‹ Annibal en GauleChapitre 19 sur 32 · YIII. — ILE DE LA GAULE · texte numérisé non relu

YIII. — ILE DE LA GAULE

ressortir l'importance de ce mot, irpoç, que nous retrouverons plus bas, et qui est Tanalogue de ad des Latins, comme ev est l'analogue de in. Il en conclut qu'Annibal n'entra point avec son armée dans l'Ile en question, mais seulement passa auprès de cette lie (1). Nous en signalerons nous-mème une autre preuve plus loin. Nous nous rangeons donc complètement à l'opinion de Letronne sur ce point décisif : sur ce point grammatical seulement, non sur l'itinéraire qu'il en a déduit. Et en conséquence, pour ne laisser dans l'esprit de notre lecteur aucune incertitude sur le sens du texte de Polybe, au lieu d'adopter simplement la version dedomThuillier, — « Annibal vint à un endroit appelé l'Ile,» — ou même celle de Letronne, — a Ânnibal arriva à ce qu'on appellle l'Ile, » — nous croyons

devoir rendre le sens constaté par cette autre expression française : — « Annibal arriva auprès d'un endroit appelé Vile, » — expression qui ne laisse subsister aucune incertitude sur le sens vrai du texte en question. Du reste, Isaac Casaubon, dans son excellente version latine de Polybe, et Titc-Live lui-même, qui eut incontestablement sous les yeux le texte de Polybe, ont l'un et l'autre rendu ici le mot Tcpoi; par le mot latin ad.

Quel était ce territoire de la Gaule appelé l'Ile? Deux opinions principales ont été produites à ce sujet par nos honorables devanciers, et ce sont les seules qu'on puisse raisonnablement soutenir en regard du récit de Polybe.

(1) Voir le Journal des Savants, numéros de janvier et de décembre 1809.

D'une part, on a dit qile Ttle en question était le pays de plaine compris entre le Rhône, la Saône et la chaîne des monts Jura (aujourd'hui Bas-Bugey et Bresse). De l'autre part, on a dit que c'était le pays de plaine compris entre le Rhône, l'Isère et la chaîne de montagnes qui le limite du côté de l'Orient (aujourd'hui plaines du Dau* phiné). Nous nous rangeons à la première opinion, et nous allons tâcher de l'établir solidement, car nous ne croyons pas qu'on l'ait appuyée de preuves suffisantes.

Remarquons d'abord que tout le monde s'accorde à prendre le Rhône pour l'un des côtés du Delta cherché. La dissidence n'a lieu que relativement au cours d'eau qui formait l'autre côté. Or, un savant de grande autorité, Casaubon, dans la préface de son excellente édition de Polybe (1), dit qu'il a consulté plusieurs manuscrits grecs, et ici on lit, dans le texte qu'il donne, VArar (la

Saône), — tîj (liv yàp 6 Po^âtvèç, t^ îè ô Apopoç,

D'un autre côté, Tite-Live s'exprime ainsi : — « En quatre jours de marche, Annibal parvint auprès de Vfle. Là deux cours d'eau, VArar et le Bhône^ qui se précipitent de deux points des Alpes écartés l'un de Tautre, viennent se réunir, en embrassant une certaine étendue de terres cultivées. On a donné le nom d'tle à ce pays de plaine compris dans leur intervalle : les Allobroges habitent au^ près (2). x> — On voit donc que ce passage de Tite-Live

(1) Édition imprimée par Wecbel, Paris^ 1609.

(2) Quartis cattriè ad Iruulam pervenit Ibi Afttr BhodanUsqw amnes, diixrH

§ VIIJ. — l^Ë DE LA GAULE. 159

est copié sur celui de Polybe. Par conséquent, on doit considérer comme certain que le texte de Polybe , tel qu'il nous est parvenu , et tel que Tite-Live le lisait à Rome, préseiïte ici, avec le nom du Rhône, le nom de YArar^ c'est-à-dire de la Saône.

Cependant beaucoup de commentateurs de Polybe et de Tite-Live, considérant sans doute cette leçon comme inconciliable avec les quatre journées de marche indiquées en même temps, ou bien encore avec d'autres détails qui vont suivre et que nous discuterons, ont cru devoir adopter ici une autre leçon. La plupart de ces savants, entre autres RoUin, Maudajors, Dureau de Lamalle, Letronne, ont jugé que la leçon dont il s'agit était fautive au mot Arar^ et qu'on y devait substituer le mot hara^ c'est-à-dire admettre que c'était, non pas la Saône, mais bien l'Isère qui formait l'un des trois côtés de l'tle de Gaule.

L'origine de cet expédient paraîtrait (d'après une note de RoUin citée par Dureau de Lamalle dans sa traduction de Tite-Live) remonter à Un savant allemand du dixseptième siècle, à Jacques Gronovius. Voici cette note de RoUin : — a Ibi Arar Rhodanusque . Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de Tite-Live, mettent cette tle entre la Saône et le Rhône, c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâtie. Jacques Gronovius dit avoir lu dans un

ëx Alfribus decurrentesy agri aliquantum ampleti^ eonfiwmt, in unUm. Mediiè cùmpis Insuia nomen inditwn t wcolwU prope Allobroges, (XXI> xxxr.)

manuscrit de Tite-Liye Bisarat; ce qui indique qu'il faut lire : Isara Hhodanusque, au lieu de Arar RAodanusquej et que Tîle en question est formée par le confluent de risère et du Rhône. La situation des Âllobroges dont il est parlé ici, et que les géographes placent entre le Rhône et risère, en paraît une preuve évidente. » — Voilà donc un texte de Polybe, queTite-Live a lu et reproduit identique* ment, et qui serait changé de la manière la plus grave, sur la simple affirmation, parait-il, d'un savant allemand qui dit avoir lu dans un manuscrit, non de Polybe, mais seulement de Tite-Live (auteur que nous aurons à critiquer plus loin), ce mot barbare Bisarat : mol où le texte pur, Ararj est encore à la rigueur reconnaissable ? Jacques Gronovius a-t-il du moins indique où était ce manuscrit auquel on accorderait tant d'autorité? Tout ceci ne nous semble point un exemple de très-judicieuse critique. On cite encore d'autres variantes : Scar^ Scoras, Coras, Car, Sarasj et on se fonde là-dessus pour adopter le nom de risère comme étant la bonne leçon, et pour soutenir l'opi* nion qu'Ânnibal n'est point remonté le long du Rhône au-dessus de l'embouchure de l'Isère. Cherchons donc des preuves démonstratives d'un autre ordre.

D'une part, le pays de plaine qui est compris entre le Rhône et la Saône, immédiatement au-dessus de leur point de jonction, et qui est limité au nord-est par la chaîne des monts Jura, présente évidemment la forme d'un delta (d'un triangle à trois côtés égaux), qui est assez comparable, soit pour la grandeur, soit pour la forme,

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