GUERRE DÉCLARÉE. PASSAGE DE L'ÈBRE
côté de la mer intérieure les monts Pyrénées , qui divisent les Espagnols d avec les Gaulois, et où se trouvent les Marchés.
Évidemment on ne saurait imputer cette erreur d'addition à Polybe lui-même. On doit donc croire qu'elle provient du fait de quelque copiste^ qui probablement aura lu dans le manuscrit grec, ;n (8,000), au lieu de X, (7,000), qui devait y être écrit. Une erreur de cette sorte paraît effectivement très-possible dans la lecture d'un manuscrit; et on ne saurait se fonder là-dessus pour mettre en suspicion d'inexactitude les diverses évaluations de distances fournies çà et là par Polybe. Nous disons ceci pour qu'on veuille bien se le rappeler quand nous en serons à la marche d'Ânnibal au-delà du Rhône, où nous rencontrerons dans le récit une autre erreur de la même nature que le lecteur aura à apprécier.
<K Depuis le passage du Rhône en allant vers ses sources, jusqu'à ce commencement des Alpes d'où l'on va en Italie, on compte quatorze cents stades. Les hauteurs des Alpes , après lesquelles on se trouve dans les plaines d'Italie, qui sont le long du Pô, s'étendent encore à douze cents stades. Il fallait donc qu'Annibal traversât environ neuf mille stades pour venir de la nouvelle Carthage en Italie. // avait déjà fait presque la moitié de ce chemin^ mais ce qui lui en restait à faire était le plus difQcile. » (III, VIII.)
Voilà un texte très-important.
En effet, Polybe ici nous indique d'avance, par deux
grands traits^ l'itinéraire que va suivre Annibal depuis le passage du Rhône jusqu'en Italie.
Il considère d un coup d'œil d'ensemble toute l'étendue de son itinéraire, apprécie la longueur de chacune de ses grandes parties bien distinctes, et les compare entre elles.
Le guerrier carthaginois, après le passage du Rhône, aura à exécuter d'abord une marche de quatorze cents stades en remontant le long du fleuve vers ses sources; au bout de cette marche, il devra être au commence* ment des Alpes et à l'entrée d'un passage qui mène en Italie; et en prenant ce passage des Alpes, il ira déboucher en Italie dans les plaines qui sont le long du Pô, après une traversée de douze cents stades. Voilà qui est clair et net. Nous n'avons donc rien de mieux à faire que de suivre ponctuellement ces indications fondamentales concernant l'itinéraire en question. Et si le terrain de la rive gauche du Rhône avec celui des Alpes se prêtent naturellement à un tel itinéraire ; et si de plus ils satisfont, l'un et l'autre, à tous les détails descriptifs que nous rencontrerons à ce sujet dans le texte de Polybe, nous devrons être assurés de suivre exactement l'itinéraire d' Annibal.
Puis, notre auteur compare le chemin déjà fait par Annibal, dans sa position actuelle au passage des monts Pyrénées, avec le chemin qui lui reste à faire jusqu'en Italie. Et ici encore il s'est glissé dans le chiffre 9,000 une erreur d'addition qui découle manifestement de la précédente. En effet : pour faire le compte de la distance
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totale à franchir depuis Garthagène jusqu'en Italie, si d'abord on cherche la distance partielle de Garthagène aux monts Pyrénées, ou aux Marchés, et que pour cela, du chiffre précédent 8,000, qui exprime la distance totale des Colonnes aux Marchés avec 1 ,000 d'erreur en plus, on retranche 3,000, qui exprime la distance partielle des Golonnes à Garthagène, l'erreur de 1,000 passera dans le reste 5,000. De sorte que, en ajoutant à ce reste les chiffres des autres distances partielles jusqu'en Italie, on aura manifestement dans cette nouvelle somme 1,000 d'erreur en plus : c'est-à-dire qu'on aura 9,000 stades au lieu de 8,000 stades (1,478 kilomètres), qui serait la mesure convenable de la distance depuis Garthagène jusqu'en Italie.
Une autre raison pour rectifier cette même erreur, peut se déduire des chiffres des distances partielles indiquées simultanément par Polybe. En eiïet, il indique
D'abord :
De Garthagène à i'Ébre 2,200 stades.
De i'Ébre aux Marchés i^OOO
Ce qui fait en somme. . . 3,800
Puis,
Des Marchés au passage du Rhône 1^600
Du passage du Rhône à l'entrée des Alpes. . . { ,400 Et pour la traversée des Alpes 1^200
Ce qui fait en somme. . . 4,200
On voit donc ici avec certitude que, d'après Polybe lui-même, la somme totale de ces distances partielles, ou
la distance totale depuis Carthagène jusqu'en Italie, était, nombres ronds, non pas de 9,000 stades, mais bien seulement de 8,000 stades. On voit en même temps qu'Annibal, parvenu au passage des monts Pyrénées, avait bien « déjà fait presque la moitié de ce chemin total ».
Mais, qu'on rectifie ou non cette seconde erreur d'addition, les distances partielles ne pouvant être contestées, la comparaison établie ici par Polybe, entre le chemin déjà fait par Annibal et le chemin qui lui reste à faire, n'est point troublée^ et elle ne perd rien de son importance : car elle nous fournit une donnée précieuse concernant l'itinéraire d'Annibal au-delà du Rhône, comme on va s'en convaincre.
En effet :. maintenant que nous avons pu constater sur les cartes l'exactitude suffisamment approximative des distances partielles indiquées plus haut par Polybe, à savoir : de Carthagène à TÈbre 2,200 stades; de TÈbre aux marchés ou aux monts Pyrénées 1,600 stades; et de même 1,600 stades des monts Pyrénées au point de passage du Rhône (à quatre journées de marche de son embouchure, comme on le verra plus loin); nous pouvons désormais nous appuyer sur ces évaluations de distances partielles sans aucune crainte d'erreur notable. Or l'armée carthaginoise est censée être actuel* lement au passage des monts Pyrénées, et Polybe nous dit qu' Annibal a déjà fait presque la moitié du chemin de Carthagène en Italie. Ce qui revient à dire que la distance depuis Carthagène jusqu'aux monts Pyrénées est
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un peu moindre que la distance depuis les monts Pyrénées jusqu'en Italie. Or la distance partielle de TÈbre aux monts Pyrénées (1,600 stades) étant égale à la distance partielle des monts Pyrénées au passage du Rhône (1,600 stades), on en peut faire abstraction de part et d'autre sans troubler la comparaison de grandeur formulée cidessus. Dès lors donc il n'y reste plus dans le premier terme que la distance de Carthagène à TEbre, 2^200 stades; et dans le second terme, il ne reste plus que la distance du point de passage du Rhône à l'entrée des Alpes (1 ,400 stades) avec la traversée des Alpes ( 1 ,200 stades), en somme, 2,600 stades. De sorte que Tla pensée de Polybe, dans cette comparaison , peut incontestablement être réduite à cette autre formule plus simple : a La longueur du chemin déjà fait par Annibal, depuis Carthagène jusqu'à l'Ëbre , est un peu moindre que la longueur du chemin qui lui reste à faire, depuis le point de passage du Rhône jusqu'en Italie » ; et que 2"* le chiffre de 2,200 stades , qui représente le premier terme de cette comparaison , étant certain d'après la vérification sur les cartes, la même certitude s'ensuit jusqu'à un certain point dans le second terme, pour le chiffre 2,600 stades; lequel effectivement ne peut plus ni grandir davantage, ni diminuer jusqu'à 2,200 stades, sans être en opposition évidente avec la pensée de Polybe dans cette comparaison.
Pour résumer tout ceci en deux mots, disons : d'après la pensée de Polybe, le chemin que va suivre Annibal ,
depuis le point de passage du Rhône jusqu'en Italie, doit nécessairement être un peu plus long, mais seulement un peu plus long que 2,200 stades (407 kilomètres). Voilà un critérium important qui nous sera utile plus loin, dans l'occasion .
§ IV. — Les Bomains prennent la résolution d'envoyer en même temps deux
armées^ Tune en Espagne^ l'autre en Afrique.
« Ânnibal se préparait à faire passer à son armée les détroits des monts Pyrénées, où il craignait fort que les Gaulois ne l'arrêtassent, lorsque les Romains apprirent des ambassadeurs envoyés à Carthage ce qui s'y était dit et résolu (la déclaration de guerre), et qu'Ânnibal avait passé l'Èbre avec une armée, aussitôt l'on prit la résolution d^envoyer en Espagne une armée sous le commandement de Publius Ck)rnelius , et une autre en Afrique sous la conduite de Tiberius Sempronius. Pendant que ces deui consuls levèrent des troupes et firent les autres préparatifs, on se pressa de finir ce qui regardait les colonies , qu'on avait auparavant destiné d'envoyer dans la Gaule cisalpine. On enferma les villes de murailles , et on donna l'ordre à ceux qui devaient y habiter, de s'y rendre dans l'espace de trente jours. Ces colonies étaient chacune de six mille personnes; une fut mise en deçà du Pô, et iiit appelée Plaisance , et l'autre , au-delà du même fleuve , à laquelle on donna le nom de Crémone i
§ IV. - LES ROMAINS LÈVENT DEUX ARMÉES. iÛ
(c A peine ces colonies furent-elles établies , que les Gaulois appelés Boiens^ qui déjà autrefois avaient cherché à rompre avec les Romains , sans avoir pu rien exécuter, faute d'occasion , apprenant que les Carthaginois approchaient et se promettant beaucoup de leur secours , se détachèrent des Romains, et leur abandonnèrent les otages qu'ils avaient donnés après la dernière guerre. Ils entraînèrent dans leur révolte les Insubriensj qu'un ancien ressentiment contre les Romains disposait déjà à une sédition j et tous ensemble ravagèrent le pays que les Romains avaient partagé. Les fuyards furent poursuivis jusqu'à Mutine (Modène), autre colonie des Romains. Mutine elle-même fut assiégée. Les Gaulois y investirent trois Romains distingués qui avaient été envoyés pour faire le partage des terres ; savoir : C. Lutatius , personnage consulaire, et deux préteurs. Ceux-ci demandèrent à être écoutés , et les Boiens leur donnèrent audience ; mais, au sortir de la conférence, ils eurent la perfidie de s^en saisir, dans la pensée que par leur moyen ils pourraient recou^ vrer leurs otages. Sur cette nouvelle^ Lucius Manlius, qui commandait une armée dans le pays , se hâta d'aller au secours. Les Boiens, le sentant proche, dressèrent des em-^ buscades dans une forêt, et, dès que les Romains y furent entrés, ils fondirent dessus de tous les côtés, et tuèrent une grande partie de l'armée romaine. Le reste prit la fuite dès le commencement du combat. On se rallia à la vérité quand on eut gagné les hauteurs, mais de telle sorte , qu'à peine cela pouvait-il passer pour une honnête
retraite. Ces fuyards furent poursuivis par les Boiens, qui les investirent dans un bourg appelé Tanès (1).
(c La nouvelle vient à Rome, que la quatrième armée était enfermée et assiégée par les Boiens; sur-le-champ on envoie à son secours les troupes qu'on avait levées pour Publius, et on en donna le commandement à un pré* teur. On ordonna ensuite à Publius de faire pour lui de nouvelles levées chez les alliés. Telle était la situation des affaires dans les Gaules à l'arrivée d'Annibal, comme nous avions déjà'dit dans nos premiers livres. » (III| vm.)
Ainsi, il est de plus en plus manifeste que cette guerre d'Annibal fut autant gauloise que carthaginoise , et que les Gaulois cisalpins s'étaient entendus d'avance avec le célèbre guerrier de Carthage. Nous les voyons même, à la nouvelle qu'il approche , et à l'occasion du partage de leurs terres à la plèbe de Rome , ne pouvoir se contenir, recommencer d'avance la guerre et la pousser avec ardeur, non sans quelque succès , contre les envahisseurs de la Gaule cisalpine. En effet, dans une telle situation, il était plus naturel à des Gaulois de courir aux armes contre leurs spoliateurs, que de s'abandonner à ces vains gémissements poussés plus tard par le doux Virgile :
Impius hœc tant culta novalia miles habebit/ Barbarus has segetesl,..
(1) Tanès, en latin Tanetum, aiyourd'hul Taneto^ bourg jadis fortiÛé^ situé à environ dix kilomètres sud-est de Parme, sur la route de Modène et sur la rive droite de la rivière ATicia, qui va du sud au nord se jeter dans le Pô.