‹ Annibal en GauleChapitre 26 sur 32 · XIU. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES · texte numérisé non relu

XIU. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES

Saint-Bernard et Aoste (pays. des Salassi), ou par le mont Genis et Suse (pays des Taurini) ; donc c'est pour nous comme si Strabon disait qu'Ànnibal a passé par le mont Genis.

C'est donc par le chemin du mont Genis que va passer Ânnibaly à partir de la ville des Allobroges dont il vient de s'emparer^ c'est-à-dire de Lemtncum ou Chambéry; et c'est dans cette direction que nous allons maintenant le suivre, bien qu'aucun auteur n'ait fait mention de ce chemin du mont Genis avant l'époque d'Auguste.

Mais pour pouvoir, au besoin, déterminer en quel lieu de ce chemin Annibal devra se trouver tel ou tel jour après qu'il se sera de nouveau mis en marche, il est indispensable de connaître la longueur moyenne des marches de l'armée carthaginoise dans la traversée des Alpes; et, heureusement, Polybe nous en fournit encore le moyen. — D'une part, il a dit ci-dessus (p. i 05) : « Depuis le passage du Rhône, en allant vers ses sources, jusqu'à ce commencement des Alpes d'où l'on va en Italie, on compte quatorze cents stades. Les hauteurs des Alpes, après lesquelles on se trouve dans les plaines d'Italie qui sont le long du Pô, s'étendent encore à douze cents stades i.* » Ainsi, la longueur du chemin que suit Annibal, depuis son entrée dans les Alpes auprès de l'embouchure du Guiers ou auprès d* Aoste (Augustuni)^ jusqu'à son débouché en Italie dans les plaines du Pô, doit être de douze cents stades, c'est-à-dire de deuoo cent vingt-deux kilomètres; et il est facile dfe vérifier que telle est réellement, depuis l'un de

ces points jusqu'à l'autre^ la longueur de la traversée des Alpes par le mont Cenis. — D'une autre part, Polybe dira ci-après (p. 248) : ce 11 y avait cinq mois et demi qu'Annibal était parti de la Nouvelle-Carthage , en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô. » — Ainsi y quinze jours nous représentent la totalité de l'espace de temps qu'a duré la traversée des Alpes par l'armée d'Annibal. 11 faudra donc en retrancher, et le nombre des jours de repos accordés à Tarmée, et le nombre des jours d'arrêt forcé devant quelque obstacle, pour que le reste exprime le nombre des jours de marche effective, ou le nonibre exact des marches exécutées dans la traversée des Alpes. Disons d'avance, sauf vérification attentive dans la suite du texte, que le nombre des marches ainsi déterminé est de dix. — Par conséquent, l'armée d'Annibal a fait dans la traversée des Alpes des marches d'une longueur moyenne de cent vingt stades^ c'est-à-dire d'environ vingt-deux kilomètres.

Et comme nous devons compter les jours et les marches elles-mêmes à partir de l'entrée dans les Alpes, notons qu'il y en avait déjà deux à compter le soir où la ville des Allobroges fut prise. Ainsi : deux jours écoulés et deux marches accomplies, voilà le compte fait pour l'itinéraire d'Annibal depuis son entrée dans les Alpes jusqu'au mo* ment actuel, où il vient de prendre l'ancienne ville des Allobroges, Lemincum^ aujourd'hui Ghambéry. Suivons maintenant le récit de Polybe.

§ XIV. — L'armée d'Annibal se remet en marche. Elle est attaquée à rimproviste par un peuple voisin des AUobroges.

« Annibal campa dans cet endroit (à Lemincum) et s'y rafraîchit un jour entier (troisième jour depuis l'entrée dans les Alpes). Le lendemain on continua de marcher. Pendant quelques jours, la marche fut assez tranquille. Au quatrième; voici un nouveau péril qui se présente. »

(III, X

Voyons tout d'abord où devait être Ânnibal ce jour-là.

A partir de Chambéry pour se rendre au mont Cenis, on marche longtemps comme en plaine ; puis, la vallée de Maurienne, où Ton entre bientôt, est largement ouverte et ne présente d'abord aucune difficulté. Aussi le texte dit-il ci-dessus que, pendant quelques jours, la marche de l'armée d'Annibal fut assez tranquille. Au quatrième jour, ou à la quatrième marche depuis le départ de la ville des AUobroges (c'était au septième jour, ou à la sixième marche depuis l'entrée dans les Alpes)^ à quel point du chemin devait être l'armée carthaginoise? L'étroitesse de la vallée de Maurienne faisant que soit le cours de l'Arc, soit l'ancien chemin naturel, soit le chemin de fer actuel diffèrent à peine de longueur, on peut, sans erreur sensible, compter ici les distances par celles du chemin de fer, qui sont certaines et faciles à constater. Ainsi, le chemin étant peu rapide dans cette partie, les trois marches précédentes (à vingt-deux kilomètres chacune ou un peu plus) avaient dû

amener l'armée carthaginoise tout près de Saint-Jean de Maurienne, qui est à soixante-neuf kilomètres de Chambéry par la voie ferrée. C'est donc là que dut camper Annibal le soir du troisième jour de marche depuis Chambéry ; et c'est là, à Saint-Jean de Maurienne, que, le lendemain matin , au quatrième jour, dut se présenter le nouveau péril dont Polybe va parler.

(c Les peuples qui habitaient sur cette route inventent une ruse pour surprendre Annibal. Us viennent au-devant de lui portant des rameaux et des couronnes sur la tète. C'est le signal de paix et d'amitié chez ces Barbares, comme le caducée chez les Grecs. Cela parut suspect à Annibal ; il s'informa exactement quel était leur dessein, quel motif les amenait. Ils répondirent qu'ayant su qu'il avait pris une ville sur leurs voisinSj et qu'il avait terrassé quiconque avait osé lui tenir tète, ils venaient le prier de ne leur faire point de mal, et lui promettre de ne lui en faire point ; s'il doutait de leur bonne foi, qu'ils étaient prêts à donner des otages.

« Annibal hésita longtemps sur le parti qu'il devait prendre. D'un côté, en acceptant les offres de ces peuples, il avait lieu d'espérer que cette condescendance les rendrait plus réservés et plus traitables. De l'autre, en les rejetant, il était immanquable qu'il s'attirât ces barbares sur les bras. Sur ces deux raisons, il fit du moins semblant de vouloir bien les mettre au nombre de ses alliés. Aussitôt on lui amena des otages ; on le fournit de bestiaux, on s'abandonna entièrement à lui sans aucune pré-

caution, sans aucune marque de défiance. Annibal, de son côté, se livra tellement à leur bonne foi apparente, qu'il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à franchir. Ils marchèrent donc à la tète pendant deux jours. »

D'après la disposition des lieux à Saint-Jean de Maurienne, c'est là que de tout temps a dû se former le plus grand centre de population dans la vallée de l'Arc. Il est donc lout naturel que ce soit là même qu'Annibal ait rencontré la population du pays rassemblée à l'occasion d'un événement aussi émouvant que l'arrivée de l'armée carthaginoise, et là aussi que cette population ait décidé en commun du parti à prendre dans cette grave conjoncture. Le peuple qui habitait sur cette route et qui vint au devant d'Annibal était, dit Polybe, voisin des Allobroges : cela est bien évident pour la vallée de Maurienne. C'étaient, croyons-nous, les anciens Medulli de Strabon. Le premier effet de la nouvelle que l'armée carthaginoise approchait, dut être de faire fuir tous ces habitants du pays çà et là; mais la sécurité même du refuge que leur offraient les montagnes et les forêts leur permit de concevoir hardiment le projet indiqué ci-dessus, et de tout disposer secrètement pour le mettre à exécution sans retard, c'est-à-dire dès le lendemain de l'arrivée des Carthaginois dans le pays. Tout étant donc prêt lorsqu'Annibal arriva chez eux, au quatrième jour de marche depuis Chambéry, ils se présentèrent à lui comme on l'a vu; il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à fran-

cbir; et, depuis ce moment-là, ils marchèrent à la tète de Tarmée pendant deux jours.

On voit dans le texte qu'au point de la route où ce peuple vint au devant d'Ânnibal des défilés restaient à franchir. Ainsi : défilés par-derrière et défilés par-devant l'armée d'Annibal, dans sa position actuelle : telle est bien la disposition des lieux pour une armée qui arrive de Gbambéry à Saint-Jean de Maurienne.

Ces deux jours, pendant lesquels les habitants du pays marchèrent à la tète de l'armée carthaginoise, étaient les septième et huitième jours, à dater de l'entrée dans les Alpes; et les deux marches correspondantes seront les sixième et septième marches , à compter de l'entrée de ces montagnes située au bord du Rhône, à l'endroit où ce fleuve reçoit le Guiers.

Voyons d'avance où devra être l'armée carthaginoise sur la fin du deuxième jour où elle fut guidée par les habitants du pays. Nous savons par Polybe que la longueur moyenne d'une marche de cette armée dans la traversée des Alpes fut d'environ cent vingt stades ou vingt-deux kilomètres. Ainsi, à partir de Saint-Jean de Maurienne, la première des deux marches en question dut faire parvenir l'armée carthaginoise à La Praz (22 kilom.), où est une station du chemin de fer; peut-être même fut-elle poussée à deux kilomètres plus loin, à Saint-André : la position y étant convenable pour camper, et les gens du pays aidant Annibal dans son ardeur de parvenir en Italie, et dans son impatience d'en finir promptement avec cette

traversée des Alpes. Mais cela n'a point d'imporà préciser.

jour suivant, à partir de La Praz ou de Saint-André la carte ci-jointe), la marche devra aboutir près de 'tnignon, qui est à 23 ou 24 kilomètres de La Praz : s cette marche va être troublée, comme on le verra ci' es. Par conséquent, ce sera entre La Praz et Termin que l'armée carthaginoise devra se trouver le xième jour de marche avec les guides du pays ; et ant^garde devra être d'autant plus près de Termin que la marche aura été ce jour-là plus tardivement rrompue par l'événement qui se prépare. Revenons ntenant au récit de Polybe.

c Quand on fut entré dans un valUm, qui de tous les is était fermé par des rochers inaccessibles^ ces per^ )8 attroupés vinrent fondre sur l'arrière-garde d'Anni- . Ce vallon eût sans doute été le tombeau de toute l'arec si le général carthaginois, à qui il était resté quel- 3 défiance, et qui s'était précautionné contre la bison, n'eût mis à la tête les bagages avec la cavalerie^ les pesamment armés à la queue. Cette infanterie sout V effort des ennemis^ et sans elle la perte eût été lucoup plus grande. Mais malgré ce secours il périt là ind nombre d'hommes, de chevaux et de bètes de arge. Car ces barbares, avançant sur les hauteurs à mete que les Carthaginois avançaient dans le bas, de là Uôt roulaient, tantôt jetaient de grosses pierres, qui rendirent tant de terreur parmi les troupes, qu'Annibal fut

obligé de se tenir pendant toute une nuit avec la moitié de son armée sur un rocher fort et découvert pour veiller à la défense des chevaux et des bètes de charge; encore cette nuit suffit-elle à peine pour les faire dé filer • » (III, x.)

Qu'on veuille bien arrêter un moment son attention sur tout ce que notre auteur vient de dire, particulièrement sur ce qui concerne Tordre de marche de Tarmée carthaginoise au moment de l'attaque^ et sur le trouble qu'y jeta ensuite la terreur causée par cette attaque subite. Car il importe de se faire dans la pensée un tableau exact de ce combat, afin de bien reconnaître le lieu qui en fut le théâtre.

Quand l'attaque survint , les bagages avec la cavalerie cheminaient en tète de l'armée ; les pesamment armés marchaient en queue ; et ce fut, paraît-il, cette arrière-garde seule qui tint ferme contre l'effort des ennemis. Ceux-ci survinrent du haut d'un versant de montagne, au bas duquel passait la route suivie par l'armée carthaginoise ; et de là, avançant dans le haut à mesure que les Carthaginois avançaient dans le bas, ils firent rouler sur eux ou lancèrent à la main de grosses pierres, a qui répandirent tant de terreur parmi les troupes (dit Polybe ; suivons bien ce qu'il ajoute), qu'Annibal fut obligé de se tenir pendant toute une nuit avec la moitié de son armée sur un rocher fort et découvert, pour veiller à la défense des chevaux et des bètes de charge; encore cette nuit suffit-elle à peine pour les faire défiler, j» On voit donc qu'il manque ici l'indication spéciale du désordre matériel, inséparable de la terreur qui se répandit parmi

les troupes du centre ; mais que ce désordre matériel est implicitement constaté, par la mesure même que prit aussitôt Annibal pour en prévenir les conséquences. Ainsi , bien que les pesamment armés aient tenu ferme à Tarrière-garde et soutenu avec vigueur Teffort des ennemis^ évidemment Tordre de la marche a été bouleversé. Le fait ne. peut être mis en doute, puisque les chevaux et les bêtes de charge, qui d'abord cheminaient en tête de l'armée, défilèrent ensuite devant une moitié de l'armée. Celle-ci se trouvait donc alors par devant; où il parait qu'elle se serait précipitée par un premier mouvement de terreur, et où Annibal lui-même aurait couru la rallier pour veiller à la défense des chevaux et des bêtes de charge restés en arrière.

Pour nous rendre compte de tout cela, cherchons d'abord quel fut précisément le lieu de ce deuxième combat qu'Annibal eut à soutenir dans les Alpes. (Voir la carte.)

Les dates et les mesures de distance constatées plus haut, les conditions locales signalées par Polybe, l'orographie du pays, tout s'accorde pour démontrer que cette attaque subite et le désordre extrême qui en résulta parmi l'armée carthaginoise, durent avoir lieu dans cette partie de la vallée de Maurienne qui s'étend , depuis Tendroit où se voit aujourd'hui le fortde l'Esseillon, jusque près de Termignon. Ce lieu avait été parfaitement choisi pour y attaquer l'armée d' Annibal. En effet, comme le dit Polybe, elle venait d'entrer là dans un vallon qui de tous les cotés était fermé par des rochers inaccessibles. A

droite et à gauche, évidemment les montagnes étaient inaccessibles ; par devant, c'était le faîte des Alpes qu'An* nibal croyait à peine pouvoir franchir; par derrière, c'était une gorge de montagnes de plus de cinquante kilomètres de longueur, pleine de défilés, et encore la retraite s'y trouvait-elle barrée à l'armée carthaginoise par la disposition naturelle du lieu, résultant d'un accident géologique. Qu'on veuille bien se figurer une immense crête de rochers d'une centaine de mètres d'élévation, qui se dégage du flanc des montagnes de la rive droite de l'Arc, et vient transversalement barrer la vallée jusqu'à l'autre versant, sauf une coupure à pic qui resle de ce côté-ci. Cette coupure elle-même est un véritable abîme, au fond duquel on entend le fracas des eaux de la rivière, qu'à peine on peut apercevoir de quelques points. Joignez à cela que sur la rive gauche, où le chemin est forcé de passer, il est là coupé transversalement par un autre gouffre de rochers, au fond duquel le Nant, ou torrent de Sainte-Anne, roule ses eaux avec autant d'impétuosité que l'Arc, et va s'y précipiter vis-à-vis du barrage, sur lequel est assis le fort de TEsseillon. Pour gagner le mont Cenis, il faut passer ce Nant, et, dès qu'on l'a passé, on se trouve dans ce vallon étroit fermé de toutes parts, où Tarmée carthaginoise fut accablée de grosses pierres, roulées ou lancées par les habitants du pays. L'unique voie de salut était donc de franchir les Alpes. Et, en efTet, on a vu qu^Annibal n'hésita pas à faire défiler son armée et à marcher en avant.

Voici quel est encore de nos jours l'aspect général de ces lieux, d'après un auteur italien qui les avait visités. On va voir que cet aspect évoque naturellement dans la pensée l'image employée par Polybe, lorsqu'il dit que ce vallon eût pu être le tombeau de toute l'armée. — « Dans une horrible solitude des Alpes, dit l'auteur italien, sur le bord d'un profond lavin que l'Arc a creusé au milieu de couches calcaires, s'élève le fort de TEsseillon, qui ferme la vallée de Maurienne, domine le cours de l'Arc et couvre le passage du grand et du petit mont Cenis. La solidité des constructions militaires, leurs grandes et justes proportions, les sentiers coupés au milieu des rochers et serpentant jusqu'au sommet, le pont jeté sur un abîme, le torrent qui mugit au fond du ravin, l'aspect désolé de lieux où la nature semble plongée dans un deuil éternel, les grandes œuvres produites par l'homme entre l'abîme et le chaos, l'idée de la guerre, terrible dans ce lieu où les éléments ont déjà établi l'empire de la destruction, rhorreur qu'inspire la pensée d'un siège et encore plus d'un assaut au milieu de tant d'images de ruine et de mort, ébranlent violemment l'âme el font que le voyageur s'arrête pensif et recueilli (1). »

Et pour donner une idée de ce que devait être à l'époque d'Annibal l'état du chemin du mont Cenis qui passe là, nous allons en citer une description qui ne date que de deux siècles et demi, mais qui sufiira pour qu'on puisse

(1) David Behtolotti^ Viaggio in Savoia,

apprécier les difficultés naturelles de ce chemin. Nous tirons ces renseignements d'un vieil itinéraire, écrit en latin avec assez d'élégance, et dont nous avons pu vérifier l'exactitude de nos propres yeux , soit dans cette région des Alpes, soit ailleurs :

(c A un mille de là (de Saint-André), y est-il dit, on arrive au village de Modane situé dans une plaine assez agréable... On y voit nombre d'usines pour l'exploitation du fer. Le costume des femmes y est différent de ce qu'il était jusque-là dans la vallée. On nous servit à dîner aux TroiS'Rois. Le dîner terminé , il nous fallut repartir de cette plaine et continuer notre marche sur des rochers escarpés, et par de petits chemins encore plus étroits là que jamais auparavant. A gauche, une vallée si profonde que le regard n'y peut plonger ; à droite, des rochers qui surplombent et des chutes d'eau étourdissantes ; sous les pieds, çà et là, des ponts de bois jetés entre deux rochers, établis avec des planches, et au-dessous desquels l'eau se précipite des hauteurs comme une pluie. Tout cela exige de la part du voyageur la plus grande attention, s'il ne veut pas au moindre accident glisser avec son cheval dans l'abîme. Nous apercevons à gauche le village de Bourgue (Bourget) sur un terrain rocailleux et néanmoins assez bien cultivé. A un mille de distance, on arrive à Vilars (Yillarodin), village situé au col d'un mont^ d'où on descend à un petit pont de bois (pont du Nant) qui est à peine capable de supporter le poids d'une monture, et au-dessous duquel^ dans un abîme, les eaux passent avec

la plus grande impétuosité et avec un fracas abominable. On laisse à gaucbe dans le fond de la vallée le village d^Abrietz (Avrieux), et on descend peu à peu pendant un mille au village de Bareman (Bramans), qui fut jadis une cité... A un mille plus loin, est le hameau de Souliere (Solières-Envers) , qui est bâti partie au pied et partie dans le haut d'un coteau. Non bien loin de là est le village de Tremignan (Termignon), situé au fond de la vallée, au bord de l'Arc, dont le volume d'eau est augmenté ici par le ruisseau la Vannoise (le Doron , qui provient des monts de la Yanoise situés au nord). De là, par un chemin en pente sur un terrain assez fertile en céréales (sur la rive gauche de l'Arc), nous gagnâmes le village de VAsnebourg (Lans-le-Bourg), à un mille de distance , où, accablés de fatigue, nous trouvâmes à peine le néces'* saire, mais bien assez de malpropreté, dans l'auberge des TroiS'Rois (I). »

(i) û Uno lapidé itur islhincin vicum if oc/ane, amabiliori in planitie silum... in quo fréquentes videas ofHcinas ferrarias> cultumque inutieram diversum a prioribus; nobis prandium exhibitum à Trois-Rois. Qao flnito, e planitie rursas ad prseruptas râpes angustioribas quam unquam antehac semitis, pergendum erat; ad iœvam valles tam altae ut effugiant visam; ad dextram saxa capiti imminentia, cam stridentibus aqoarum praecipitantiis ; subtus pontes hinc inde lignei tabalati, sub quibus instar imbriam aqaa defertur e jugis^ saxosa jttga connectunt. Hsec omnia circumspectum reddant viatorem, nisi vel momento cum equo in abyssum ire velit. Bourgue viens ad sinistram loco saie* broso, frugibus tamen cu1tO| cernitur. Vilar s y 1 mill.y vicus^ in jugo montis haeret; a quo descensus fit ad ponticnlum ligneum, qui vix ferundo est vecto* rem; sub quo in abysso velocissimi aquarum fluxus, abominabili cum strepitu. Abriei vico ad sin. in valle relicto, paulatim descenditur 1 mill. ad vicum Baremany qui oiim civitas..... Hinc pagus Souliere^ 1 mi//., abjacet; cujus paf^ ad pedem, pars ad caput montis sedificata est. Prope abest Tremignan viens, in vaille ad Arcam, quam amnis Vannoise heic auget. Ex hoc, ciivoso itinere

Qu'on juge par cette description de ce que devait être ce chemin du mont Cenis à l'époque d'Annibal. Mais n'oublions ni les Gaulois cisalpins et leur roi Magile qui dirigeaient sa marche , ni le corps d'ouvriers militaires qu'il avait dans son armée et qui lui avaient déjà rendu de si grands services au passage du Rhône. Du reste, ce vieux chemin du mont Cenis est encore aujourd'hui parfaitement reconoaissablef et il est complètement tracé sur la carte de l'état-major sarde (dont on a un extrait sous les yeux), sauf bien entendu dans les endroits où la route actuelle l'a recouvert.

Ce qu'il importe surtout de remarquer au sujet de ce chemin, c'est que depuis le pont Saint-André en face de Freney, jusqu'à Solières-Envers près de Termignon, c'est-à-dire dans presque toute la longueur de celte marche, l'armée carthaginoise remontait sur la rive gauche de TArc^ au pied du versant de la vallée tourné au nord-ouest, et en conséquence de cette exposition, naturellement couvert de bois de sapins ou autres arbres résineux. De sorte que l'armée en marche dans ce chemin avait d'un côté^ à sa gauche et en bas, la rivière ou les précipices qui la bordent, et de l'autre côté, à sa droite et en haut, les sombres forêts qui couvrent ce versant et qui y

tetendimus solo salis frumenti ferace in vicam l'Asnebourg, 1 milliario; ubi fessi, angustum vix, impurum satis^ habuimus diversorium à Trois-Hois. »

Abrâh. Golnitzl. DarUisc. — ULYSSES huLGico-GAhUCUS, fidys iibidux etAckates, per Belgidm hispan., begnum Gâllijc, ducat. SABAUOiiS, Tdri- NUM ugque, Pedemonti metropolin, — Lugduni Batav., ex offidna Elze\'I-

RIANA. — CI3 13C ZXXI. (p. 663).

§ XiV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 225

descendent plus ou moins près du chemin^ depuis Freney jusqu'à Solières-Envers.

Maintenant qu'on connaît bien ce vallon fermé de toutes parts que Polybe signale, et (autant qu'il nous a été possible de le faire connaître dans son état primitif) le chemin d'Italie qui passait jadis dans ce vallon, comme y passe encore aujourd'hui la route du mont Genis exécutée au commencement de notre siècle, on peut se faire une idée assez claire et assez complète de l'attaque décrite par l'auteur, et dont ces lieux furent le théâtre.

L'armée carthaginoise était donc partie de La Praz ou de Saint-André dans l'ordre indiqué par le texte, les bagages* avec la cavalerie en tète, le gros de l'infanterie à la suite, et les pesamment armés à la queue. Déjà une grande partie de la colonne de marche avait passé le pont du Nant et était entrée dans ce vallon fermé de tous les côtés et signalé plus haut : disons, pour fixer les idées, que la tète des bagages avec la cavalerie approchait de Solières- Envers, où il faut repasser l'Arc; que les premiers fantassins arrivaient à Bramans ; et que les pesamment armés venaient de partir de La Praz et de passer l'Arc à l'endroit où est aujourd'hui le pont Saint-André, en face de Freney. De sorte que toute l'armée se trouvait sur la rive gauche de l'Arc et le long des forêts résineuses qui couvrent ce versant de la vallée.

11 pouvait être environ midi. Tout à coup, sur le flanc droit de la colonne de marche, se précipitent une multitude d'ennemis sortant des bois qui couvrent ce versant

de la vallée^ et de là, les uns font rouler sur l'armée carthaginoise de gros blocs de roche, les autres lancent de grosses pierres. On comprend l'effet que dut produire cette avalanche de blocs de pierre sur l'armée engagée dans un chemin étroit, et ayant à sa gauche et en bas presque partout des précipices, depuis Modane jusqu'à Bramans.

Et sans discontinuer leur mode d'attaque, les ennemis avancent dans le haut à mesure que les Carthaginors avancent dans le bas ; c'est*à-dire qu'ils courent le long de ce versant du vallon depuis Modane jusqu'à Solières- Envers, en continuant d'accabler l'armée de ces blocs de pierre qu'ils font rouler ou qu'ils lancent sur elle, sans que les troupes puissent monter vers eux et les joindre à l'épée espagnole dont elles sont munies. L'attaque devient donc générale d'un bout à l'autre de la colonne de marche, suivant l'opportunité des lieux.

A l'arrière-garde, les pesamment armés tiennent ferme contre l'effort des ennemis. Mais, dans le milieu de la colonne, la terreur se répand parmi les troupes à tel point que, pour échapper à cette situation périlleuse, chacun se précipite et tâche de gagner les devants : cela devient une course pèle-mèle au milieu des chevaux et des bêles de charge qui s'effrayent à leur tour, se dérobent et se jettent hors du chemin çà et là, ou dans les précipices, ou au-delà de la rivière. A l'aspect d'un tel désordre, Annibal luimême, qui voit la ruine de son expédition, s'il perd sa cavalerie et ses bêtes de charge, enfonce les éperons^ franchit

tout ce qu'un coursier d'Afrique peut franchir et parvient en avant 9 où il arrête les troupes effrayées, les rallie et leur fait prendre position sur un rocher fort et découvert qui se trouve là. C'est-à-dire qu'Annibal range cette moitié de son armée sur les assises rocheuses qui bordent la rive droite de l'Arc vis-à-vis de Solières-Envers, dans l'étendue d'environ deux mille mètres, entre deux torrents qui viennent s'y jeter : position qui commande absolument tous les chemins de la vallée.

De là donc, avec la moitié de ses troupes, pendant que les pesamment armés à l'arrière-garde continuent d'avancer en soutenant l'effort des ennemis, son regard embrasse toute l'étendue du désordre, et il veille à la défense des chevaux et des bêtes de charge qu'on ramène comme on peut au chemin, où il les fait défiler sous ses yeux jusqu'au-delà du ruisseau voisin en amont, et encore au-delà duDoronet de l'Arc à Termignon (avec l'ordre de pousser ensuite leur marche sur la rive gauche de la rivière jusqu'à Lans-Ie-Bourg) , où ils seront en sûreté et trouveront le fourrage nécessaire.

Sur ces entrefaites la nuit était venue, a et Annibal, dit Polybe, fut obligé de se tenir pendant toute cette nuit-là avec la moitié de son armée sur ce rocher fort et découvert pour veiller à la défense de ses chevaux et de ses bêtes de charge ; encore cette nuit sufût^lle à peine pour les ramener et les faire défiler. »

Quelle put être la force numérique des ennemis qui attaquèrent ainsi l'armée d'Annibal ? Nous n'avons à ce

sujet qu'une indication très-vague : ces perfides attroupés, dit Tauteur. Ajoutons que la population d'un pays si peu producteur de denrées alimentaires pour l'homme n'a jamais pu être bien nombreuse. Au fond, d'après le récit même de l'attaque dont il s'agit, elle paraît s'être réduite à faire rouler ou à lancer de grosses pierres sur l'armée carthaginoise, sans employer aucune autre arme. On conçoit, en effet, que des montagnards vigoureux et accoutumés dès l'enfance à toutes les difficultés du pays, aient pu de cette manière et sur un tel terrain, même sans armes proprement dites, faire d'en haut beaucoup de mal aux troupes carthaginoises engagées en bas dans le chemin, sans que celles-ci aient pu monter à eux assez vite pour les joindre les armes à la main. On comprend aussi qu'en faisant rouler et en lançant de grosses pierres, ils aient tué, blessé ou dispersé beaucoup d'hommes , et surtout beaucoup de chevaux et de bêles de charge.

Du reste, on ne doit pas s'étonner que Polybe, qui était lui-même un homme de guerre, n'ait pas mis en pleine lumière sous les yeux de son lecteur le triste spectacle d'une telle armée jetée dans un tel désordre par une attaque de cette nature. 11 nous montre bien Annibal dans sa position dominante, rétablissant l'ordre en faisant reprendre les devants à la cavalerie et aux bêtes de charge, obligé même d'y veiller de sa personne pendant toute une nuit; mais il ne parle plus des ennemis, sauf qu'il ajoute dès le commencement de la phrase suivante :

ec Le lendemain, les ennemis s'étant retirés... » On ne les vit donc plus le lendemain matin, et nous devons croire qu'ils s'étaient retirés le soir de l'attaque dès la nuit venue ; soit parce qu'ils ne pouvaient plus voir à diriger leurs pierres ; soit parce qu'il leur eût fallu, sur le terrain presque plan du fond du vallon au pied de la position d'Annibal, trop approcher des pesamment armés : lesquels sans doute s'étaient rangés là, pour couvrir la masse confuse d'hommes, de chevaux et de bêtes de charge qu'Annibal faisait défiler sous ses yeux, vis-à-vis de Solières-Envers, point où il fallait repasser l'Arc. Les ennemis durent donc se retirer le soir de l'attaque, dès qu'ils ne se trouvèrent plus à une distance prudente de la position forte où se tenait Annibal avec la moitié de son armée.

De son côté, sur ce rocher fort et découvert, le grand général devait être bien douloureusement affecté d'avoir vu sa belle armée, qu'il avait si puissamment organisée pour la guerre ordinaire, jetée dans un tel désordre à coups de grosses pierres, lancées par une population farouche, embusquée sur son passage, grâce à une disposition fatale de ces lieux, où aucune prudence humaine n'eût pu l'en préserver. Que les pertes éprouvées là, surtout ces nouvelles pertes de chevaux et de bètes de charge qui affaiblissaient tant la force de son armée, durent lui être sensibles ! Quelles tristes, quelles poignantes pensées durent assiéger sa grande âme pendant toute cette nuit qu'il passa là à veiller lui-même pour faire rechercher, rame-

ner au chemin et défiler en avant ce qu'on put retrouver de ses chevaux et de ses bêtes de charge dispersés dans cette fatale journée !

De leur côté, les habitants du pays durent être bien exaltés à la fin de ce succès mémorable, bien glorieux, bien triomphants d'avoir ainsi tué ou blessé et jeté en plein désarroi tant de bêtes de charge, tant de cavalerie et d'infanterie, simplement à coups de grosses pierres poussées ou lancées d'en haut à travers les rangs. Cette exaltation néanmoins ne paraît pas les avoir entraînés jusqu'auprès de la position d'Annibal. Car, s'ils eussent poussé à ce point l'audace, Polybe l'eût su et n'eût pas manqué de le dire. Mais, outre qu'il est évident que sur ce terrain du fond du vallon, ils eussent perdu l'avantage qui avait fait leur force auparavant, on doit croire que s'ils n'avaient pas encore jusque-là senti la pointe des épées ou des lances, du moins ils les avaient aperçues, et c'était assez : à juger d'eux par leurs descendants que, certes, nul qui les connaisse ne prendra pour des simples. Donc, ces habitants du pays se sont contentés de prendre congé d'Annibal à une certaine distance de ce rocher fort et découvert, où il se tint pendant toute une nuit avec la moitié de son armée, pour veiller à la défense et au défilé des chevaux et des bêtes de charge.

Voilà donc, dans ce val/on qui de tous les côtés était fermé par des rochers inaccessibles, la position forte où la vaillante armée d'Annibal fut forcée de se tenir sur pied pendant toute une nuit^ prête à porter du secours au

premier appel. Nuit d'angoisse et de recueillement pour ce grand homme, et pour cette armée qu'une poignée de montagnards avait pu surprendre et troubler ainsi dans sa marche, et qu'il fallait songer à préserver du retour d'un pareil danger.

Ici peut-être n'est-il pas hors de propos de signaler un nom de lieu bien remarquable, le nom de Bonne nuit. Regardons sur la carte : Bonne nuity voilà le nom que nous trouvons appliqué à travers les âges au ruisseau qui se jette là dans l'Arc, à l'extrémité sud-ouest de la position qu'occupait Ânnibal. Et ce nom est bien authentique, car notre lecteur a sous les yeux un extrait photographié de la carte de l'éiat-major sarde. A-t-on jamais vu un tel nom de ruisseau ailleurs que là? Ce n'est pas tout : regardons à l'autre extrémité de cette position qu'occupait Annibal^ l'autre ruisseau où avec lui la moitié de son armée dut prendre l'eau nécessaire pendant cette nuit mémorable : Bonne nuit est encore le nom traditionnel , usité de nos jours pour le désigner.

Serait-il donc trop téméraire, après une constatation aussi singulière, de se demander si ce n'est pas à la suite et en mémoire de cette cruelle nuit que, par laplusamère et la plus gauloise des ironies, les habitants de ces contrées, tout fiers et tout enivrés de leur exploit, ont donné à ces deux ruisseaux la dénomination de Bonfie nuit : dénomination qui se serait perpétuée jusqu'à nos jours, et qui devait leur rappeler à chaque instant à eux, avec une ironique satisfaction, qu'ils avaient forcé la puissante

armée du grand Carthaginois à chercher un refuge toute une nuit là mèmCi sur ces rochers entre ces deux ruisseaux ?

Ce dut être là, en effets un événement mémorable entre tous, parmi les peuples de cette région des Alpes, qu'un tel échec infligé à Annibal et à son armée ; un de ces éyénemonts qui enflamment les imaginations et qui se racontent gaiement et avec orgueil dans les foyers {prœlia conjugibus loquendaj comme dit Horace) ; et dont Timpression reste comme incrustée dans les lieux par un signe ou par un nom, à travers le cours des siècles, et alors même que les esprits en ont tout à fait perdu le souvenir.

Ajoutons qu'il se rencontre, sur ce même terrain, deux autres indices d'un souvenir populaire et tradi* tionnel qui peuvent se rapporter au même événement, à savoir : d'abord un souvenir de pitié, dans la chapelle érigée à Notre-Dame de Pitiés en face de Solières-Envers, où le chemin repasse l'Arc, et où durent s'accumuler pèlemêle les hommes, les chevaux et les bêtes de charge ; et encore, un souvenir de cris de détresse et d'alarme, dans le nom même du village de Bramans^ situé précisément à l'endroit où dut se produire le plus de terreur et de désordre parmi les troupes carthaginoises (1).

(1) Car parmi le peuple de ces contrées, poar indiquer les cris quelconques de cette nature, par exemple les cris de vaches égarées qui s'alarment et cherchent le troupeau, on emploie le mot bramer, qu'on emploie d'aillears partout en France pour désigner spécialement le cri du cerf, et qui parait avoir un radical commun avec d'autres mots analogues, tels que brailler, braire.

Considérons d'ailleurs que rien ne saurait provenir de plus haut à travers les âges que les noms de lieux parmi les peuples.

Il est bien clair que le nom actuel de Bonne nuit ne date point de l'époque d'Annibal, et qu'à cette époque les hommes de cette région des Alpes se souhaitaient une bonne nuit dans une autre langue, ou par une autre expression de même sens. Mais cela n'est point, croyonsnous, une objection à faire contre notre thèse. En effet : regardons près de là, au nord, ce groupe d'Alpes gigantesques, les plus élevées de la chaîne, et qu'on appelle aujourd'hui en français le mont Blanc. Ce nom date-t-il donc du même temps que la langue française actuelle ? Le nom ancien qui nous est parvenu à travers les âges et que nous avons déjà mentionné ici plusieurs fois, c'est Alpes Graiœ^ les Alpes Graies. Le mont Blanc et les Alpes attenantes s'appelaient donc jadis Graia et Graiœj c'est-à-dire la Grée et les Grées, ou en français, la Vieille et les Vieilles. Or on sait que, suivant la mythologie des anciens, les Grées étaient trois sœurs aînées des Gorgones, et qu'on leur avait donné le nom de Vieilles, parce qu'elles étaient venues au monde avec des cheveux blancs. On voit donc bien que ce nom primitif des Alpes les plus élevées de toute la chaîne signifiait déjà parmi les anciens de vieilles montagnes à tête blanche, et qui ont toujours eu la tête blanche dès le premier moment de leur existence. C'est-à-dire que ce nom primitif présentait, parmi les anciens et dans une autre langue, exactement ce même

sens que représente encore aujourd'hui parmi nous le nom français de mont Blanc. Le nom se trouve donc avoir changé dans le langage, sans avoir aucunement changé dans sa signification primitive.

De même pour l'expression de Bonne nuit : quelle qu'ait pu être la langue usitée en Maurienne depuis l'époque d'Annibaly lé nom des deux ruisseaux appelés aujourd'hui du nom de Bonne nuit, précisément parce que c'était un nom significatif et une expression familière , a dû passer par les mêmes phases que le langage local , sans néanmoins avoir changé de sens. Aujourd'hui même dans le patois du pays l'expression en est notablement différente : on dit Bona nait.

Du reste, nous soumettons toutes ces remarques à notre lecteur : c'est à lui qu'il appartient d'en apprécier soit la justesse, soit l'importance.

§ XV. — Arrivée d'Annibal au faite des Alpes. Deux jours de repos*

Allocution aux troupes.

a Le lendemain, dit Polybe, les ennemis s'étant retirés, Annibal rejoignit sa cavalerie (à Lans-le-Bourg), et s'avança vers la cime des Alpes. (Voir la carte ci-jointe.) Dans cette route il ne se rencontra plus de Barbares qui l'attaquassent en corps. Quelques pelotons seulement voltigeaient en quelques endroits, et, se présentant tantôt à la queue, tantôt à la tête, enlevaient quelques bagages.

Les éléphants lui furent alors d'un grand secours. C'était assez qu'ils parussent pour effrayer les ennemis et les mettre en fuite. Après neuf jours de marche, il arriva enfin au sommet des montagnes. Il y demeura deux jours, tant pour faire reprendre haleine à ceux qui étaient montés heureusement, que pour donner aux traîneurs le temps de rejoindre le gros. Pendant ce séjour, on fut agréablement surpris de voir paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui avaient été abattus dans la route, et qui sur les traces de l'armée étaient venus droit au camp. »

(III, X

Annibal a donc mis neuf jours pour parvenir au faîte des Alpes, à dater du jour de son entrée dans ces mon« tagnes au bord du Rhône.* Et, en effet, pous avons vu que, pour se rendre de l'embouchure du Guiers au col du mont Cenis, il a mis neuf jours, y compris le jour de repos qu'il donna à son armée dans la ville des AUobroges {Lemincum, aujourd'hui Chambéry), le lendemain de ce rude combat qu'elle eut à soutenir contre eux au mont de l'Ëpine. Comptons ces neuf jours : deux jours de marche jusqu'à Chambéry (1); là un jour de repos; trois jours de marche jusqu'auprès de Saint* Jean de Maurienne ; puis , encore deux jours de marche où Annibal fut d'abord guidé, et ensuite attaqué par les habitants du pays; enfin, un jour pour

(1) Les Itinéraires romains et la Table thèodosienne indiquent ici deux étapes d'une même longueur, à savoir: à*Augusium à Laviscone, mpm. Xllll; et de Laviteonek Lemincum, mpm. XIIII. •

236 ANNIBAL EN GAULR.

gravir le mont Cenis ; cela fait donc en somme nexif jours.

Remarquons cette expression du texte, « pour faire reprendre haleine à ceux qui étaient montés heureusement d; elle indique bien une grande montée ^ comme celle qu'il faut gravir de Lans-le-Bourg au col du mont Cenis, où la différence de niveau est de six cent trente mètres. Il est vrai que d'autres passages des Alpes présentent aussi une grande montée pour arriver au point culminant ; l'expression que nous signalons est donc simplement très -juste à l'égard du mont Cenis, sans cependant caractériser ce point de passage. Mais nous en allons trouver ci-après une autre, qui sera tout à fait caractéristique.

Remarquons surtout cette expression de la dernière phrase : a On fut agréablement surpris de voir paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui avaient été abattus dans la. route. » Voilà, pour ainsi dire, la démonstration de tous les détails implicitement compris dans le récit de l'attaque précédente, et que nous avons développés au sujet de cette terreur répandue parmi les troupes carthaginoises y par l'avalanche de blocs de pierre qui vint subitement d'en haut tomber à travers les rangs, sur toute la colonne de marche engagée en bas dans le chemin.. Il n'avait pas été facile ensuite aux hommes d'Annibal de retourner pendant la nuit à la recherche de tant de chevaux et de bêtes de charge, ainsi abattus, blessés, dispersés au fond du vallon, depuis Modane jusqu'à

Solières-Envers ; ni même de ramener au chemin ceux que leurs conducteurs n'avaient pas abandonnés dans les lieux où ils s'étaient jetés. De sorte qu'il avait dû en rester bon nombre cà et là dans les réduits du versant et dans le fond du vallon, des deux côtés de l'Arc; et qu'Annibal avait été forcé de les abandonner en parlant le lendemain matin. Mais' ces animaux ainsi abandonnés étant de leur nature des animaux de compagnie, c'est-à-dire qui vivent en troupes dans l'étal de liberté, leur instinct et leurs facultés naturelles les firent revenir d'eux-mêmes auprès de leurs semblables dans le camp d'Annibal. Disons à la louange de Pol^be, au sujet de la manière dont il rapporte ce fait^ qu'il semblerait lui-même, l'ami des Scipions, mû par un sentiment généreux et digne à l'égard d'Annibal, n'avoir pas été insensible à la satisfaction que dut éprouver le guer« rier carthaginois, en voyant reparaître ces chevaux et ces bêtes de charge qu'il croyait irrévocablement perdus pour lui, et dont la perte, sans la moindre faute de sa part, eût tant affaibli ses forces et ses espérances.

Ainsi voilà Annibal parvenu au sommet des AlpeSj sur leur ligne de faite où les eaux se divisent en deux parts, Tune, qu'elles versent au nord-ouest dans le Rhône, et l'autre, qu'elles versent au sud-est dans le Pô. Il s'y trouve actuellement campé au col du mont Cenis (voir la carte)^ dans ce vallon peu incliné par où l'on commence à descendre du côté de l'Italie. Son armée peut s'y répandre

avec toute facilité, depuis le point culminant jusqu'à ce petit lac auprès duquel on voit aujourd'hui l'hospice de secours établi depuis plusieurs siècles à ce col de passage. Et Annibal demeure là pendant deux jours, qui sont les dixième et onzûme jours à dater de son entrée dans les Alpes.

« On était alors sur la fin de V automne^ et déjà la neige avait couvert les sommets des montagnes (1). Les soldats consternés par le ressentiment des maux qu'ils avaient soufferts, et ne se figurant qu'avec effroi ceux qu'ils avaient encore à essuyer, semblaient perdre courage. Annibal les assemble ; et comme du haut des Alpes, qui semblent être la citadelle de l'Italie, on voit à découvert toutes ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, il se servit de ce beau spectacle, l'unique ressource qui lui restait, pour remettre ses troupes de leur frayeur. En même temps il leur montra du doigt où Rome était située^ et leur rappela quelle était pour elles la bonne volonté des peuples qui habitaient le pays qu'elles avaiefit sous les yeux. Le lendemain il lève le camp et commence à des* cendre, i» (III ^ xi.)

Ce texte est décisif dans la question du véritable itiné-* retire d'Aunlbal à travers les Alpes ; En effets oublions potir un moment toute la série ae preuves par lesquelles nous vêtions d'établir, en le suivant pas à pas depuis le passage

(1) Suivant VArt de vérifier les dates avant l* ère chrétienne (Paris, 1819, t. IV, p. 496 de rédition in-8°), Annibal serait parvenu au sommet des Alpes /e 9 novemhre.

du Rhône j qu'il est actuellement parvenu au col du mont Cenis, et ne conservons que la proposition fondamentale du récit de Polybe, à savoir : qu'Annibal est entré dans les Alpes au bord du Rhône, à une certaine distance de la mer, comprise entre quatre et quatorze journées de marche. Celte proposition générale va nous suffire, avec le texte ci-dessus et la suite du récit, pour démontrer qu'Annibal a franchi la ligne de faîte des Alpes au col du mont Cenis.

V Polybe nous montrera ci-après Annibal au sortir des Alpes s'emparant tout d'abord de l'ancienne ville des Taurini^ aujourd'hui Turin. Strabon, Tite-Live et après eux tous les auteurs qui ont parlé de la marche d'Annibal, le font également déboucher en Italie par le pays de Turin. Il est donc déjà incontestable que ce fut dans le pays de Turin qu'Annibal arriva en Italie.

2'' Concédons largement que, pour déboucher ainsi des Alpes dans le pays de Turin, après y être entré sur le bord du Rhône et à une distance de la mer comprise entre quatre et quatorze journées de marche, Annibal ait pu franchir la ligne de faîte sur un point quelconque de toute retendue de celte ligne qui se trouve comprise entre le col du mont Genèvre et celui du mont Pennin,aujour'» d'hui Grand Saint-Bernard. Mais, si l'on excepte ces deux cols extrêmes avec celui du Petit Saint- Bernard et celui du Mont-Cenis, aucun autre col, dans toute celte élendue de la ligne de faîte, n'eût été praticable a une armée telle que celle d'Annibal, même dans la belle saison, ou prati-

cable même à de simples fantassiDs passé le mois de septembre. Or nous venons de voir dans le texte ci -dessus qu'Annibal a franchi la ligne de faîte des Alpes sur la fin de l'automne, et lorsque déjà la neige avait couvert les sommets des montagnes. Donc, tous les autres passages étant fermés dans cette saison, il n'a pu absolument fran« chir la ligne de faîte des Alpes qu'à l'un de ces quatre cols désignés plus haut, ou du mont Genèvre, ou du Grand Saint-Bernard, ou du Petit Saint-Bernard^ ou du mont Cenis.

S"" Mais, de ces quatre passages par Tun desquels nécessairement Annibal a dû franchir la ligne de faite des Alpes, un seul, le passage du mont Cenis, présente la condition orographique exigée ici par le texte de Polybe : seul il présente à son point culminant, avec un emplacement convenable pour y faire camper pendant deux jours une armée telle que celle d' Annibal, la possibilité de découvrir au loin les vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux.

Au col du mont Genèvre, qui est à 1 849 mètres d'altiludcj la vue est empêchée dans la direction des plaines du Pu, par la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de la Doire-Ripaire de celle du Cluson (Chisone). Car cette chaîne de montagnes présente une crête continue et trësélévée, dont le point le moins élevé {au col de SestrihreSf où passe la route de Césanne à Fénestrelle) est cependant encore à 2069 mètres d'altitude, c'est-à-dire plus élevé de 220 mètres que le col du mont Genevre. — I-e col du Petit

Saint-Bernard s'ouvre dans la direction nord-est, et la vue à droite dans la direction des plaines du Pô y est empêchée par le mont Petit Saint-Bernard, qui s'élève à droite de ce col, par le montValesan, et autres sommets à la suite sur la ligne de faite des Alpes. — Le col du Grand SaintrBemard s'ouvre en sens opposé, ou dans la direction sud-ouest, et la vue des plaines du Pô y est totalement empêchée, soit à gauche, par le mont attenant au col de ce côté-là, soit en face, par la haute ligue de faite des Alpes. — Ainsi d'aucun de ces trois cols de passage on ne peut découvrir ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eauxj comme l'exigerait le texte ci-dessus.

Au contraire le col du mont Cenis^ qui est à 2064 mètres d'altitude, s'ouvre dans la direction sud-est, c'est-à-dire dans la direction même des plaines que le Pô arrose de ses eaux. Là se trouve un vallon par lequel on commence à descendre du côté de l'Italie jusqu'au lac (et qui sépare le Grand mont Cenis, situé à gauche, du Petit mont Cenis, situé à droite), vallon exposé au midi, couvert d'un gazon serré, et sillonné par un ruisseau d'eau limpide et très-pure. C'était donc un lieu très- convenable pour y faire camper l'armée d'Annibal. Mais le fait orographique capital, c'est que delà, du point culminant même, en se portant un peu à droite, auprès des sources du petit ruisseau qui s*écoule dans le lac, ou bien un peu à gauche, au versant méridional du Grand mont Cenis (où était placée jadis une station télégraphique), on découvre ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux. En effet, de là dans la direction du sud,

Phorizon s'ouvre par-dessus le petit lac, dans un espace angulaire compris entre la Roche-Melon (située sur la rive gauche de la Genise au droit de Suscj à quinze kilomètres environ de distance du spectateur) et le mont de la Rousse (situé sur la rive droite de la Doire-Ripaire près de la station de Bussoleno, à trente kilomètres environ de distance du spectateur). Dans cette direction la vue peut s'étendre au loin, par-dessus Tabbaye de Saint-Michel {Sagra di S. Michèle), jusqu'à ces vastes plaines qu'arrose le Pô dans la région de Carmagnole et de Carignan, même bien au-delà, jusqu'à la chaîne des Apennins (dit-on : car cela exige que le temps soit très-beau, et pour avoir voulu aller sur les lieux dans la saison même où Annibal y avait passé, nous n'y avons eu qu'un temps brumeux et pluvieux). Enfin, coïncidence singulière, la direction que nous venons d'indiquer est exactement celle d'une ligne droite qu'on mènerait sur la carte, du point culminant du col du mont Cenis, au point oiî se trouve Rome. En sorte que, de ce point culminant, Ânnibal et les Gaulois cisalpins qui étaient venus le guider dans sa marche ont très-bien pu montrer aux troupes les vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, et en mime temps leur montre^' du doigt où Rome était située, comme il est dit dans le texte : Rome se trouvant située directement au-delà de ces plaines.

La double condition orographique exigée par ce texte de Polybe est donc complètement présentée au col dd mont Cenis; tandis qu'elle n'est présentée à aucun des

§XVi. — DESCENTE EN ITALIE. 243

trois autres cols où Ânnibal, dans l'hypothèse sommaire admise ci-dessus, eût pu franchir la ligne de faite des Alpes. En conséquence, nécessairement c'est par le col du mont Cenis qu'Ânnibal a franchi la ligne de faite des Alpes, pour parvenir en Italie.

Notons enfin les paroles qu'ici encore Polybe met dans la bouche du général carthaginois, concernant la bonne volonté des Gaulois cisalpins à son égard, et qui suffiraient à elles seules pour constater son entente préalable avec ces Gaulois, au sujet de son expédition en Italie.

§ XVi.—> Descente des Alpes du côté de l'Italie. Difficultés. Obstacle : chemin taillé dans le rocher par Annibal. Premier camp dans la plaine.

« Le lendemain, a dit le texte ci-dessus, Annibal lève le camp et commence à descendre. » — Le lendemain du deuxième jour de repos donné à Tarmée carthaginoise sur la ligne de faîte des Alpes, c'était donc le douzième jour à dater de l'entrée dans ces montagnes. Car neuf jours pour monter à la cime et là deux jours de repos, font déjà onze jours^ et le lendemain^ c'était bien le douzième jour.

a  la vérité^ hors quelques voleurs qui s'étaient embusqués, il n'eut point là d'ennemis à repousser : mais l'âpreté des lieux et la neige lui firent perdre presque autant de monde qu'il en avait perdu en montant. La descente était étroite^ faide et couverte de neige. Pour peu

que Von manquât le iyrai cheminj Ton tombait dans des précipices affreux* Cependant le soldat, endurci à ces sortes d'accidents, soutint encore courageusement celuici. Enfin j Von arrive à certain défilé qui s'étend à la longueur d'un stade et demi, et que les éléphants ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir. JOutre que le sentier était trop étroit^ la pente, déjà rapide auparavant^ Vêtait encore devenue davantage depuis peu par un nouvel éboule^ ment des terres. Ce fut alors que les troupes furent saisies de frayeur, et que le courage commença de leur manquer. La première pensée qui vint à Annibal, fui d'éviter le défilé par quelque détour. Mais la neige ne lui permit pas d'en sortir. s> (II!, ii.)

Enfin^ Von arrive à certain défilé : cette expression de l'auteur implique l'idée d'une assez longue marche déjà effectuée à la descente des Alpes, lorsque l'armée fut arrêtée par le défilé en question. Et une phrase précédente que nous avons également soulignée, la descente était étroite, raide, etc., montre encore que l'armée avait déjà auparavant descendu par une pente très-rapide où, pour peu qu'on manquât le vrai chemin, couvert de neige, on glissait dans un précipice. Or, si l'on considère le terrain du mont Cenis, où le chemin primitif (comme tout chemin de cette sorte) suit généralement le fond de la vallée, la première pente de ce chemin qui .présente de telles conditions à la descente par la vallée de la Cenise, se rencontre immédiatement après le lieu appelé la Grande- Croix. Ainsi, la pente très-raide dont il s'agit dans ce texte

§ XVl. - DESCENTE EN ITALIE. 245

est à l'endroit du chemin qu'on désigne encore de nos jours sous le nom d'Échelles de Saint-Nicolas, au bas desquelles on passe dans une petite plaine de même nom. Donc, tout au moins, l'armée carthaginoise était déjà plus bas que la plaine de Saint-Nicolas, lorsqu'elle fut arrêtée par le défilé dont parle l'auteur. Dès lors, en considérant le terrain à la suite, ce défilé même que les éléphants ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir dans un espace d'un stade et demi (277 mètres), et où se présentait la pente la plus rapide de tout le chemin, nous paraît avoir été à la descente de la Perrière {Ferrera) sur la Novalaise (Novalesa)^ très-près de la vieille Perrière (Ferrera vecchia). Là en effet, la pente est excessivement rapide, sinueuse, et présente beaucoup de difficultés : en un mot, c'est la partie la plus difficile de toute la descente du mont Cenis par le vieux chemin. Et la neige ne permit pas à Annibal de faire remonter de là son armée, pour tâcher de passer sur l'un des côtés, où il existe effectivement d'autrès chemins, mais encore plus difficiles.

a 11 y fut arrêté, dit l'auteur, par un incident particulier, et qui est propre à ces montagnes. Sur la neige de l'hiver précédent, il en était tombé de nouvelle ; celle-ci, étant molle et peu profonde, se laissait aisément ouvrir : mais quand elle eut été foulée, et que l'on marcha sur celle de dessous, qui était ferme et qui résistait, les pieds ne pouvant s'assurer, les soldats chancelants faisaient presque autant de chutes que de pas; comme il arrive quand on met le pied sur un terrain couvert de glace.

Cet accident ea attirait un autre plus fâcheux encore. Quand les soldats étaient tombés et qu'ils voulaient s'aider de leurs genoux, ou s'accrocher à quelque chose pour se relever, ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils avaient pris pour se retenir. Pour les bètes de charge, après avoir cassé la glace en se relevant, elles restaient comme glacées elles-mêmes dans les trous qu'elles avaient creusés : sans pouvoir, sous le pesant fardeau qu'elles portaient, vaincre la dureté de la neige qui était tombée là depuis plusieurs années* Il fallut donc chercher un autre expédient. » (III, xi.)

L'explication présentée ici par Polybe ne nous semble pas pouvoir supporter l'épreuve de la critique. En effet, peut-on admettre qu'Annibal avec son armée ait franchi la ligne de faîte des Alpes à un col où la neige persistât d'année en année, quand on sait que partout sur cette ligne de faîte il existe des cols où la neige disparait chaque année, au moins pendant un ou deux mois de l'été? Il en existe trois de cette sorte rien que dans la partie de la ligne de faîte comprise entre le col du mont Genis et le col de Fréjus^ sous lequel on a percé de nos jours le grand tunnel des Alpes (1), sans compter ces deux cols extrêmes. Polybe lui-même n'a-t-il pas dit qu'Annibal était guidé par des Gaulois cisalpins qui communiquaient fré* quemment avec les Gaulois de dessus le Rhône dans la

(l) A savoir: le col du Petit mont Cenis, le col de Clapier, et le 00/ de ia Pelouse.

mère patrie, et qui, par conséquent, devaient connaître les bons chemins pour franchir les Alpes ? Et sur de la neige perpétuelle, à quoi les soldats d'Annibal eussent-ils pu s'accrocher, et qu'eussent-ils pu entraîner avec eux dans leur chute, comme il est dit ? Quelle idée pourraiton se faire d'un chemin battu dans une neige perpétuelle ? Tout chemin battu dans les neiges des hautes montagnes, durant l'hiver, ne devient-il pas une tran^ chée? Comment donc les soldats d'Annibal, à la première pente rapide (aux Échelles de Saint-Nicolas), auraient-ils pu manquer un tel chemin? Et s'il existait là un chemin ordinaire, couvert par la neige nouvelle, comment, plus baSf pouvait-il exister de la neige perpétuelle ? Il ne s'agit donc ici que d'une explication scientifique et générale des phénomènes que présente la neige sur les hruts sommets des Alpes : explication sur laquelle il ne conviendrait point d'être sévère, vu l'état des sciences physiques à l'époque où Polybe écrivait. Reconnaissons donc , nonobstant ce texte , que sur le chemin suivi par Annibal à la descente des Alpes, il existait seulement de la neige nouvellement tombée.

a II prit le parti de camper à la tête du défile, et pour cela il en fit ôter la neige. On creusa ensuite par ses ordres un chemin dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec tant de vigueur, qu'au bout du jour qu'il avait été entrepris (même douzihne jour), les bêtes de charge et les chevaux descendirent sans beaucoup de peine. On les envoya aussitôt dans les pâturages, et l'on

établit le camp dans la plaine, où il n'était pas tombé de neige. Restait à élargir assez le chemin pour que les éléphants y pussent passer. On donna cette tâche aux Na->^ mides, que l'on partagea par bandes qui se succédaient les unes aux autres, et qui purent à peine finir en trois jours {treizième, quatorzième et quinzième jour ^ à dater de l'entrée dans les Alpes). Au bout de ce temps (à la fin du quinzième jour), les éléphants descendirent exténués par la faim, ne pouvant qu'avec peine se soutenir. Car, quoique sur le penchant des Alpes il se trouve des deux côtés des arbres, des forêts, et que la terre y puisse être cuUiyée, il n'en est pas de même de la cime et des lieux voisins. Couverts de neige pendant toutes les saisons, comment pourraient-ils rien produire ? L'armée descendit la dernière, et au troisième jour (du travail pour élargir le chemin, quinzième jour à dater de l'entrée dans les Alpes), elle entra enfin dans la plaine, mais beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était au sortir de VEspagne. Sur la roule elle avait beaucoup perdu de son monde, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, soit au passage des rivières. Les rochers et les défilés des Alpes lui avaient encore fait perdre beaucoup de soldats, mais incomparablement plus de chevaux et de bêtes de charge.

(c II y avait cinq mois et demi qu'Annibal était parti de la nouvelle Carthage, en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô et parmi les Insubriens, sans que le déchet de son armée eût rien diminué de son audace.

Cependant il ne lui restait plus que douze mille Africains et huit mille Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux. C'est de Iui*mème que nous savons cette circonstance, qui a été gravée par son ordre sur une colonne près du promontoire Lacinien (1). » (III, xi.)

Revenons sur quelques détails de cette partie impor* tante du récit, que nous n'avons pas voulu interrompre, afin de laisser sous les yeux du lecteur le tableau com-> plet de l'arrivée d'Annibal en Italie.

Le camp établi à la tète du défilé où l'armée carthaginoise eut tant de peine à passer, dut s'étendre sur le chemin en remontant depuis la Perrière jusqu'à la plaine de Saint-Nicolas, peut-être encore plus haut : les chevaux avec les bêtes de charge restant d'abord arrêtés en bas tout près du défilé, par où le soir même du premier jour de travail au chemin ils descendirent les premiers. Ici il y avait du bois, les troupes purent faire du feu et s'abriter assez bien.

Ensuite, pour franchir ce défilé avec les éléphants, Annibal fit élargir le chemin, le fit tailler, creuser dans le rocher même.

C'estdoncici que devrait s'appliquerle fabuleux vinaigre dont Tite-Live fait mention en ces termes : (< Comme il fallait tailler le roc, les soldats abattent aux environs d'énormes arbres, les tronçonnent et en font un monceau

(1) Âigourd'hui promontoire des Colonnes (capo délie Colonne), situé à l'extrémité méridionale de ritalie, entre le golfe de Tarente et le golfe de Squillace, non loin de Crotone.

de bois immense, et ce monceau (un vent assez fort pour bien activer le feu s'étant alors élevé), ils y met* tent le feu, et ils font perdre au roc brûlant sa cohésion en y versant du vinaigre. — Ardentiaque saœa infuso aceto putrefaciunt. — Dès lors ils taillent avec le fer le roc calciné par le feu, et ils adoucissent la pente du chemin par quelques détours peu considérables, de manière que non-seulement les bètes de charge, mais encore les éléphants y pussent descendre. » (XXI, ixxvii.)

Ammien Marcellin s'exprime en d'autres termes , mais dans le même sens. « Annibal, dit-il, informé de cela par des transfuges (informé que le consul allait l'attendre au débouché des Alpes) , prit un autre chemin jusqu'alors impraticable ; et s'étant ouvert un passage dans un rocher excessivement élevé, qu'il creusa par la force d'un grand feu et en y versant du vinaigre, — excùaque rupe in imr meiisum elata, quam cremando vi magna flammarum acetoque infuso dissolvit, — il passa la Durance que ses gouffres variables rendent dangereuse et il arriva le premier dans le pays des Étrusques. » (XV, x.)

Juvénal de son côté dit au même sujet, en parlant de la marche d' Annibal depuis l'Espagne :

Pyrenœum Transilit. Opposuit natura Alpemque^ nivemque : Diducit scopuloSf et montem rumpit acceto.

(S. X, V. iSi.)

Ce que nous traduisons de la manière suivante : « 11

§ XVi. - DESCENTE EN ITALIE. 251

franchit les Pyrénées. La nature lui opposait les Alpes et

leur neige : il s'ouvre un passage à travers les blocs de

roche, et se taille au pic un chemin dans la montagne. >

Car, assurément, Juvénal connaissait le récit de Polybe *

concernant la marche d'Annibal depuis l'Espagne jusqu'en Italie, et ces vers mêmes en sont une preuve. Or il avait trop de jugement et il réfléchissait trop pour admettre comme Tite-Live qu'Annibal se fût ouvert un chemin dans un rocher des Alpes au moyen du feu et du vinaigre. Et même, si par impossible il l'eût admis, et qu'il eût voulu indiquer dans les vers précédents un fait de cette nature, il écrivait trop purement, pour qu'il y eût employé le verbe rumpit : verbe qui indique une action purement physique et instantanément violente : il brisa; mais il y eût employé quelque autre verbe, tel que solvitj qui indique une action chimique et graduellement efficace, comme celle du vinaigre opérant une désagrégation mole» culaire. On a vu que Tite-Live, au sujet du vinaigre, a employé le verbe putrefaciunt ; et Ammien Marcellin, le verbe dissolvit. Et d'ailleurs, comment Juvénal aurait-il omis d'indiquer l'action simultanée du feu, qui était une condition essentielle du fait mentionné par Tite-Live?

On doit donc croire, d'après ce texte même de Juvénal, que le mot latin acetum (qui paraît provenir avec beaucoup d'autres d'un radical commun, peut-être d'acus?), outre son emploi général pour désigner du vinaigre, était encore usité parmi les ouvriers latins, pour désigner quelque instrument de travail d'une forme aiguë, propre à péné-

trer, à piocher dans un terrain très-dur et très-pierreox, comme notre pioche ou notre pic.

Prends-moi ton pic et me romps ce caillou,

a dit le Fabuliste. Du reste, n'avons-nous pas en français un même mot, au genre près, pour indiquer soit une liqueur semblable au vinaigre, piquette, soit un instrument propre à pénétrer dans le sol, piquet? Et si, d un sens à l'autre, le genre de notre mot diffère, avons-nous la certitude que le mot employé ici par Juvénal, aceto, soit du même genre que lorsqu'il est pris au sens de vinaigre, acetum ( 1) ?

Concluons donc que Juvénal, dans les vers cités plus haut, a reproduit exactement le sens du récit de Polybe,

(1) Il 86 présente dans les Commentaires de César une difficulté de la même nature, c'est-à-dire un mot qu'on est obligé de prendre dans un sens qn'aucaa lexique latin ne lui attribue. Il s'agit du mot oar{>. Voici d'abord, suivant Tex* cellent dictionnaire de MM. L. Quicherat et A. Davelut, les diverses acceptions dans lesquelles les auteurs latins ont employé ce mot : essieu, char, axe du monde, tropique, voûte du ciel, région du ciel ou de la terre, anneau gui reçoit le gond d'une porte, soupape d'un tuyau de machine hydraulique^ orle de la eolute d'un chapiteau, roues radiées, animal inconnu. On voit donc que, dans toutes ces acceptions, se trouve l'idée commune d'un axe unique autour duquel une chose tourne ou pourrait tourner. Or un axe quelconque est nécessairement rectiligne; et César, en remontant à ce sens fondamental du mot axis, l'a employé, tout au contraire des acceptions mentionnées ci-dessus, dans le sens de tiges rectilignes, dans le sens de chevilles multiples servant à fixer d'une manière invariable les diverses pièces d'une charpente, telle qu'était la charpente établie en forme de toit horizontal, et sous laquelle ses soldats se mirent à couvert en élevant la grande tour de briques au siège de Marseille. « Et sur ces deux poutres, dit-il, les soldats placèrent des solives directement en travers, et ils les fixèrent en place avec des chevilles : — supraque eu tigna diredo transversas trabes injecerunt, casque axibus religarunt, [Ctv., H, ix.)

et que notre propre version de ces mêmes vers reproduit fidèlement la pensée de Juvénal.

Ajoutons que ces deux acceptions du mot latin acetum expliqueraient tout naturellement, par la confusion de Tune avec l'autre^ cette erreur de l'emploi imaginaire du vinaigre pour ouvrir un chemin au flanc d'une montagne : erreur qui se serait facilement propagée parmi le peuple 9 toujours ami du merveilleux , et que Tite-Live aurait acceptée sans assez d'examen.

Ainsi, le chemin suivi par Annibal à travers les Alpes présentait une difficulté particulière et très-remarquable à la partie moyenne de la descente du côté de l'Italie. Là existait un défilé d'environ 277 mètres de longueuri où ce chemin était si rapide et si étroit qu'un cheval n'y pouvait passer. Cela non-seulement démontre avec évidence qu' Annibal, guidé par les Gaulois cisalpins, a suivi dans la traversée des Alpes un chemin très-difficile et très-peu fréquenté, où jamais avant lui aucune armée, aucun convoi de bètes de charge n'avait passé, tel que devait être alors le chemin du mont Cenis ; mais encore on peut tirer de ce fait une preuve certaine et directe qu' Annibal a traversé les Alpes par l'ancien chemin du mont Cenis.

En effet, il y a toute certitude^ d'après l'orographie des Alpes, qu'une armée qui y entre au bord du Rhône, à une distance de la mer comprise entre quatre et quatorze journées de marche, pour gagner l'Italie, ne pourra franchir leur ligne de faite qu'à l'un de ces trois

cols, OU du mont Genèvre, ou du Petit-Saint-Bemard, ou du mont Cenis. Or les chemins qui passent aux deux premiers de ces trois cols sont incontestablement les meilleurs, de tout temps ils ont été fréquentés pour les communications entre la Gaule et l'Italie, enfin ni Tun ni l'autre ne présente dans la partie moyenne du \ersant italien un terrain particulièrement très-difficile et très-rapide ; tandis que l'ancien chemin du mont Cenis est le plus difficile des trois, n'a été que bien peu fréquenté jadis, et présente dans la partie moyenne du versant italien un terrain très-difficile et très-rapide, par lequel il faut absolument descendre pour arriver au fond d'un cirque de montagnes, où l'on voit aujourd'hui le village deNovaiesa^ ou de la Novalaise. On peut donc dire avec toute certitude non -seulement qu'Ânnibal a passé au mont Cenis, mais encore que c'est lui-même qui a ouvert ce passage, en faisant tailler au pic un chemin dans le rocher à l'endroit le plus difficile : ce qui l'a rendu praticable aux chevaux et aux bêtes de charge.

Voici enfin ce qu'en dilV Ulysses Belgic(hGallicus de 1 631, déjà cité plus haut : — a Lorsqu'on est arrivé au couvent, qui est sur la frontière de Savoie, il reste un demi-mille à faire jusqu'à une auberge devant laquelle est érigée Une grande croix de bois. Ld commence, sur un terrain rocheux^ un chemin en pente rapide et sinueuse, fatiguant pour le cheval et pour le cavalier, dangereux pour ceux qui se font porter. Après qu'on est descendu par là un demi-millej on remonte à cheval pour pouvoir passer le

ruisseau de Semar ou de Saint-Nicolas (la Cenise)^ qui sort du lac du mont Senis^ et vient se précipiter là dans la vallée avec un grand fracas. La fonte des neiges le rend parfois infranchissable; pour le passer à gué nous eussions eu de l'eau jusqu'à la hauteur de la selle; mais à l'endroit où l'on voit de grosses pierres qui font saillie au-dessus de l'eau, il est plus profond : nous passâmes à pied sur ces pierres , pendant que les chevaux à notre gauche passaient à la nage. Les brouillards étaient si épais que nous perdîmes ensuite le chemin, et que nous eûmes beaucoup de peine à trouver un petit pont qui était sur notre gauche. L'ayant passé, nous eûmes à descendre très-bas jusqu'à un autre pont, au-delà duquel nous fûmes forcés de marcher à pied pendant un demi-mille dans la continuation de ce même chemin pierreux jusqu'au village de la Ferrerie {Ferrera) ; et ce n'eût pas été la fin de nos peines, si un travail d'Hercule n'eût ouvert /à, dans un endroit rocheux et en pente rapide {Ferrera-Vecchia) j un chemin qui nous permit de pousser jusqu^à un mille plus loin, au bourg de Novalesia (Novalesa); où nous fûmes assex bien traités, à VEscu de France, et où le feu et le vin nous réchauffèrent... Après y avoir dîné, nous eûmes à faire dans une gorge de montagnes et par un temps pluvieux un mille de chemin jusqu'à la ville de Suza (Suse), dominée par un château, qui défend la vallée et commande le passage (1)... 2^

(1) Ulysses BelgicchGaliicuSi sive Itinerarium belgico-gallicum, p. 06t. Citons

Ëtait-il possible de rencontrer un accord plus complet, plus précis, entre l'itinéraire d'Annibal à la descente des Alpes, décrit par Polybe, et cet itinéraire de notre auteur allemand à la descente du Mont-Cenis, décrit par luimême? C'est donc bien le même chemin, sur le même terrain, qui a été décrit par les deux auteurs, à dix-huit siècles d'intervalle. Et en conséquence, le chemin ouvert dans la roche par Ânnibal , serait ce travail d'Hercule dont parle l'auteur allemand : car l'identité du lieu indiqué de part et d'autre, est claire et certaine.

Les pâturages où l'on envoya les bêtes de charge et les chevaux dès qu'ils furent descendus par le défilé, seraient d'abord cette vaste bande de terrain cultivé qui s'étend le long de la Cenise, depuis plus haut que Novalesa jusqu'auprès de Sma (Suse). Ce fond de la vallée est presque une plaine de huit à neuf kilomètres de longueur, sur six à huit

le texte : — c Ubi zenodochium, terminum Sabaudife^ attigeris^ superest médium milL ad tabernam, cui prsegrandis lignea crux adstat. Heic sazosa haec^ declivis, et anfractuosa sese occipit via, molesta equo et equiti, bajalandis periculosa. Descensu med, milL facto^ conscendilur equus^ ut fiumen Semar vel S. Niico/ai, quod e lacula monte Senis ortum, ad prsBcipitiam hoc dedactum.magao strepita in vallem delabltur, penetrari posait. A nive copiosa qaandoqué impervium est; habaimus ad ephippia usquevadosum; verum obi eminentet in fluvio lapides conspiciuntur^ altius est : pedites obivimos lapides, equis sinistrorsum flumen tranantibus. Nebuls adeo denss erant ut devii facti tIz ponti* culum ad laevam invenire potuerimus. Per hune précédentes, profùnda iiicoe ad alium pontem itur, a quo protensum illud lapidosumque iter pedibus terere med, mill. necesse habuimus ad pagum la Ferrerie; nec heic qaies erat usqiie dum herculeis laboribus déclive hoc saxetum ad pag. Novalesiam 1 mill, cootinuaremus; quo à VEscu de France laute satis habiti fuimus, refodllati foco et vino... A prandio 1 mill. iter fuit inter angustas montium fauces plavioso cœlo ad oppidum Suiam, cui castellum, defendens vallem^ traositumque impediens, imminet... »

cents mètres de laideur; elle est exposée au midi, abondamment arrosée et couverte de prairies. Tous ces animaux durent donc y trouver immédiatement de bons pâturages, dont ils avaient grand besoin. Puis on dut leur en chercher d'autres tout le long de la Doire-Ripaire. Mais, comme la saison était déjà fort avancée, six à sept mille chevaux n'eussent pu y trouver à vivre pendant plusieurs jours; il fallut donc se porter en avant sans retard, et on alla établir le camp dans la plaine.

Le lieu de la plaine où le camp fut établi serait selon nous à Saint-Ambroise, Sant'Ambrogio. II est vrai que, pour se rendre du défilé de la vieille Ferrière à Saiut- Ambroise, la distance est d'environ trente-sept kilomètres ; mais d'abord, a l'égard des chevaux et des bêtes de charge qui étaient déjà descendus , cela ne peut faire aucune difficulté ; et, pour les troupes qui allaient suivre, il fallait aviser d'avance à leur trouver beaucoup de vivres, et encore un emplacement très-favorable où elles pussent se reposer et se remettre de tant de fatigues et de souffrances. Or, pour trouver tout cela, il fallait pousser jusqu'à Saint-Ambroise , où l'on arrive effectivement dans le pays de production, dans ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux. Aujourd'hui même, tout près de Saint- Ambroise^ à Condove, se tiennent des marchés importants de toutes sortes de denrées. Quant à la considération de distance, que les troupes elles-mêmes auraient eu à faire trente*sept kilomètres pour se rendre au camp placé à Saint-Ambroise, déjà on les a vues en faire autant pen-

dant la nuit et tout d'une traite, à l'occasion du passage du Rhône; et ici, après trois jours d'arrêt sur place, après y avoir tant souffert du froid et de la faim, elles devaient être très-disposées à marcher et à pousser en avant, soit pour ranimer dans leurs membres la circula* tion du sang, soit pour assouvir leur faim.

Polybe, en faisant ici le compte du temps qu'il avait fallu à l'intrépide Carthaginois pour venir jusque dans les plaines du Pô , à partir de la nouvelle Carthage, y comprend pour (pAtnze jours le temps que lui avait coûté le passage des Alpes. Tel est donc le nombre total de jours, y compris les jours de marche et les jours de repos ou d'arrêt forcé, qu'a duré le passage de ces montagnes. Effectivement, en comptant un par un avec l'auteur tous les jours écoulés jusqu'ici, à dater du jour même où Ânnibal est entré dans les Alpes au bord du Rhône, près de l'ancienne Augustum, aujourd'hui Aoste, nous venons de voir en fin de compte qu'il s'est écoulé précisément (pAinze jours. Sur ces quinze jours comptés, il a fallu neuf jours pour monter jusqu'à la ligne de faîte des Alpes : lesquels se subdivisent en un jour de repos intermédiaire à Chambéry, et huit jours de marche pour atteindre le faîte. — Là, il a été donné à l'armée deux jours complets de repos. — Pour descendre il a fallu quatre jours : qui doivent être subdivisés, nombres ronds, en deuai jours de marche et deux jours d'arrêt forcé devant le défilé ; car le premier jour l'armée est descendue jusqu'au défilé^ et le quatrième jour elle est descendue jusqu'aux

plaines du Pô. Gela fait donc, en résumé^ d'une part, dio) jours de marche effective^ et, de l'autre part, cinq jours de repos ou d'arrêt forcé : au total, quinze jours employés à la traversée des Alpes.

Or Polybe a dit précédemment, lorsque tout d'abord il indiquait à grands traits le chemin qu'Ânnibal avait à faire depuis le passage du Rhône, pour parvenir en Italie dans les plaines du Pô, que la longueur de la traversée des Alpes était de douze cents stades^ ou de 222 kilomètres. Et Annibal ayant accompli cette traversée en dix jours de marche effective^ il en résulte que la longueur moyenne des marches de l'armée carthaginoise à travers les Alpes dut être en réalité de cent vingt stades j ou de 22 kilomètres, comme d'avance nous l'avons admis ci-dessus pour déterminer chaque jour la position d'Ânnibal. La preuve que nous nous étions engagé à fournir de ce chef se trouve donc actuellement fournie.

Et il ne nous reste plus qu'à constater la longueur réelle du chemin que nous venons de faire suivre à Annibal dans la traversée des Alpes, pour qu'on puisse juger si elle s'accorde avec la longueur de douze cents stades indiquée par l'auteur. Or cette longueur réelle de la traversée des Alpes par le mont Cenis, à partir de l'entrée de ces montagnes par Aoste {Augustum^ proche de l'embouchure du Guiers dans le Rhône], jusqu'à Saint-Ambroise en Piémont (Sant* Ambrogio) où le chemin débouche dans les plaines du Pô, si on en relève la plus grande part dans le tableau des distances du chemin de

fer (qui sont partout un peu plus courtes qu'en suivant le vieux chemin naturel), on trouve en somme, nombres ronds, 2 f 4 kilomètres (1 ). Ce qu'on doit considérer comme en parfait accord avec les 1 200 stades (ou 222 kilomètres) indiqués par Polybe.

Mais surtout nous prions le lecteur de vouloir bien arrêter un instant toute son attention sur ce dernier trait du récit, où Polybe nous montre Annibal arrivant ainsi en Italie au prix de pertes énormes de tout genre, — « sans que le déchet de son armée, dit-il, eût rien diminué de son audace. » — Il faut donc bien, comme nous l'avons avancé, que le fait seul d'être parvenu en Gaule cisalpine, fût aux yeux d'Annibal de la plus grande importance pour l'exécution de son plan militaire et politique et même que, dans son audace et sa prudence signalée» il comptât encore plus sur la force de sa politique que sur la force de son armée.

(1) En voici le détail :

D'Aosle à Novalaise 16 kilomètres.

De là à Chambéry 13 —

De là à Modane 96 —

De là à Lans-le-Bourg 24 —

De là à Sttse 38 —

De là à Saint-Ambroise 27 —

En somme 214 kilomètres.

§ XVII. — Le consal Scipion devancé encore piar Annibal dans la Gaule cisalpine. Prise de Turin. Épouvante à Rome.

Voilà donc Annibal qui débouche des Alpes en Gaule cisalpine. Mais où est le consul Publius Scipion, que nous avons vu plus haut (p. 148) partir de l'embouchure du Rhône avec tant de précipitation, pour arriver auœ Alpes avant Annibal?

Polybe répond :« Du côté des Romaina, Publius Scipion, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait envoyé en Espagne Gneius son frère, et lui avait recommandé de tout tenter pour en chasser Asdrubal ; Scipion, dis-je, débarqua au port de Pises avec quelques troupes, dont il augmenta le nombre en passant par la Tyrrhénie, où il prit les légions qui^ sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. Avec cette arméCy il vint amsi camper dans les plaines du Pôj pressé d'en venir auœ mains avec le général carthaginois.

ce Mais laissons pour un moment ces deux chefs d^ armée en Italie, où nous les avons amenés, et, avant que d'entamer le récit des combats qu'ils se sont donnés, justifions en peu de mots le silence que nous avons gardé jusqu'ici sur certaines choses qui conviennent à This* toire... » (III, XI.)

Puis l'auteur se jette ici dans une longue digression qui n'a plus aucun rapport avec le récit de cette guerre, sauf de vous apprendre aux dernières lignes qu'il a voyagé

daus les Gaules : ce que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner plus haut.

Pour quelle raison tant de détails inutiles, interposés là? Voici à ce sujet notre opinion particulière, qui se fonde et sur les tendances personnelles de Tauteur, et sur la suite du récit, mais que nous croyons devoir indiquer d'avance, afin qu'on en puisse juger d'une manière complète. C'est que Polybe, si honnête, si excellent historien qu'il soit, paraîtrait néanmoins avoir conservé un peu de partialité en faveur de Publius Scipion et des troupes commandées par ce consul. Il a eu du moins en cela un motif louable, son attachement aux Scipions , à qui il devait la grande considération dont il jouissait dans le monde de Rome. Nous croyons donc que Polybe n'aurait pas voulu mettre ici en pleine lumière l'attitude respective des deux armées, à cette reprise de la seconde guerre punique au sein de l'Italie, après avoir débuté en Gaule transalpine comme on Ta vu ; et que la digression où il se jette ici aurait pour but de distraire le lecteur, afin qu'il ne prête pas une attention trop soutenue à l'attitude et aux mouvements de Publius Scipion, dans les conditions qui sont résultées pour lui consécutivement en Italie, de la stratégie d'Annibal en Gaule transalpine sur les rives du Rhône. Si, par exemple, Polybe eût dit succinctement en indiquant les lieux : Annibal déboucha des Alpes tout près de Turin : le consul Publius se trouvait du côté de Plaisance ou de Pavie (à 150 kilomètres de Tarin et de tous les débouchés des Alpes) : Annibal, aussitôt

son armée restaurée, marcha à lui et le rejeta au-delà du P6, etc.; quel rôle eût joué le consul Publius Scipion? Et cependant tel est, croyons-nous, le fond du récit qu'on va lire. Il importe donc que notre lecteur en juge luimême avec attention, s'il veut apprécier complètement les résultats ultérieurs de la stratégie étonnante d'Annibal en Gaule transalpine.

Rappelons tout d'abord un fait précédent, et la géographie nous éclairera, comme toujours. Dans la Gaule cispadane et non loin de Parme du côté de Modène, sur la grande route presque parallèle au Pô, se trouvait un bourg fortifié appelé Tanès ou Tanetum (aujourd'hui Tanelo). C'est là que nous avons vu plus haut (p. 1 12) se réfugier une armée romaine commandée par le préteur Lucius Manlius, et qui avait été mise en fuite par les Boiens. On envoya de Rome à son secours une seconde armée sous le commandement d'un second préteur. Celleci avait d'abord été levée par le consul Publius Scipion pour marcher contre Annibal, mais on l'envoya d'urgence contre les Boiens ; et Scipion en leva une autre qu'il emmena contre Annibal. Ces deux armées étaient sans doute pareilles.

Or maintenant, si l'on pèse avec attention les passages que nous avons soulignés dans le texte, il n'est pas bien difficile d'entrevoir que Publius en Italie s'est trouvé dans une incertitude eictrême à tous égards, et peut-être même encore sous le coup des appréhensions qu'avait dû lui inspirer en Gaule transalpine la stratégie d'Annibah

En effet, il débarque à Pises avec quelques troupes, dit l'auteur (car Publius avait envoyé en Espagne, sous le commandement de son frère, une partie de l'armée avec laquelle il s'était porté jusqu'au point de passage du Rhône par Annibal , pour l'y attaquer) ; puis « il augmente le nombre de ces troupes en passant par la Tyrrhénie (en lève-t-il là de nouvelles?), où il prend les légions qui, sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. » Ainsi, tout au moins Publius prend avec lui les deux armées des deux préteurs, dont l'une était pareille à celle qu'il avait eue précédemment sur les rives du Rhône, et dont l'autre était à la vérité affaiblie par une défaite précédente.

« Avec cette armée, dit le texte (il aurait pu dire, on le voit, avec cette double armée), Publius vint aussi camper dans les plaines du Pô, pressé d'un ardent désir d'en venir aux mains avec le général carthaginois, d Or il est manifeste que cette phrase évoque dans l'esprit du lecteur l'idée du consul se portant avec cette forte armée dans les plaines du Pô, non pas à un endroit quelconque, mais à l'endroit même où se trouve actuellement Annibal, assez près et en face de cet ennemi. Cela n'est pas dit positivement : car on reconnaîtrait plus loin que c'eût été inexact. Mais, comme aucun lieu de l'Italie n'a été nommé jusqu'ici dans le texte , sauf les plaines du Pô qui ont plus de 300 kilomètres d'étendue , il ne reste dans la pensée qu'une réminiscence vague de ce rapprochement illusoire des deux armées ennemies, sans qu'aucun point de re-

§XVn. —ÉPOUVANTE A ROME. 265

père en ait fixé dans Tespritet la position et le souvenir. De sorte qu'il suffira ensuite de retrouver le consul et Annibal proches l'un de l'autre, pour que tout aille bien.

On ne comprend pas du reste que l'auteur ait pu ajouter immédiatement ces paroles : « Mais laissons pour un moment ces deux chefs d'armée en Italie, où nous les avons amenés... » puisqu'il n'a nullement dit où ils les a amenés, où ils sont campés. Et enfin , les choses étant ainsi présentées très-convenablement pour le consul, sinon très-clairement pour le lecteur, le narrateur se jette dans une longue digression qui termine ce chapitre, et que nous passons.

Avant de reprendre Texamen du récit au chapitre suivant, il est bon de constater ici, au préalable, par quelle route le consul Publius, avec les troupes qu'il ramenait des bords du Rhône, dut se rendre dans les plaines du Pô, en passant par la Tyrrhénie et y prenant avec lui les deux armées envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. La position de ces deux armées, que nous connaissons, va nous guider jusque dans les plaines du Pô. De Pises, PubUus Scipion dut prendre la voie Aurélienne (déjà établie depuis vingt-quatre ans) et se diriger au nord en suivant le littoral de la Méditerranée jusqu'au port de Luna, situé à l'embouchure de la Macra (aujourd'hui la Magra), rivière qui séparait jadis la Tyrrhénie de la Ligurie. De là, il dut continuer sa marche dans la direction du nord en gravissant les Apennins sur la rive gauche de la Macra, et en passant à Aptui (PontremoU), ancienne capitale des

Apuani; pour descendre ensuite directement dans les plaines du Pô par Forum novum (Fornovo) sur le Tarus (le Taro), et y aboutir à Parma (Parme), ville qui appartenait encore alors aux Boiens ; et c'est dans les environs qu'il dut prendre avec lui les deux armées des deux préteurs, qui étaient venues à Tanès tout proche de Parme, Tune au secours de Tautre, comme on Ta vu. Là Publius serait bien déjà dans les plaines du Pô avec toute son année, comme Texige le texte ; mais il y serait à deux cents kilomètres de tous les débouchés des Alpes, à l'un desquels (près de la ville de Turin) nous avons laissé Annibal campéy lui aussi, dans les plaines du Pô, comme a dit notre auteur. Voyons donc la suite du récit.

ff Annibaly arrivé dans l'Italie avec l'armée que nous avons vue plus haut, campa au pied des Alpes, pour donner quelque repos à ses troupes. Elles en avaient un extrême besoin. Les fatigues qu'elles avaient essuyées à monter et à descendre par des chemins si difficiles, la disette de vivres, un délabrement affreux, les rendaient presque méconnaissables. 11 y en avait même un grand nombre que la faim et les travaux continuels avaient réduits au désespoir. On n'avait pu transporter entre des rochers autant de vivres qu'il en fallait pour une armée si nombreuse, et la plupart de ceux qu'on y avait transportés y étaient restés avec les bêtes de charge. Aussi, quoique Annibal au sortir du Rhône eût avec lui trentehuit mille hommes de pied et huit mille chevaux ; quand il eut passé les monts, il n'avait guère que la moitié de

cette armée ; et cette moitié était si changée par les travaux qu'elle avait essuyés, qu'on l'aurait prise pour une troupe de sauvages. » (III, xii.)

On voit par ce délabrement et cette faiblesse numérique de l'armée d'Annibal, quelle quantité considérable de troupes les Gaulois cisalpins durent lui fournir dans sa lutte contre toutes les forces des Romains et de leurs alliés : lutte qui se prolongea pendant seize ans au sein de l'Italie, sans qu'il reçût de Carthage aucun renfort notable. La seconde guerre punique fut donc bien, comme nous l'avons dit au début de ce travail , une guerre autant gauloise que carthaginoise.

(( Le premier soin qu'eut alors Ânnibal fut de leur re« lever le courage, et de leur fournir de quoi réparer leurs forces et celles des chevaux. Lorsqu'il les vit en bon étal, il tâcha d'abord d'engager les peuples du territoire de Turin, peuples situés au pied des Alpes, et qui étaient en guerre avec les Insubriens, de faire alliance avec lui. Ne pouvant par ses exhortations vaincre leur défiance, il alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois jours et fit passer au fil de Tépée tous ceux qui lui avaient été opposés. Celte expédition jeta une si grande terreur parmi tous les barbares voisins, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Les autres Gaulois qui habitaient ces plaines auraient bien souhaité se joindre à Annibal^ selon le projet qu'ils en avaient d* abord formé ; mais, comme les légions romaines étaient déjà sorties du pays, et avaient évité les embusca-

des qui leur avaient été dressées, ils aimaient mieux se tenir en repos, et d'ailleurs il y en avait parmi eux qui étaient obligés de prendre les armes pour les Romains. >

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