GUERRE DÉCLARÉE. PASSAGE DE L'ÈBRE
de neuf mille chevaux, il lui fait prendre sa marche par les monts Pyrénées pour aller passer le Rhône. Cette armée n'était pas à la vérité extrêmement nombreuse, mais c'étaient de bons soldats, des troupes merveilleusement exercées par les guerres continuelles qu'elles avaient faites en Espagne. » (III, vu.)
Ainsi Annibal n'emmène avec lui que l'élite de ses troupes ; et c'étaient des soldats rompus aux fatigues de la guerre ; et notre auteur dit et répète que l'habile général fait laisser les bagages dès le départ d'Espagne. On voit donc immédiatement qu'il s'agit ici d'une expédition où le succès va dépendre de la célérité {Res in céleri'tate posita est, comme dit César). Nous devons donc nous attendre à voir l'armée carthaginoise marcher avec célérité, c'est-à-dire exécuter d'assez grandes marches, malgré les difficultés des pays qu'elle aura à traverser dans cette expédition, conduite avec tant de prévoyance.
N'oublions point, pendant la digression géographique qui va suivre, que nous laissons l'armée d'Ânnibal au passage des monts Pyrénées.
et Mais, de peur que par l'ignorance des lieux on n'ait de la peine à suivre le récit que je vais faire, il est à propos que je marque de quel endroit partit Annibal, par où il passa, et en quelle partie de l'Italie il arriva. Pour cela il ne faut pas se contenter de nommer par leurs noms les lieux, les fleuves et les villes, comme font quelques historiens, qui s'imaginent que cela suffit pour donner une connaissance distincte des lieux. Quand il s'agit
de pays connus,' je conviens que, pour en renouveler le souvenir, c'est un grand secours que d'en voir les noms ; mais quand il est question de ceux qu'on ne connaît point du tout, il ne sert pas plus de les nommer, que si l'on faisait entendre le son d'un instrument, ou toute autre chose qui ne signifierait rien. Car l'esprit n'ayant pas sur quoi s'appuyer, et ne pouvant rapporter ce qu'il entend à rien de connu, il ne lui reste qu'une notion vague et confuse. Il faudrait donc trouver une méthode par laquelle on conduisît le lecteur à la connaissance des choses inconnues, en les rapportant à des idées solides et qui lui seraient familières.
a La première, la plus étendue et la plus universelle notion qu'on puisse donner^ c'est celle par laquelle on conçoit, pour peu d'intelligence que l'on ait, la division de cet univers en quatre parties, et l'ordre qu'elles gardent entre elles, savoir l'Orient, le Couchant, le Midi et le Septentrion. Une autre notion, c'est celle par laquelle, plaçant par l'esprit les différents endroits de la terre sous quelqu'une de ces quatre parties, nous rapportons les lieux qui nous sont inconnus à des idées communes et familières. Après avoir fait cela du monde en général, il n'y a plus qu'à partager de la même manière la terre que nous connaissons. Celle-ci est partagée en trois parties. La première est l'Asie, la seconde l'Afrique, la troisième l'Europe. Ces trois parties se terminent au Tanaïs, au Nil, et au détroit des colonnes d'Hercule. L'Asie contient lout le pays qui est entre le Nil et le Tanaïs, et sa situa-
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tion par rapport à Tunivers est entre le levant d'été (nordest) et le midi. L'Afrique est entre le Nil et les colonnes d'Hercule, sous cette partie de l'univers qui est au midi et au couchant d'hiver (sud-ouest) jusqu'au couchant équinoxial (ouest), qui tombe aux colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar). Ces deux parties j considérées en général, occupent le côté méridional de la mer Méditerranée depuis l'orient jusqu'au couchant.
a L'Europe, qui leur est opposée, s'étend vers le septentrion, et occupe tout cet espace depuis l'orient jusqu'au couchant. Sa partie la plus considérable est au septentrion entre le Tanaïs et Narbonne, laquelle au couchant n'est pas très-éloignée de Marseille, ni de ces embouchures du Rhône, par lesquelles ce fleuve se décharge dans la mer de Sardaigne. C'est autour de Narbonne jusqu'aux monts Pyrénées qu'habitent les Gaulois, depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. Le reste de l'Europe, depuis ces montagnes jusqu'au couchant et aux colonnes d'Hercule, est borné partie par notre mer et partie par la mer extérieure. Cette partie qui est le long de la Méditerranée jusqu'aux Colonnes d'Hercule, c'est l'Espagne. Le côté qui est sur la mer extérieure ou la grande mer, n'a point encore de nom commun, parce que ce n'est que depuis peu qu'on l'a découvert. 11 est occupé par des nations barbares, qui sont en grand nombre, et dont nous parlerons en particulier dans la suite. Or, comme personne jusqu'à nos jours n'a pu distinguer clairement si l'Ethiopie, où l'Asie et l'Afrique se joignent et qui s'étend
vers le midi, est un continent ou est environnée de la mer : nous ne connaissons non plus rien de l'espace qui est entre le Tanaïs et Narbonne jusqu'au septentrion. Peutêtre que dans la suite à force de chercher nous en apprendrons quelque chose. Mais tous ceux qui en parlent ou qui en écrivent, on peut hardiment assurer qu ils parlent et écrivent sans savoir, et qu'ils ne nous débitent que des fables.
a Voilà ce que j'avais à dire pour rendre ma narration plus claire à ceux qui n'ont aucune connaissance des lieux : ils peuvent maintenant rapporter ce qu'on leur dira aux différentes parties de la terre^ en se réglant sur celles de l'univers en général. Car, comme en regardant on a coutume de tourner le visage vers l'endroit qui nous est montré, de même en lisant il faut se transporter en esprit dans tous les lieux dont on nous parle. Mais il est temps de reprendre la suite de notre histoire. (III, vu.)
a Les Carthaginois, dans le temps qu'Annibal partit, étaient maîtres de toutes ces provinces d'Afrique qui sont sur la Méditerranée, depuis les autels des Philènes (1), qui sont le long de la grande Syrte, jusqu'aux colonnes d'Hercule ; ce qui fait une côte de plus de seize mille stades (2,960 kilom.) de longueur (2). Puis, ayant passé
(f ) Monument élevé à la mémoire de deux frères Philènes de Carthage, lesquels, dans rintérét de leur patrie, se dévouèrent à être enterrés là tout vifs. Ces autels des Philènes étaient situés sur la côte nord d'Afrique au fond de la Grande-Syrte, aujourd'hui golfe de Sidra.
(2) Le stade des Grecs usité à cette époque, le stade olympique, équivalait à 184B83.
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le détroit où sont les coloDoes d'Hercule, ils se soumirent toute TEspagne jusqu'à ces rochers, où du côté de notre mer aboutissent les monts Pyrénées, qui divisent les Espagnols d'avec les Gaulois. Or, de ces rochers aux Colonnes d'Hercule, il y a environ huit mille stades. Car on en compte trois mille depuis les Colonnes jusqu'à Carthagène ou la nouvelle Carthage, comme d'autres l'appellent : depuis cette ville jusqu'à TÈbre, il y en a deux mille deux cents : depuis là jusqu'aux Marchés ( 1 ) seize cents : et tout autant des Marchés au passage du Rhône (2). Car les Romains ont distingué cette route avec soin par des espaces de huit stades (3). » (III, viii.)
Il y a évidemment ici une erreur d'addition à rectifier. Car la distance totale des Marchés aux Colonnes d'Hercule , portée à huit mille stades , est loin de s'accorder avec la somme des distances partielles indiquées ensuite par l'auteur, à savoir :
Des GolonDcs à Garthagène 3,000 stades
De Garthagène à TÈbre 2,200 —
De l'Ébre âiu Marchés 1,600 —
~ LesqueHes ne font ensemble que. . 6^800 stades.
(1) Ces rochers, on les Marchés^ ou Emporiœy étaient sitaés à l'extrémité orientale des Pyrénées, où est aujourd'hui emporta», ville maritime d'Espagne, SOT le golfe de Rosas.
(2) D'après les Itinéraires romains et la Tabie théodosienne, d'ordinaire le passage du Rhône en venant d'Espagne se faisait à Arles (Arelate), Le point où Annihal passa ce fleuve est situé beaucoup plus haut, et sera déterminé quand il s'agira du fait.
(3) On voit qu'il s'agit ici des bornes militaires des Romains, qui étaient espacées de 1,481 mètres. Le huitième de cet espace, ou du mille romain, était donc de 185<b12 : nombre qui ne diffère pas sensiblement de 184">83, mesure précise du stade olympique.
Mais, comme cette erreur d'addition pourrait cacher qtfet que erreur plus grave, telle que serait une erreur d'estimation des distances partielles indiquées par Polybe, nous devons tout d'abord vérifier chacune de ces distances partielles.
Cela est facile aujourd'hui, grâce aux bonnes cartes que nous possédons, en y portant le compas ouverte l'unité de mesure convenablement petite, par exemple, à l'unité de longueur de vingt-cinq kilomètres. C'est ainsi que nous avons dressé, pour toutes les distances partielles indiquées plus haut, le tableau comparatif suivant :
D'après Polybe. D'après les canes.
Stades. Sudes,
Longueur de la côte d'Afrique depuis les autels des Philènes jusqu'aux Colonnes d'Hercule i 6,000 16,600
Distance des Colonnes à Carthagène. . 3,000 2,800
De Carthagène à l'Ëbre 2,200 2,300
De TËbre aux Marchés 1,600 1,600
Total des Colonnes aux Marchés. 6,800 6,700
Des Marchés au passage du Rhône. . . 1,600 1,600
Il résulte de ce tableau que toutes les estimations de ces distances partielles sont suffisamment approximatives dans Polybe. C'est donc l'addition qui doit être rectifiée ci-dessus : en lisant, nombre rond, sept mille stades, au lieu de huit mille stades, pour indiquer la distance totale des Colonnes d'Hercule aux rochers où aboutissent du