, il est tenté, cela se devine, d'adopter le tracé par la vallée de l'Isère; mais il est hypnotisé par le buta atteindre, il veut mener Annibal vers un col au sud du Mont Genèvre, en lui faisant traverser la Durance (Druentia). Il pourrait bien, il est vrai, y arriver en suivant flsère et le Drac ; mais c'est Polybe qui l'en empêche, comme il nous l'avoue. M. Chappuis ne peut en ellet retrouver les dislances données par l'historien grec (1) sur un itinéraire qui suivrait l'Isère, le Drac et la Gresse pour arriver au col de la Croix Haute et redescendre vers la Durance, et compte en effet 228 kilomètres au lieu de 142. Pour raccourcir son itinéraire, il adopte donc la vallée de la Drôme, et comme il ne compte plus alors que 152 ou 157 kilomètres jusqu'à la Durance, il se déclare satisfait.

Une contre-marche incompréhensible. — Nous avons vu dans le chapitre VI ce qu'il fallait penser au point de vue

(i) 142 kilom. de THe à la montée des Alpes.

géographique d'un itinéraire par la vallée de la Drôme, et nous n'y revenons pas.

Mais il est un point qui nous étonne ; M. Chappuis, admettant qu'Annibal est arrivé jusqu'au confluent de l'Isère eldu Rhône, est obligé de le faire redescendre ensuite jusqu'au confluent de la Drôme et du Rhône. Cette volte-face paraît étrange pour un général que les circonstances devaient pousser de l'avant et qui n'avait nul obsfacle à redouter sur sa route; pourquoi aurait-il fait ce chemin inutile en avant, puis en arrière ; pourquoi surtout serait-il allé vers l'Ile se mêler aux querelles d'une contrée qu'il ne devait ni traverser, ni même longer. Et ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est qu'il aurait abandonné une bonne route, passant dans un pays où il venait de se créer des amitiés, pour en prendre une autre beaucoup plus difficile et traversant un pays dont les populations lui avaient montré leur hostilité.

Pourquoi donc M. Chappuis, dont les raisonnements ont été jusque-là si précis et si convaincants, se croit-il obligé d'adopter la vallée de la Drôme pour satisfaire cette question des distances? C'est parce qu'il est guidé, malgré lui, par son idée préconçue ; il met lui-même en défaut la méthode qu'il a exposée, en voulante tout prix mener Annibal à la Haute-Durance. Il n'a pas discuté le choix de ce point, et il veut pourtant y faire aboutir son itinéraire. La seule raison qu'il nous donne pour abandonner tout-à-coup la vallée de l'Isère, c'est qu'on ne peut trouver sur cette route rentrée des Alpes (l) ; nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de ce jugement.

Le texte de Tite-Live: Druentia. — L'itinéraire qu'il adopte ainsi pourra du moins satisfaire, espère-t-il, le Druentia de Tite-Live. Mais il n'en est rien, et l'itinéraire se trouve même en contradiction avec les deux passages où l'auteur latin emploie ce mot. Tite-Live écrit (2) : « Inde per exlremam oram Vocontiorum » agri tendit in Tricorios haud vsquam impedila via primquam » ad Druentiam flumen pervenit. » Or, d'après M. Chappuis, Annibal traverse le territoire des Voconces au lieu de le longer ; il prétend, pour se justifier, que « per exlremam oram » peut fort

(1) Page 22.

(2) XXI, 31. Ed. Gaucher, 1890, p. 54.

bien être interprété «arrivé à Texlrémilé de leur territoire». Soit ; accordons-lui celte interprétation, quoiqu'elle ne nous semble pas satisfaisante. Mais que fait-il de « haud mquam impedita ria. . .? » Ce membre de phrase répond-il à l'itinéraire par la vallée de la Drôme, peut-il désigner cette route hérissée de difflcultés et où les tribus hostiles avaient vingt occasions d'accabler les Carthaginois? Il faut, pour arriver à la Durance selon M. Chappuis, passer par le col de Cabre, descendre la vallée du Buech, et aller par Gap ctChorges jusqu'aux bords de la Durance; il ne nous semble pas que ce soit là une route sans obstacles.

Laissons maintenant de côté la description du fleuve lui-même, qui, nous Tavons vu, ne répond pas exactement, dans la partie supérieure de son cours, à la description de Tite-Livc, et passons au second passage où le mot Druentia figure dans le récit : « Hannibal ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes pertenit1^ (1). Avec une bonne foi qui nous plaît, M. Chappuis renonce à expliquer ce passage, et il Tavoue très franchement : « Les » mots ab Druentia n'ont aucun sens. Quand on est arrivé à la » Durance, on est au pied des Alpes, et sur aucun point de la » vallée on ne trouve une plaine entre la rivière et la montagne. » Tite-Live commet ici une erreur. .. (2) ». Ainsi donc, parce qu'il a traduit par Durance le mot Druentia, M. Chappuis est obligé d'admettre que tout le récit concernant l'itinéraire ou le cours d'eau est entaché d'erreur. Il nous semblerait préférable, pour notre part, de conserver intégralement le récit, et de voir ce que peut bien être ce Druentia,

Le texte de Polybe : 800 stades le long du fleuve, dans le pays plat. — Si maintenant nous examinons comment M. Chappuis satisfait au texte de Polybe, nous nous demanderons comment il retrouve les « 800 stades le long du fleuve ». Il a choisi la vallée de la Drôme précisément pour obtenir les 800 stades exactement, mais les compte-t-il le long du fleuve ?. . . Est-il « le long du fleuve » quand \\ passe le col de Cabre à 1,180 mètres, quand il remonte le torrent de Buech pour aller à Gap, quand it va de Gap à Chorges par des sentiers de

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