‹ Annibal en GauleChapitre 15 sur 32 · V. — LES ROMAINS LÈVENT DEUX ARMÉES · texte numérisé non relu

V. — LES ROMAINS LÈVENT DEUX ARMÉES

Quant à rinculpation de perfidie formulée ici contre les Gaulois cisalpins , nous ne voulons ni élever aucun doute sur Texactitude du fait, ni arguer de l'abîme moral qui sépare un peuple défendant ses foyers et ses terres , d'un peuple étranger qui vient les envahir et se les partager. Hélas I il est vrai, souvent ce triste moyen de la perfidie a été employé dans le désordre moral où la guerre jette les peuples ; mais ici du moins le fait n'aurait eu rien d'excessif de la part des Gaulois , puisqu'il n'avait pour but qu'un simple échange de personnes retenues de force d'un côté et de l'autre. Taudis que nous verrons, de la part des Romains, plusieurs exemples d'une perfidie atroce, rapportés par leurs propres historiens dans le récit de leurs guerres, et entre autres, de celles qu'ils vont bientôt poursuivre en Gaule transalpine. Du reste, on a dit en général et avec juste raison, croyons-nous, que la trahison ou la perfidie sont les prétextes auxquels ont recours naturellement tous les vaincus, pour dissimuler des fautes réelles ou une infériorité réelle,qui ont été la véritable cause de leurs défaites. A ce dernier titre du moins, nous ne refuserions pas nous-mème d'admettre qu'Annibal, aux yeux de tous les auteurs romains ou amis des Romains, ne dut être le perfide par excellence, et qu'ils ne l'aient eu ajuste titre en exécration :

DixitqUe tandem perfidus Annibal.,.

Parentibusgue abominatus Annibal...

Ainsi parle Horace. 11 n'en est pas pour cela plus cer-

tain que ce poëte lui-même eût pu constater un seul fait de véritable perfidie imputable à Annibal. Tous ces artifices politiques ne sont pas une des moindres difficultés que l'on rencontre dans la recherche du vrai en matière d'histoire; car la calomnie politique ne date pas d'hier.

Gardons le souvenir de Tarmée primitivement levée par Publius Scipion , et qu'on envoie d'urgence à Tanès pour dégager celle que Lucius Manlius commandait dans le pays, et que les Boiens tiennent investie dans ce bourg de Tanès. Car, à l'arrivée d'Ânnibal en Italie ^ il sera de nouveau question de ces deux armées commandées par les préteurs, et il sera important alors de savoir où elles sont.

§ V. — Annibal franchit les Pyrénées. Il passe le Rhône , et prend là des ^des envoyés par les Gaulois cisalpins.

« Au commencement du printemps, les consuls romains, ayant fait tous les préparatifs nécessaires à l'exécution de leurs desseins, se mirent en mer, Publius avec soixante vaisseaux pour aller en Espagne, et Tiberius Sempronius avec cent soixante vaisseaux longs à cinq rangs, pour se rendre en Afrique. Celui-ci s'y prit d'abord avec tant d'impétuosité, fit des préparatifs si formidables à Lilybée, assembla de tous côtés des troupes si nombreuses, qu'on eût dit qu'en débal'quanl il voulait mettre le siège devant Carthage même. Publius, rangeant la côte de Ligurie, arriva le cinquième jour dans le voisinage de Marseille^

et, ayant abordé à la première embouchure du Rhône^ qu'on appelle ï Embouchure de Marseille, il mit ses troupes à terre.

a II apprit là qu'Annibal avait passé les Pyrénées; mais il croyait ce général encore bien éloigné , tant à cause des difficultés que les lieux lui devaient opposer, que du grand nombre des Gaulois à travers lesquels il fallait qu'il marchât. Cependant Annibal, après avoir obtenu des Gaulois, partie par argent, partie par force, tout ce qu'il voulait, arriva au Rhône avec son armée , ayant à sa droite la merde Sardaigne.

a Sur la nouvelle que les ennemis étaient arrivés , Publius, soit que la célérité de cette marche lui parût inrcroyable , soit qu'il voulût s'instruire exactement de la vérité de la chose , envoya à la découverte trois cents cavaliers des plus braves, et y joignit, pour les guider et soutenir, les Gaulois qiii servaient pour lors à la solde des Marseillais. Pendant ce temps-là, il fit rafraîchir son armée , et il délibérait avec les tribuns quels postes on devait occuper, et où il fallait donner bataille aux ennemis.

« Annibal, arrivé à environ quatre journées de V embouchure du Rhône j entréprit de le passer, parce que le fleuve n'avait laque la simple largeur de son lit (1). » (III, vm.)

Tout d'abord, remarquons incidemment que, dans cette

(!) C'est-à-dire n'avait là (dtautre difficulté) que la simple largeur de son lit: ou qu'il n'y avait point d'Ile en cet endroit. Car une lie au point de passage eût nécessité deux embarquements et deux débarquements.

occasion, la célérité de la marciie d'Annibal parut incroyable au consul Publias; sans doute diaprés la date à laquelle il savait que Tarmée carthaginoise avait passé les monts Pyrénées. On voit donc déjà ici que Tarmée carthaginoise faisait de très-grandes marches. Qu'on veuille bien garder le souvenir de ce fait, que nous aurons à rappeler plus loin.

Tâchons maintenant de déterminer d'une manière plus approximative quels étaient les deux points du cours du Rhône où se trouvaient alors, d'une part, l'armée romaine sur la rive gauche du fleuve , et d'une autre part , l'armée carthaginoise sur la rive droite.

L'armée romaine , sur la rive gauche , devait être pour le moins au-dessus du delta de la Camargue, auprès d'Arles ou plus probablement à Tarascon ; soit parce que c'était là qu'en venant d'Espagne on passait habituellement le Rhône, dont le cours y est très-ralenti ; soit pour y trouver des ressources en subsistances; soit enfin, pour que le consul avec les tribuns pussent, comme le dit Polybe, a examiner d'avance quels postes on devait occuper et où il fallait donner bataille aux ennemis. » Ce dernier trait du récit démontre avec évidence que le consul Publius et les tribuns avaient compté que ce serait là , à la place même où ils avaient pris position , qu'Annibal se présenterait, pour y passer le Rhône avec son armée.

Mais pas du tout : Annibal (sans doute par une de ses perfidies habituelles) trompe l'attente des Romains et arrive sur le Rhône, « à environ quatre journées de son embou*

chure, » dit Polybe, c'est-à-dire à une centaine de kilomètres plus haut que l'endroit où le consul Publius Tattend avec l'armée romaine, pour lui disputer le passage du fleuve. C'est qu'Annibal, de son côté| venant passer le Rhône avec la pensée bien arrêtée de hâter sa marche et de ne livrer bataille qu'en Italie, comme nous le verrons bientôt, avait tout intérêt à s'écarter le plus possible du territoire des Marseillais, amis des Romains, et à arriver sur le fleuve en un point de son cours oii on ne l'attendit pas. Nous verrons, de plus, que tout ce qu'il gagnait ainsi de chemin vers le haut du Rhône , était autant de gagné pour son itinéraire au-delà du fleuve. C'est donc à environ quatre journées de marche de l'embouchure du Rhône qu'il va faire passer son armée. Et c'est cela surtout qui dut tromper toutes les prévisions et déjouer tous les plans combinés par le consul Publius Scipion avec les tribuns pour lui disputer le passage; on le comprend assez, bien que notre auteur, ami dévoué des Scipions, ne mette pas ce fait en évidence. Et c'est encore à partir de là que nous aurons à discuter la marche d'Annibal jusqu'en Italie. Ce point du cours du Rhône où passa l'armée d'Annibal est donc très-important à déterminer tout d'abord avec un peu d'exactitude.

Quelle était la mesure précise de la journée de marche que Polybe a employée ici pour unité de mesure des distances ? Il est clair que ce n'est point en particulier la longueur du chemin fait en un jour par l'armée d'Annibal, puisqu'elle n'a nullement parcouru la distance en question.

118 annibâl en gaulk.

On doit donc entendre ici, comme en général , par journée de marche, l'étendue de chemin qu'une armée fait d'ordinaire en un jour, c'est-à-dire la marche réglementaire, le justum lier des Romains, chez qui notre auteur écrivait. Or, d'après Végèce ( • ) . la marche réglementaire des armées romaines était de vingt mille pas , qui équivalent , nombre rond , à trente kilomètres. Dès lors, nous pouvons déterminer sur les cartes le point en question. Ouvrons donc le compas à quatre fois trente kilomètres, c'est-àdire à 120 kilomètres (ce que permet le mot environ qu'on lit dans le texte), et nous trouverons que, à mesurer depuis l'embouchure orientale du Rhône {Graou du Levant), le point cherché tombe au-dessus du confluent de l'Ardèche, au-dessus des courants rapides du Pont-Saint-Esprit ; disons, pour fixer les idées, à Bourg-Sain t-Andéol. C'est donc très-approximativement àce point du cours du Rhône où Ton voit aujourd'hui, sur la rive droite Bourg-Saint- Andéol , et sur la rive gauche Pierrelatte , qu'a eu lieu lo passage du fleuve par l'armée d'Annibal. Du reste , quelques kilomètres de moins entre ce point et la mer ne feraient naître aucune difficulté, comme on pourra s'en convaincre plus loin.

a Pour cela (pour passer le Rhône) Annibal commença par se concilier l'amitié de tous ceux qui habitaient sur les bords , et acheta d'eux tous leurs canots et chaloupes, dont ils ont grand nombre , à cause de leur commerce

(1) De re militari, F, ix. Le texte sera cité plus loin, p. 132.

par mer. II acheta outre cela tout le bois qui était propre à construire encore de tels bâtiments , et dont il fît , en deux jours , une quantité extraordinaire de bateaux : chacun s'efforçant de n^avoir pas besoin de secours étranger pour passer le fleuve.

« Tout était déjà préparé, lorsqu'un grand nombre de barbares s'assembla sur l'autre bord pour s'opposer au passage des Carthaginois. Annibal alors faisant réflexion qu'il n'était pas possible d'agir par force contre une si grande multitude d'ennemis j et que cependant il ne pouvait rester là , sans courir risque d'être enveloppé de tous les côtés, détacha à l'entrée de la troisième nuit une partie de son armée , sous le commandement d' Annon , fils du roi Bomilcar, et lui donna pour guides quelques gens du pays. Ce détachement remonta le fleuve jusqu'à environ deux cents stades ( 37 kilomètres ) , où il trouva une petite île qui partageait la rivière en deux (1) ; on s'y logea, on y coupa du bois dans une forêt voisine, et les uns façonnant les pièces nécessaires , les autres les joignant ensemble , en peu de temps ils se firent autant qu'il fallait de radeaux pour passer le fleuve , et le passèrent en effets sans que personne s'y opposât. Ils s'emparèrent ensuite d'un poste avantageux, et y restèrent tout ce jour-

(1) On peut constater sur la belle Carte hydrographique de France, qu'audessus de Tembouchure deTArdèche jusqu'à Montélimar et môme plus haut^ les lies dans le lit du Bhône sont beaucoup plus grandes et plus nombreuses que partout ailleurs. Est-ce dû aux conditions hydrauliques du fleuve dans cette région particulière, où TArdèche^ la Drôme^ l'Isère et tant d'autres cours d'eau torrentueux^ viennent l'encombrer de leurs déjections?

là pour se délasser et se disposer à exécuter Tordre qu'Aonibal leur avait donné. » (111, tiii.)

Nous trouvons dans ce qu'on vient de lire deux données importantes pour bien se rendre compte de Titinéraire d'Ânnibal. Premièrement^ quand on se rappelle qu'il avait fait laisser les gros bagages en Espagne , a6n de marcher plus vite , et que son armée était composée de soldats tirés de vingt peuples différents , quelle idée ne doit-on pas prendre de la perfection avec laquelle il avait su organiser cette armée et la munir de tout ce qui était indispensable, quand on la voit préparer ainsi, en deux ou trois jours et a\ec si peu de ressources > tout ce qu'il fallait pour exécuter le passage du Rhône? Secondement y il est constaté ici qu'une partie de cette armée , en remontant le long du fleuve , dont les rives dans cette région sont partout assez difficiles, a pu accomplir de nuit et tout d'une traite une marche de deux cents stades, c'est-à-dire de 37 kilomètres; et qu'elle a pu encore, avant de se reposer, abattre des arbres, en construire des radeaux et passer le fleuve dès le matin du jour suivant. On est donc forcé d'admettre que l'armée d'Annibal ne le cédait en rien aux armées romaines, ni dans son organisation, ni dans son activité de marche. C'est là un fait important à constater pour la détermination de son itinéraire.

« Ce général faisait aussi de son côté tout ce qu'il pouvait pour faire passer le reste de l'armée. Mais rien ne l'embarrassait plus que ses éléphants, qui étaient au nombre de trente-sept. Cependant, à la cinquième nuit.

§ y. . PASSAGE DU RHONE. 121

ceux qui avaient traversé les premiers ^ s'étant avancés vers les barbares à la pointe du jour (1)^ alors Annibal, dont les soldats étaient prêts, disposa tout pour le passage. Les pesamment armés devaient monter les plus grands bateaux , et l'infanterie légère les plus petits* Les plus grands étaient au dessus et les plus petits au dessous ; afin que ceux-là soutenant la violence du cours de l'eau , ceux-ci en eussent moins à souffrir. On pensa encore à faire suivre les chevaux à la nage, et pour cela un homme sur le derrière des bateaux en tenait par la bride trois ou quatre de chaque côté. Parce moyen , dès le premier passage Y on en devait jeter un assez grand nombre sur l'autre bord. A cet aspect , les barbares sortent en foule et sans ordre de leurs retranchements , persuadés qu'il leur serait aisé d'arrêter les Carthaginois à la descente. Cl Cependant Annibal voit sur l'autre bord une fumée s'élever, c'était le signal que devaient donner ceux qui étaient passés les premiers , lorsqu'ils seraient près des ennemis. II ordonne aussitôt que Ton se mette sur la rivière, en recommandant à ceux qui étaient sur les grands bateaux de se raidir tant qu'ils pourraient contre la rapidité du fleuve. On vit alors le spectacle du monde le plus émouvant et le plus capable d'inspirer la terreur.

(1) Âinsi^le corps de troupes détaché au commencement de la troisième nuit, après s'être reposé sur la rive gauche du Riiône le quatrième jour et la quatrième nuit, était descendu avec précaution le long du fleuve le cinquième jour et la cinquième nuit, de manière à arriver tout près des ennemis dès l'aube du sixième jour: en comptant comme premier Jour celui où Ânnibal arriva au bord du Rhône, quelle que fût l'heure.

Sur les bateaux , les uns s'encourageaient muluellement avec de grands cris , les autres luttaient pour ainsi dire avec la violence des flots. Les Carthaginois restés sur le bord (rive droite) animaient par des cris leurs compagnons ; les barbares , sur l'autre bord , demandaient à combattre, en poussant des hurlements affreux; en même temps, les Carthaginois qui étaient de l'autre côté du fleuve (rive gauche), fondant tout d'un coup sur les barbares, les uns mettent le feu au camp, les autres en plus grand nombre chargent ceux qui gardaient le passage. Les barbares sont effrayés , une partie court au camp pour arrêter l'incendie, le reste se défend contre l'ennemi. Annibal animé par le succès, à mesure que ses gens débarquent, les range en bataille, les exhorte à bien faire , et les mène aux ennemis , qui , épouvantés et déjà mis en désordre par un événement si imprévu, furent tout d'un coup enfoncés et obligés de prendre la fuite.

« Annibal , maître du passage , et en même temps victorieux , pensa aussitôt à faire passer ce qu'il lui restait de troupes sur l'autre bord , et campa cette nuit le long du fleuve.

« Le matin, sur le bruit que la flotte des Romains était arrivée à l'embouchure du Rhône , il détacha cinq cents chevaux numides pour reconnaître où étaient les ennemis, combien ils étaient, et ce qu'ils faisaient. Puis, après avoir donné ses ordres pour le passage des éléphants, il assembla son armée , fit approcher Magile , petit roi qui Tétait venu trouver des environs du Pô, et fit expli-

§ V. ^ PASSAGE DU HHONË. m

quer aux soldats , par un interprète , les résolutions que les Gaulois avaient prises^ toutes très-propres à donner du cœur et de la confiance aux soldats; car, sans parler de l'impression que devait faire sur eux la présence de gens qui les appelaient à leur secours et qui leur promettaient de partager avec eux la guerre contre les Romains, il semblait qu'on ne pouvait se défier de la promesse que les Gaulois faisaient de les conduire jusqu'en Italie par des lieux où ils ne manqueraient de rien, et par où leur marche serait courte et sûre. Magile leur faisait encore des descriptions magnifiques de la fertilité et de Tétendue du pays où ils allaient entrer, et vantait surtout la disposition où étaient les peuples de prendre les armes en leur faveur contre les Romains.

a Magile retiré, Annibal s'approcha, — et commença par rappeler à ses soldats ce qu'ils avaient fait jusques alors: il dit que, quoiqu'ils se fussent trouvés dans des actions extraordinaires, et dans les occasions les plus périlleuses , ils n'avaient jamais manqué de réussir, parce que, dociles à ses conseils, ils n'avaient rien entrepris que sur ses lumières ; qu'ils ne craignissent rien pour la suite; qu'après avoir passé le Rhône et s*être acquis des alliés aussi affectionnés que ceux qu*ils voyaient eux-mêmes , ils avaient déjà surmonté les plus grands obstacles ; qu'ils ne s'inquiétassent point du détail de l'entreprise; qu'ils n'avaient qu'à s'en reposer sur lui; qu'ils fussent toujours prompts à exécuter ses ordres ; qu'ils ne pensassent qu'à faire leur devoir, et à ne point dégénérer de leur première

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valeur. — Toute Tarmée applaudit, et témoigna beaucoup d'ardeur. Annibal la loua de ses bonnes dispositions , fit des vœux aux Dieux pour elle, lui donna ordre de se tenir prête pour décamper le lendemain matin ^ et congédia rassemblée. » {\l\\, viii et ix.)

On peut constater de nouveau ici l'alliance faite d'avance entre les Carthaginois et les Gaulois cisalpins pour cette expédition d'Annibal en Italie.

On doit remarquer surtout que le général carthaginois se propose de faire partir dès le lendemain matin ses troupes qui ont déjà passé le Rhône, sans attendre celles qui sont encore sur l'autre rive avec les trente-sept éléphants; quoiqu'il sache fort bien qu'une armée romaine est dans le voisinage et pourrait venir attaquer ces dernières troupes au passage du fleuve. Ce qui montre avec évidence que son plan est très-arrèté dans sa pensée, qu'il veut marcher en toute hâte et ne livrer bataille qu'en Italie.

a Sur ces entrefaites arrivent les Numides qui avaient été envoyés à la découverte. La plupart avaient été tués, le reste mis en fuite^ A peine sortis du camp , ils étaient tombés dans la marche des coureurs romains envoyés aussi par Publius pour reconnaître les ennemis ; et ces deux corps s'étaient battus avec tant d'opiniâtreté , qu'il périt d'une part environ cent quarante chevaux tant Roumains que Gaulois ; et de l'autre , plus de deux cents Numides. Après ce combat, les Romains en poursuivant s'approchèrent des retranchements des Carthaginois, examinèrent tout de leurs propres yeux, et coururent atissitôt

§ V. — PASSAGE DU RHONE. i25

pour informer le consul de Tarrivée des ennemis. Publius, sans perdre de temps, mit tout le bagage sur les vaisseaux^ et fit marcher le long du fleuve toute son armée dans le dessein d'attaquer les Carthaginois. » (11, ix.)

D'après les détails qu'on vient de lire, au sujet de ce combat, les cavaliers qui coururent informer le consul de l'arrivée des ennemis , durent parvenir auprès de lui dès le soir même du jour du combat ou dans la nuit qui suivit. Et le consul, de sa position (à Tarascon) où il avait compté qu'Annibal viendrait passer le Rhône, dut partir avec toute son armée dès le lendemain matin en remon* tant le long du fleuve, pour aller attaquer Annibal à l'endroit où il venait de le passer à l'improviste avec une partie de ses troupes (à Pierrelatte ) . Or, nous sommes déjà avertis et nous allons voir immédiatement que, le même jour et à la même heure, Ânnibal de son côté partait du point où il avait passé le Rhône (de Pierrelatte), en remontant de même le long du fleuve. Ainsi , comme il y a de la mer à Tarascon une journée de marche , et quatre journées de la mer au point où Annibal passa le Rhône, on voit déjà qu'Annibal va marcher devant Publius à trois journées de distance , et que le rusé Carthaginois va encore déjouer tous les plans du consul.

a Le lendemain j à la pointe du jour, Annibal posta toute sa cavalerie du côté de la mer, comme en réserve , et donna ordre à Tinfanterie de se mettre en marche. Pour lui , il attendit que les éléphants et les soldats qui étaient restés sur l'autre bord eussent rejoint.

« Or, voici comme les éléphants passèrent: après avoir fait plusieurs radeaux , d'abord on en joignit deux l'un à l'autre, qui faisaient ensemble cinquante pieds de largeur, et on les mit au bord de Teau , oii ils étaient retenus avec force et arrêtés à terre. Au bout qui était hors de l'eau , on en attacha deux autres , et l'on poussa cette espèce de pont sur la rivière. Il était à craindre que la rapidité du fleuve n'emportât tout l'ouvrage. Pour prévenir ce malheur, on retint le côté exposé au courant par des cordes attachées aux arbres qui bordaient le rivage. Quand on eut poussé ces radeaux à la longueur d'environ deux cents pieds, on en construisit deux autres beaucoup plus grands que Ton joignit aux derniers. Ces deux-là furent liés fortement Tun à l'autre , mais ils ne le furent pas tellement aux plus petits, qu'il ne fût aisé d'en détacher ces derniers. On avait encore attaché beaucoup de cordes aux petits radeaux , par le moyen desquelles les nacelles destinées à les remorquer pussent les affermir contre l'impétuosité de l'eau , et les emmener jusqu'au bord avec les éléphants* Les deux grands radeaux furent ensuite couverts de terre et de gazons^ afin que ce pont fût semblable en tout au chemin qu'avaient à faire les éléphants pour en approcher.

<c Sur terre ces animaux s'étaient toujours laissé manier à leurs conducteurs ; mais ils n'avaient encore osé mettre les pieds dans l'eau. Pour les faire entrer sur les l*adeaux , on met à leur tête deux éléphants femelles , qu'ils suivent sans hésiter. Ils arrivent sur les derniers

radeaux , on coupe les cordes qui tenaient ceux-ci attachés aux deux plus grands , les nacelles remorquent et emportent bientôt les éléphants loin des radeaux qui étaient couverts de terre. D'abord ces animaux effrayés , inquiets, allèrent et vinrent de côté et d'autre. Mais Teau dont ils se voyaient entourés leur fit peur, et leç retint en place. C'est ainsi qu'Annibal , en joignant des radeaux deux à deux , trouva le secret de faire passer le Rhône à la plupart de ses éléphants. Je dis à la plupart , car ils ne passèrent pas tous de la même façon. 11 y en eut qui, au milieu du trajet , tombèrent de frayeur dans la rivière. Mais leur chute ne fut funeste qu'aux conducteurs. Pour eux , la force et la longueur de leurs trompes les tira du danger. En levant ces trompes au-dessus de l'eau , ils respiraient et éloignaient tout ce qui pouvait leur nuire , et par ce moyen ils vinrent droit au bord malgré la rapidité du fleuve. » (III, ix.)

Le passage du Rhône, exécuté ainsi par Annibal> a causé l'admiration de savants militaires, très-compétents pour l'apprécier. Mais nous ne nous arrêterons pas à dôs considérations de cette nature ; notre but principal ici étant de démontrer l'itinéraire suivi par le grand Carthaginois^ et surtout la portée qu'eut cette stratégie, exécutée en Gaule transalpine, sur les premières batailles livrées en Italie. Et d'ailleurs, à la traversée des Alpes, où nous allons bientôt arriver et qui présentait des difficultés encore plus grandes que celles du passage du Rhône , les combats qu'il a dû y livrer et le terrain où nous rô-

connaîtrons qu'il a été victorieux , proclameront d'euxmêmes assez haut son coup d^œil prompt et sûr, son énergie inébranlable, son sang-froid^ sa prudence et toutes les ressources de son génie dans les situations les plus périlleuses.

§ VI. — Marche d'Annibal en remontant le lon^ da Rhône dans rintérienr des terres. Vitesse de marche de l'armée carthaginoise.

« Quand les éléphants furent passés^ Annibal fait d'eux et de la cavalerie son arrière-garde et marche le long du fleuve , prenant sa route de la mer vers Torient , comme s'il eût voulu entrer dans le milieu des terres européennes. Car le Rhône a ses sources au-dessus du golfe Adriatique , coulant vers l'occident, et venant de ces parties des Alpes qui regardent le septentrion. 11 prend son cours vers le couchant d'hiver ( le sud-ouest ) , et se déchaîne dans la mer de Sardaigne. Ses eaux traversent toute une vallée, dont les Gaulois appelés Ardyens occupent le côté septentrional (1), et le méridional est bordé par les racines

(l) il est clair que Polybe désigne ici^ sous le nom à* Ardyens, des Gaulois de la rive droite du Uaut-Rhône, depuis les sources du fleuve jusqu'aux plaines des Allobroges (Dauphiné); mais ce nom de Gaulois Ardyens parait être tombé en désuétude après son époque et avant celle de Jules César. Il en est de même du nom des Gésatesy mentionné aussi par Polybe (II, iv. Voir ci-dessus, p. 7i), pour désigner des Gaulois de cette même vallée du Rhùne : sauf cependant que la petite ville de Gex, dans le département de l'Ain près de Genève, semblerait avoir conservé le nom des Gésates, il paraîtrait donc que les Ardyens et les Gésates étaient le même peuple. Or, en grec, le mot ardis servait à désigner

des Alpes qui sont vers le septentrion. Cette vallée est séparée des plaines des environs du Pô par les Alpes, qui s'étendent depuis Marseille jusqu'à Textrémilé du golfe Adriatique, et qu'Annibal, venant du Rhône, traversa pour entrer dans l'Italie. » (III, ix.)

Voilà une admirable description géographique de la route que prend Annibal après le passage du Rhône. Ce sujet mérite toute notre attention. 'Relisons donc et suivons bien attentivement tous les traits de cette description du cours du Rhône, le long duquel se dirige Annibal. « Il marche le long du fleuve, dit notre auteur, prenant sa route de la mer vers l'Orient, comme s'il eût voulu entrer dans le milieu des terres européennes. Car le Rhône a ses sources au-dessus du golf e Adriatique, coulant vers l'Occident , et venant de ces parties des Alpes qui regardent le septentrion. 11 prend son cours vers le couchant d'hiver (le sud-ouest) et se décharge dans la mer de Sardaigne. Ses eaux traversent toute une vallée... dont le côté méridional

la pointe (f un javelot ^ et par extension un dard y une flèche ou autre arme semblable (Dictionnaire d'Alexandre), Les Ardyens paraîtraient donc avoir été un peuple de la vallée du Haut-Rbône, armé de Vardis : comme les Gésates étaient un peuple de cette même vallée du Haut-Rhône armés du gesum. Ainsi, Vardis et le gesum étant des armes de même nature, bien que différentes de nom suivant qu'on les désignait en grec ou en gaulois , il devient d'autant plus probable que les Ardyens dont il s'agit ici n'étaient autres que les Gésates.

Remarquons toutefois cette différence que, d'après le texte cité plus haut (p. 71), le nom du gesum paraîtrait provenir de celui des Gésates (ou soldats mercenaires) qui portaient cette arme (comme baïonnette provient de Rayonne, àiscaSen^ de Biscaye, etc.) : tandis que, à l'inverse, le nom des Ardyens paraîtrait provenir de celui de l'arme ardis (comme lanciers provient de lance; canonniers, de canon, etc.)* Du reste, le mot ardis semble s'être transmis jusqu'à nouSj dans nos deux mots français ardillon et dard.

est bordé par les racines des 4lpes qui sont vers le septentrion. Cette vallée est séparée des plaines des environs du Pô par les Alpes , qui s'étendent depuis Marseille jusqu'à l'extrémité du golfe Adriatique , et qu'Annibal , venant du Rhône, traversa pour entrer dans l'Italie. »

Il n'y a rien à ajouter, ni à retrancher. Peut-on , en effet, voir quelque chose de plus clair, de plus précis et de plus complet en sf peu de mots , concernant les rapports géographiques du Rhône et des Alpes avec les plaines des rives du Pô? Qui ne voit immédiatement qu'Annibal remonte le long du Rhône pour aller prendre un passage des Alpes , dont l'entrée doit être au bord du fleuve ? Nous avons même déjà appris ci-dessus que cette entrée doit être à la distance de quatorze cents stades du point de passage du Rhône , point que nous connaissons également. Nous pourrions donc tout de suite remonter le long du fleuve jusqu'à cette distance , et y chercher l'entrée du passage des Alpes par où Annibal traversa en Italie^

Mais si , avant qu'il soit parvetiu à cette entrée des Alpes, quelque événement survenait en chemin, par exemple, le deuxième jour de marche, le troisième, le quatrième, etc., et que nous voulussions en connaître le lieu, sur quel point du chemin qui remonte le long du Rhône faudrait-il chercher ce lieu ? On voit que pour ré* pondre ici, et en général pour être à même de déterminer exactement tout ce qui peut se rapporter à l'itinéraire d^Annibal, il nous manque encore un dernier moyen d'in-

vestigation , à savoir, la connaissance de la longueur du chemin qu'il fit d'ordinaire dans une journée de marche, c'est-à-dire la connaissance de la grandeur moyenne des marches de l'armée carthaginoise. Laissons donc cette armée remonter le long du ithône , où il nous sera facile de la retrouver dès que nous connaîtrons sa vitesse de marche , et occupons-nous de résoudre , autant que possible j cette question de la grandeur moyenne des marches de l'armée d'Ânnibal : question importante et sur laquelle nos savants et honorables devanciers sont grandement et vaguei&ent en désaccord , selon l'itinéraire adopté par chacun. Nous allons donc tâcher de soumettre ici au lecteur quelques considérations un peu précises sur ce sujet j et nous espérons qu'il voudra bien les suivre avec assez d'attention , vu qu'il est impossible de déterminer l'itinéraire de l'armée carthaginoise sans être tout d'abord fixé sur ce point capital.

Nous avons vu plus haut que la célérité de la marche d'Annibal pour arriver au Rhône parut incroyable au consul Publius Scipion. Nous venons de voir , à l'occasion du passage de ce fleuve , une partie de l'infanterie carthaginoise exécuter la nuit, et tout d'une traite, une marche de deux cents stades (37 kilomètres). La cavalerie numide était renommée pour sa vitesse. Les éléphants marchent au pas plus vite qu'un homme. Les bagages avaient été laissés en Espagne , sauf le nécessaire pour le corps d'ouvriers de l'armée et probablement rien de plus, avant d'entrer dans les Alpes et d'avoir à porter les

vivres. H n'existait donc dans l'armée d'Annibal rien qui pût l'empêcher de marcher, depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes, avec autant de célérité qu'une armée romaine.

Or, la marche réglementaire des armées romaines , — justum iter^ — comme dit César (Ctv., I, xxiii) , devait être exécutée dans les conditions suivantes , indiquées par Yégèce (I, ix): « Au pas ordinaire , dit-il, les soldats doivent faire vingt milles de chemin, dans tout au plus cinq heures d'été. Et au pas accéléré , ils doivent pousser jusqu'à vingt-quatre milles , dans ce même nombre d'heures. — Militari gradu , viginti millia passuumj horis quinque duntaœat œstivis , conficienda sunt. Pleno autem gradu , qui citatior est^ totidem horis viginti quatuor millia peragendasunt. » — Mais comment apprécier aujourd'hui la valeur de cette mesure du temps employée jadis par Yégèce et qui était nécessairement une mesure fixe , cinq heures d'été , — horis quinque œstivis ?

On sait, en effet, que les Romains divisaient bien comme nous le jour en vingt-quatre heures; mais, au lieu de faire toutes leurs heures égales entre elles comme les nôtres , ils en formaient deux groupes distincts : l'un de douze heures du jour, égales seulement entre elles , et l'autre de douze heures de la nuit égales aussi entre elles seulement. De sorte que, une de ces heures du jour était, pour chaque jour, la douzième partie du temps compris entre le lever et le coucher du soleil ; et que, une de ces heures de la nuit était, pour chaque nuit^ la douzième

§yi. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 133

partie du temps compris entre le coucher du soleil et son lever. Par conséquent, on le voit, les heures des Romains ne s'accordaient avec les nôtres qu'aux époques d'équinoxes; et durant tout le reste de Tannée leurs heures du jour et leurs heures de la nuit variaient sans cesse, en sens inverse les unes des autres, suivant la date du jour et encore suivant la latitude du lieu où l'on indiquait l'heure. Delà des difficultés sans nombre dans la détermination du temps, difficultés que les Romains connaissaient comme nous (1), et qui durent évidemment les forcer à adopter, du moins pour le service des armées, quelque moyen pratique et suffisamment approximatif , qui pût servir à régler l'emploi du temps entre deux équinoxes consécutifs , soit le jour, soit la nuit.

La clepsydre^ ou horloge d'eau, portative, à heures constantes et réglées d'après la durée moyenne des jours d'été à Rome, et de même la clepsydre à heures moyennes pour les nuits d'été , tel paraît avoir été le moyen adopté et mis en pratique dans les armées romaines. En effet Jules César, au sujet de sa deuxième expédition en Bretagne qu'il exécuta au déclin de l'été, dit que, « d'après les mesures fixes données par Veau, on voyait que les nuits y étaient plus courtes que sur le continent. — Cerixs ex aqua mensuris breviores esse noctes quam in continente videbamus. » (V, xiii.) — César avait donc pour la guerre

(1) ViTRUVE, de Architeciura, IX. — Pune, Histoire naturelle, II, Lzxvii, IXXVIII, Lxxix; Vil, LZ.

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des clepsydres portatives à heures constantes : lesquelles, nécessairement, devaient être réglées d'après la durée moyenne à Rome, soit des jours d'été ou des nuits d'hiver, soit des nuits d'été ou des jours d'hiver. Végèce, de son côté 9 parle de la clepsydre à propos de la division des douze heures de la nuit en quatre veilles égales. « Et comme il paraissait impossible, dit-il, qu'un même homme veillât dans un poste durant toute la nuit, on a divisé à la clepsydre le temps des veilles en quatre parties, afin qu'on ne fût pas obligé de veiller pendant plus de trois heures de la nuit. — Et quia impossibile videbatur in speculis per totam noctem vigilantes singulos permanerej ideo in quatuor partes ad clepsydram sunt divisw vigiliWy ut non amplius quam tribus horis nocturnis necesse sit vigilare. » (III, vni.)

C'est donc à la clepsydre militaire, pour les jours d'été, que nous devons rapporter le texte de Yégèce, cité plus haut, relativement à la marche réglementaire des armées romaines, si nous voulons évaluer en heures modernes la durée de cinq heures d'été dans le sens de ce texte. Or, en admetmettant qu'à Rome la durée moyenne du temps compris entre le lever et le coucher du soleil pendant tout l'été soit, nombre rond, de quatorze heures modernes, six heures d'été de la depsydre militaire équivaudraient à sept heures modernes. Ou, plus simplement, une heure d'été de la clepsydre militaire des armées romaines équivaudrait à une heure et dix minutes de notre mesure actuelle du temps. Les cinq heures d'été, indiquées par

Yégèce, équivaudraient donc à cinq heures et cinquante minutes modernes.

Par conséquent : une marche de vingt mille pas romains, ou de trente kilomètres, exécutée en cinq heures d'été des Romains , ou eu cinq heures et cinquante mi* nutes modernes, correspondrait à une vitesse d'un kilomètre en onze minutes et quarante secondes de temps : admettons, nombre rond, une vitesse d'un kilomètre en douze minutes, ou de cinq kilomètres par heure moderne. Telle aurait été, d'après Yégèce, la vitesse de marche des armées romaines. Et nous avons vu qu'il n'existait dans l'armée d'Annibal rien qui pût l'empêcher de marcher aussi vite qu'une armée romaine. Veut-on néanmoins que l'armée carthaginoise, à cause de Tétroitesse présumée des chemins de la Gaule le long du Rhône à cette époque, n'ait pas pu marcher d'ordinaire à plus de deux hommes on de deux chevaux de front; et, par cette raison, qu'elle n'ait pas pu faire chaque jour autant de chemin qu'en faisait une armée romaine sur les routes ordinaires? Veuton compter une lieue, quatre kilomètres de moins par jour? Soit. L'armée d'Annibal fera donc définitivement vingt-six kilomètres par jour^ et cinq kilomètres par heure ^ ou un kilomètre en douze minutes. Voilà des données qui nous paraissent incontestables, et dont nous allons nous servir.

Ajoutons d'abord que l'armée carthaginoise, au sortir du Rhône (ainsi que Polybe le dira plus loin), était de trente-huit mille hommes de pied et huit mille chevaux.

Nous verrons également que, durant la marche en question, on était encore proche de l'équinoxe d'automne. Et nous avons déjà vu que Tinfanterie carthaginoise, en partant du point de passage du Rhône, se mit en marche le long du fleuve dès la pointe du jour : la cavalerie et les éléphants fermant la marche. Enfin, admettons que deux fantassins de front occupent un mitre de longueur de chemin, et que deuœ cavaliers de front, ou une bête de charge seule, en occupent trois niètres. Cela complète les données nécessaires pour apprécier exactement tous les détails d'une marche de Tarmée d'Annibal.

Profitons même des avantages que peut offrir un tableau graphique de ce mouvement (comme on le fait quand on veut se rendre clairement compte de la marche des trains sur les chemins de fer), ce qui rendra nos explications plus claires et plus sûres. {Voir le tableau d-joint.)

Pour saisir au premier coup d^œil la signification du tableau qu'on a sous les yeux, il suffit de se rappeler que le cours du temps peut être représenté comme le cours d'un fleuve, par lequel tout ce qui dure serait entraîné en dérive proportionnellement à sa durée. Si donc on imagine des poteaux plantés à des distances égales sur les rives de ce fleuve imaginaire, ils pourront indiquer les heures écoulées et les espaces parcourus dans le sens du courant par les objets en dérive, pendant tout le temps qu'aura duré quelque autre mouvement simultané de ces mêmes objets, tel qu'une marche, dont la vitesse dans le chemin serait aussi indiquée d'autre part sur ce même

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