II. — PRÉPARATIFS. PRISES DE SAGONTE
« Annibaly après avoir poussé ses conquêtes jusqu'où il s'était proposé, revint mettre son armée en quartiers d'hiver à Carthagène, qui était comme la ville capitale de la nation, et comme le palais de cette partie de l'Espagne qui obéissait aux Carthaginois. Là il rencontra les ambassadeurs romains et leur donna audience ; ceux-ci, prenant les Dieux à témoin , lui recommandèrent de ne pas toucher à Sagonte, qui était sous leur protection, et de demeurer exactement en-deçà de l'Èbre, selon le traité fait avec Asdrubal. Annibal^ jeune alors et passionné pour la guerre, heureux dans ses projets et animé depuis longtemps contre les Romains, répondit, comme s'il eût pris le parti des Sagontins, qu'une sédition s'était depuis peu élevée parmi eux, qu'ils avaient pris les Romains pour arbitres, et que ces Romains avaient injustement condamné à mort quelques-uns des magistrats; qu'il ne laisserait pas cette injustice impunie; que de tout temps la coutume des Carthaginois avait été de prendre la défense de ceux qui étaient injustement persécutés. Et en même temps il dépêchait au sénat de Carthage pour savoir comment il agirait avec les Sagontins qui, fiers de l'alliance des Romains, en usaient mal avec quelquesuns des sujets de la république. En un mot, il ne raisonnait pas, il n'écoutait que la colère et l'emportement dont il était aveuglé. Au lieu de vraies raisons qui le faisaient agir, il se rejetait sur des prétextes frivoles, égarement ordinaire de ceux qui, peu touchés de l'honnête, ne suivent que les passions dont ils se sont laissé prévenir.
86 ANNIBAL EN QAULE.
Combien n'eût< il pas mieux fait de dire qu'il fallait que les Romains rendissent la Sardaigne aux Carthaginois, et les déchargeassent du tribut qu'ils leur avaient injustement imposé, dans les temps malheureux où ceux-ci avaient été chassés de cette île, et qu'il n'y aurait de paix entre eux et les Carthaginois qu'à cette condition ! Il lui est arrivé de là que, pour cacher la vraie raison qui lui mettait les armes à la main, et en avoir allégué une qui n'avait nul fondement, il a passé pour avoir commencé la guerre non-seulement contre le bon sens, mais encore contre toutes les règles de la justice. » (III, iv.)
Il est clair que Polybe parle de ceci comme un Romain, comme on en parlait dans la maison des Scipions. Néanmoins, en examinant avec attention les passages soulignés ci-dessus, on entrevoit, croyons-nous, la vérité des choses. Ainsi, il paraît qu'il existait dans Sagonte deux partis opposés, l'un en faveur des Romains, l'autre en fa* veur des Carthaginois ; que des troubles y étaient survenus à ce sujet ; et que les Romains pris pour arbitres avaient condamné à mort quelques-uns des magistrats de la cité favorables aux Carthaginois. Or, un véritable arbitrage étant essentiellement une intervention pacifique entre des dissidents, la violence même de la sentence de ces prétendus arbitres prouve clairement qu'elle avait été portée avec passion et dans l'intérêt même des Romains. Elle autorisait donc Annibal à employer aussi la violence pour venger la mort de ces magistrats, et pour soutenir contre les Romains eux-mômes ceux d'entre les Sagontins