VII. — LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE
Italie ? SaiHl à quel débouché l'armée carthaginoise va sortir des Alpes? Un tel résultat est assez singulier pour que nous tâchions de discerner bien clairement, de part et d'autre , la pensée supérieure qui l'a amené et tout Tenchainement des faits. Car Polybe, sans manquer de rapporter avec fidélité les faits généraux, a bien pu n'en pas mettre tous les détails en pleine lumière, par un motif louable d'attachement à la noble famille des Scipions, qui lui avait fait sa position dans le monde de Rome. Par exemple, ici on pourrait croire que le consul Publius Scipion va réellement arriver avant Annibal au débouché des Alpes du côté de l'Italie : quoique Polybe sût fort bien que ce serait une erreur de le croire^ et qu'Annibal sera déjà parvenu en Italie depuis nombre de jours, lorsque le consul, devancé encore par lui au débouché des Alpes, pourra pour la première fois apercevoir (de ses propres yeux) l'armée carthaginoise dans les plaines du Pô, comme nous le constaterons plus loin. Mais ce qui nous intéresse bien davantage , c'est que , dans cette recherche , nous commencerons à entrevoir le génie militaire d' Annibal.
C'était effectivement une prodigieuse entreprise que d'aller attaquer la Louve dans son repaire en faisant le tour de la Méditerranée, pour ainsi dire aux confins du monde connu à cette époque 1 Qui pourrait apprécier tout ce que, avant de franchir l'Èbre, Annibal dut employer de mé* ditations, de sagacité, d'activité, de soins, de prudence et d'or, pour réussir par l'entremise de négociateurs fidèles à faire alliance avec les Gaulois d'Italie et à obtenir d'eux
le concours qui lui était indispensable ? Que de difficultés pour bien connaître les contrées et les peuples intermé* diairesyde manière à pouvoir lui-même d'avance marquer le point où il passerait le Rhône , la région où il traverserait les Alpes et le pays où il irait déboucher en Italie !
Quel plan à concevoir pour son itinéraire à travers des peuples qu'on connaissait à peine de nom ! surtout avec cette condition fondamentale pour tout son projet, de parvenir en Italie , sans que son armée eût éprouvé trop de pertes , ce qu'il ne pouvait espérer qu'en l'y conduisant avec la plus grande célérité et par des chemins où son passage ne pût être prévu par les ennemis.
Aussi avons-nous vu ce grand stratégiste, plein de hardiesse et surtout de prudence, faire toutes ses dispositions en conformité rigoureuse avec un plan de guerre si difficile à exécuter. Au départ, il laisse en Espagne tous les bagages non indispensables et il n'emmène avec lui que des soldats d'élite , merveilleusement exercés par les guerres conti* nuelles qu'ils avaient faites sous sa conduite. Puis, avec cette petite armée aussi forte qu'alerte, dès que les courriers des Gaulois d'Italie viennent lui annoncer que tout est prêt de leur côté et que les guides amenés par le roi Magile sont au point marqué pour le passage du Rhône , il franchit les Pyrénées , traverse une partie de la Gaule, et arrive sur le Rhône à environ quatre journées de son embouchure, où personne n'eût pu songer à l'attendre. Là il prépare, en deux jours, les moyens de transport nécessaires pour plus de quarante-six mille hommes, avec des
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chevaux et des éléphants; et il eût aussitôt passé le fleuve, sans ce rassemblement hostile qui se forma sur la rive opposée et qui retarda le passage de trois jours. Et néanmoins Annibal conserva encore, dans sa marche au-delà du Rhône avec ses guides fidèles, trois jours d'avance sur l'armée romaine, qui venait pour lui en disputer le passage. C'est un moyen bien simple que de faire passer un fleuve à une armée là où l'armée ennemie ne peut songer à l'attendre; et encore d'envoyer pendant la nuit un détachement passer d'avance le fleuve en amont, et revenir ensuite disperser au-delà un rassemblement inquiétant pour la descente ; cependant , comme on l'a vu , ce moyen si simple a sufli à Annibal pour mettre en défaut un consul avec son armée ; il est vrai qu'il a su l'employer à temps et à point. C'est précisément une telle simplicité de moyens qui caractérise le grand homme de guerre.
Le consul , de son côté , n'a-t-il fait aucune faute ? Pour en bien juger, considérons de nouveau l'ordre des événements tel que l'indique Polybe : a Les Romains, dit- il , ayant été informés qu'Annibal avait passé TÈbre , prirent la résolution d'envoyer en Espagne une armée , sous le commandement de Publius Cornélius. Les préparatifs terminés, Publius, avec soixante vaisseaux, rangeant la côte de Ligurie, arriva le cinquième jour dans le voisinage de Marseille , et ayant abordé à la première embouchure du Rhône, qu'on appelle l'embouchure de Marseille {Graau du Levant), il mit ses troupes à terre. Il apprit là qu'Annibal avait passé les Pyrénées ; mais il croyait ce
général encore bien éloigné , tant à cause des difficultés que les lieux lui devaient opposer, que du grand nombre des Gaulois , au travers desquels il fallait qu'il marchât.»