‹ Annibal en GauleChapitre 18 sur 32 · III, VIII · texte numérisé non relu

III, VIII

Ne serait-ce pas naturel que le consul, à l'instant même où il apprend qu'Annibal a passé les Pyrénées, quitte le bord de la mer, où très-certainement Annibal n'ira point passer, et qu'il aille mettre son armée en position sur la route d''Espagne au passage du Hhône (à Tarascon ) , pour empêcher les Carthaginois de traverser le fleuve? Publius reste-t-il donc encore au bord de la mer ? Polybe n'en dit rien , et poursuit en ces termes :

a Cependant Annibal, après avoir obtenu des Gaulois, partie par argent, partie par force, tout ce qu'il voulait, arriva au Rhône avec son armée, ayant à sa droite la mer de Sardaigne. Surla nouvelle que les ennemis étaient arrivés , Publius , soit que la célérité de cette marche lui parût incroyable, soit qu'il voulût s'instruire exactement de la vérité delà chose, envoya à la découverte trois cents cavaliers des plus braves, et y joignit, pour les guider et soutenir, les Gaulois qui servaient pour lors à la solde des Marseillais. Pendant ce temps-là , il fit rafraîchir son armée , et il délibérait avec les tribuns quels postes on devait occuper, et où il fallait livrer bataille aux ennemis.

« Annibal arrivé à environ quatre journées de l'embouchure du Rhône, entreprit de le passer, parce que ce fleuve n'avait là que la simple largeur de son lit (c'est-à-dire que son cours y était plus large et moins rapide). » (111, viii.)

gvn. — LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE. 153

Il est clair qu'Annibal, de bien loin avant l'endroit où la route ordinaire d'Espagne arrive sur le Rhône (dès Montpellier peut-être ou au moins dès Nîmes ) , s'est jeté à gauche au bas du versant des Cévennes , et a gagné ( par

Uzès et Bagnols) un point du cours du Rhône situé au-

dessus du confluent de l'Ardèche (Bourg-Saint-Ândéol). Si donc Polybe eût dit tout de suite qu'Ânnibal arriva sur le Rhône à environ quatre journées de la mer, on eût vu aussitôt de combien le consul s'était laissé distancer par Annibaly quoique les Marseillais eussent mis à sa disposition, pour lui servir d'éclaireurs, les cavaliers gaulois qui étaient à leur solde et qui devaient connaître parfaitement ces contrées. Et maintenant que le consul se détermine enfin à envoyer à la découverte, et qu'il délibère avec les tribuns sur le meilleur plan de bataille; est-ce donc assez de délibérer? Et comment peuvent-ils, dans cette délibération , combiner un plan de bataille sans savoir ce que fait l'ennemi à trois ou quatre journées de distance d'eux? Et quand ils le sauront, au retour de leurs éclaireurs, que pourront-ils faire avec leur armée à cette distance des Carthaginois? Pensent-ils donc qu'Annibal va mettre vingt à trente jours pour passer le Rhône, et que l'armée romaine a le temps de se rafraîchir? En avait-elle même bien besoin après cinq jours seulement de navigation? On a vu les suites, maintenant irréparables, de toute cette temporisation de la part de Publius dans de telles conjonctures.

Mais il en résulta une dernière conséquence , bien plus

154 ÂNNIfiilL EN GAULE.

grave, et qui, pour ne s'être manifestée qu'en Italie, n*en est pas moins strictement liée aux faits accomplis sur le Bas-Rhône. Nous demandons la permission de l'indiquer tout de suite en deux mots, sauf à y revenir plus tard pour en constater toute la portée. Polybe dit ici que « Publius retourna au plus vite à ses vaisseaux et embarqua son armée, et revint par mer en Italie pour arriver aux Alpes avant Annibal. » On devrait donc croire qu'il alla attendre Annibal au débouché des Alpes, pour y attaquer son armée dans l'état de délabrement où elle ne pouvait manquer de se trouver à ce moment-là. Mais où serait-il allé attendre cette armée, puisqu'il ne pouvait savoir le moins du monde où elle irait déboucher en Italie? Et, de fait, si nous regardons tout de suite au chapitre XIII, nous voyons que Publius, après avoir débarqué au port de Pises et avoir rallié à son armée beaucoup de renforts, se porta sur la ligne du Pô, dans la région où est située Plaisance ; qu'il fît jeter un pont volant sur le fleuve, l'y passa, et s'avança sur sa rive gauche jusqu'au Tésin ; que là, tournant à droite, il marcha à la rencontre d' Annibal, qui arrivait contre lui le long de cette rivière (« les Romains ayant la rivière à leur gauche et les Carthaginois à leur droite », dit le texte); et enfin que la première bataille eut lieu là, sur le bord du Tésin, rive gauche, non loin de Pavie.

Or voici, d'après Polybe, comment elle se termina : — <i Publius décampe aussitôt, traverse les plaines et se hâte d'arriver au pont du Pô et de le faire passer à son

g vu, . LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE. 155

armée, ne se croyant pas en sûreté, blessé dangereusement comme il l'était, dans un pays plat et au voisinage d'un ennemi qui lui était beaucoup supérieur en cavalerie. Annibal le suivit jusqu'au pont du Pô. 11 ne put aller plus loin. Le consul, après être passé sur le pont, en avait fait enlever la plupart des planches. Il prit prisonniers environ six cents hommes que le Romain avait postés à la tète du pont pour favoriser sa retraite... » — Ce qui prouve d'une manière évidente que Publius, n'ayant pu ni savoir à quel débouché des Alpes paraîtrait Annibal, ni garder de près tous les débouchés à la fois, fut forcé de se tenir en position à grande distance, afin de pouvoir faire face de tous les côtés oi!i pouvait se présenter Annibal. C'est-à-dire que, réellement, Publius fut dans l'impos* sibilité de garder aucun débouché des Alpes, et forcé de rester à grande distance de tous, au milieu d'un pays plat, où Annibal eut l'avantage dans la bataille par sa cavalerie, supérieure à celle des Romains.

On voit la gravité de cette dernière conséquence de la stratégie d' Annibal sur le Bas-Rhône : sans parler de l'effet moral et du trouble qui en résultèrent de toutes parts parmi les Romains à la reprise de la deuxième guerre punique en Italie, ainsi que nous aurons soin de le constater quand nous en serons là.

N'oublions donc ni à quel stratégiste le consul dérouté eut affaire ; ni que, pour notre auteur, ce consul malheureux était un Scipion.

§ YIU. — lie de la Gaule.

Retournons maintenant auprès du général carthaginois qui s'achemine paisiblement vers les Alpes, en remontant le long du Rhône avec ses guides gaulois et le roi Magile. Reprenons la suite du récit de Polybe.

f Ânnibal, après quatre jours de marche, vint à un endroit appelé 17te, lieu fertile et très-peuplé, et auquel on a donné ce nom parce que le Rhône et la Saône, coulant des deux côtés, l'aiguisent en pointe au confluent de ces deux rivières. Cette île ressemble assez, et pour la grandeur et pour la forme, au Delta d'Egypte : avec cette différence néanmoins qu^un des côtés du Delta est formé par la mer, où se déchargent les fleuves qui forment les deux autres, et que ce sont des montagnes presque inaccessibles qui bornent un des côtés de l'tle. » (III, x.)

A partir du point de passage du Rhône (de Bourg-Saint- Andéol, ou de Pierrelatte sur la rive gauche), quatre marches de l'armée carthaginoise (de 26 kilomètres chacune, comme nous l'avons établi ci-dessus) aboutissent en remontant sur la rive gauche du fleuve à Saint-Vallier. Actuellement donc, l'armée carthaginoise est entrée sur le territoire des Gaulois nommés AUobroges. Cela va nous être confirmé plus loin.

Le texte dit que : là « Annibal arriva auprès (irpoç) d'un endroit appelé l'tle. » Le savant Letronne, dont les lettres déplorent encore la perte, a parfaitement compris et fait

Page 1