M, 63; X, 2; XVIII, 28, XXX VI, A
186 CHAPiUlB H.
ont commis unô faute. Lh vérité est à Thistoire ce que les yeux sont aux animaux : Un animal â qui Ton enlève les yeux n'est plus bon à rien, et si l'on retire la vérité à Thisloire, elle devient inutile. »
Inutile, voilà pour lui le défaut essentiel : il n'aime pas tant la vérité pour elle-même, que pour les leçons profitables à tirer de l'histoire véridique.
En écrivant Thistoire, il veut composer un véritable traité de politique et de stnatégie expérimentale». La science du gouvernement, et Celle de la guerre, qui d'ailleurs en fait partie, ne peuvent pas s'étudier par la seule spéculation : elles ont des objets trop vuriables, trop peu soumis au raisonnement mathématique, pour être atteints avec certitude par voie de synthèse, Platon s'est étendu longuement sur la question de lorganisatioii des États, mais peu de gens sont capables de l'entendre ; aussi Polybe en écrira-t-il un résumé qui puisse trouver place au milieu de son histoire, et qui soit à la portée de toutes les intelligences. Ce eourt exposé théorique éclairera les exemples historiques et ^era complété, interprété par eux*. Pour Je commun des mortels, c'est l'histoire qui fournit lès données expérimentales nécessaires à l'édification d'une doctrine exacte et complète.
Pour le cas particulier où se place Polybe, c'est-àdire pour la partie de l'histoire qui touche de plus près ses lecteurs dans le temps et dans l'espace, il leur donnera, non seulement des principes généraux, ïnais des indications appropriées aux circonstances où
* POLTBB, VI, fragm.
^v'rT'-*^
ils se trouvent. Ce sont leurs voisins, leurs ennemis et leurs alliés d'hier et de demain, c'est eux-mêmes qu il leur montre dans son histoire, et la situation où ils se trouvent, les intérêts, les ambitions, les qualités et défauts de tous n'auront pas tellement changé qu'oû ne puisse deviner l'événement prochain par les exemples d'un passé récent.
« Si J'honjmey dans quelque circonstance que ce soit, pouvait se suffire à lui-même, la connaissance du passé ne serait peut-être que curieuse, et point du tout nécessaire. Mais il n'y a pas d'homme, pas de nation
qui puisse se vanter d'en être là 11 n'est donc
pas seulement beau, mais bien nécessaire de connaître
ce qui s'est passé avant nous * Les sciences et les
autres arts ne s'apprennent pas uniquement pour en avoir la connaissance. On cherche, en tout ce que Von fait y ou V agréable j ou l'honnête^ ou V utile. Cet ouvrage ne sera donc parfait et accompli que s'il apprend quel fut, après la conquête du monde entier par les Romains, l'état de chaque peuple en parti-^ culier, jas<^ au temps où de nouveaux troubles se sont élevés^ et qulil s'est fait un nouveau changement dans les'aff-aires. C'est sur ce changement que je me suis ppûsposé d'écrire. L'importance du sujet et les choses extraordiaaires qui s'y sont passées, m'y ont engagé ; mais la plus forte raison, c'est que j'ai contribué à l'exécution de certaines choses, et dirigé beaucoup d'entre elles. »
Tel est le premier des motifs qui l'ont décidé à
choisir pour sujet de son histoire la période d'un demi-siècle, qui se terminait au moment où il écrivait.
Il trouvait, en outre, dans le sujet lui-même, un très puissant intérêt et une grande unité : « Faire voir comment, en quel temps et pourquoi toutes les parties de la terre connues ont été réduites sous l'obéissance des Romains, événement dont le point initial est connu, le temps déterminé, le succès avoué et reconnu de tous* », voilà ce qu'il se propose. Impossible de trouver un champ plus riche, plus favorable à an enseignement expérimental de Tordre le plus élevé ; il a donc tout pour lui, sans oublier surtout Tintérêt immédiat, direct, de ces questions pour les compatriotes et contemporains de Polybe, ainsi que la documentation plus facile et plus sûre.
Nous avons déjà dit pourquoi et comment Polybe écrivait l'histoire : « Cette manière, dit-il, n'a pas seulement toujours été, mais est surtout de nos jours, la plus utile de toutes : nous sommes dans un siècle où les sciences et les arts ont fait de si grands progrès que ceux qui les aiment, en quelque circonstance qu'ils se trouvent, peuvent en tirer des règles de conduite. Aussi, songeant moins au plaisir qu'à Tutilité des lecteurs, nous n'avons voulu mettre dans cette histoire que des affaires politiques (aipayi^Ta) ', Je gens bien que cette manière d'écrire l'histoire a quelque chose d'ennuyeux, et que son uniformité ne la fera convenir qu'à une seule espèce de lecteurs. Les
> IX, tragm. Mai.
autres historiens, ou du moins la plupart, traitent toutes les parties de l'histoire, et disposent ainsi un plus* grand nombre de personnes à lire leurs ouvrages. » Tel, qui ne cherche dans cette lecture qu'une distraction, lit avec plaisir les généalogies des dieux et des héros. Le savant, qui veut tout approfondir, étudie avec intérêt les fondations de colonies, de villes, les relations des peuples entre eux, telles qu'Éphore les a décrites; mais le politique, lui, s'attache aux actions des peuples, des villes et des gouvernements. Nous nous sommes borné à l'exposé de cette dernière catégorie de faits, et nous y avons vu l'unique objet de notre ouvrage ; les lecteurs sérieux y trouveront seuls quelque attrait *. »
Il va de soi que l'histoire, ainsi comprise, ne peut se borner tiu récit des événements : il faut que l'hislorien en indique la suite, qu'il fasse ressortir les causes et les conséquences de chaque fait important, qu'il développe non seulement l'exposé des faits matériels, apparents, mais celui des agents invisibles, des forces naturelles, morales ou intellectuelles, qui mènent le monde. C'est à ce prix que son histoire sera un traité de politique et de stratégie, et non un récit de pure curiosité :
« Ceux qui lisent ou écrivent l'histoire ne doivent pas tant s'appliquer au récit pur et simple des faits importants qu'à ce qui s'est fait avant, pendant et après. Otez de l'histoire les raisons pour lesquelles tel événement est arrivé, les moyens que Ton a employés,
« Ibid.
l'^O CHAPÎTRE II.
le succès dont ils ont été suivis ; le reste n'est plus qu'un exercice de Tesprit, dont le lecteur ne pourra rien tirer pour son instruction *. Quelle utilité pènt-il trouver dans des récits de guerres, de combats, de sièges et prises de forteresses, avec des habitants réduits en servitude, si on ne lui révèle pas en même temps les causes qui, dans chaque xîircoûstance, onl déterminé les succès des uns et les revers des antres? L'issue des évéuements et des actions n'inspire au lecteur qu'un intérêt frivole, tandis que l'examen critique des pensées qui ont dirigé les aotes est fructueux pour rhomme qui veut s'instruire; c'est surtout l'explication minutieuse de la manière dont chaque affaire a été conduite, qui peut servir de leçon au lecteur attentif*. »
Cette manière de comprendre Thisloire nous donne de sérieuses garanties d'exactitude : à relier ainsi les événements, à les expliquer, à les contrôler l'un par Tautre, on obtient des vériflcations incessantes, oa dispose d'un instrument critique excellent. Rien de meilleur, pour s'assurer de l'exactitude d\ine assertion, pour la rectifier au besoin, que de s'attacher à comprendre comment les faits se sont déroulés; toute lacune dans la série des événements ou dans leur liaison fera soupçonner l'erreur. Or Polybe, dès qu'il y a cloute, se garde bien de rien affirmer sur la foi d'autrui :
^i Quant aux choses dont je doute, qu'en dirai-jeî Raconter hardiment et en tous détails des incidents
* XI, fragm.
LBS TEXTES. Mi
mal connus..., ce serait une faute, et périlleuse ; taire complètement ce qui a dû se faire, selon moi, dans une gfuerre, et a engendré les malheurs qui ont suivi, ce serait ftdre acte de paresse et de timidité. Je me résous à n'écrire que sommairement ce qui est douteux, en indiquant les apparences, les probabilités qui m'ont guidé. Je consulterai les dates et surtout les faits en tous détails*. »
« L'histoire, telle que Ta conçue Polybe, ne se boroe point à raconter ni à peindre, ni même à suggérer des réflexions utiles. La recherche approfondie des causes qui ont engendré les événements, la mise en lumière des occasions qui les ont déterminés, des circonstances où ils se sont produits, des effets qui en ont été tes conséquences, voilà ce que se propose essentiellement cette histoire, que Polybe appelle pragmatique, d'un terme employé à l'école péripatéticienne, et qui servait à désigner les sciences d'application praliq\ie et particulièrement les sciences morales. L'historien contemple les faits historiques, il les explique, il les juge; il disserte, il enseigne, en même temps qu'il peint ou qu'il raconte. II fait une pragmatie^ comme Polybe nomme maintes fois son œuvre, c'est-4-dire un traité de politique et de morale à propos du spectacle des choses humaines. Il travaille à former l'expérience du lecteur, à l'initier an maniement des «iffaires, à élever sa pensée, à développer en lui les germes de l'homme d'état* »,
« XXIX, î«.
* PiiRRON, Littérature grecque, p. 504.
La liaison des événements, les relations de cause à effet, chacun croit pouvoir les comprendre, les élucider convenablement. Cependant il faut bien reconnaître que l'histoire traitant surtout de questions politiques et militaipes, il y a là une certaine part de métier où la compétence des professionnels n'est pas illusoire:
a Combien n'est-il pas important d'entendre le récit des combats de terre et de mer, et des sièges, de la bouche de ceux qui y ont assisté, et d'avoir soi-même Texpérience de ces terribles événements et de tous les travaux militaires?* »
« Il est impossible de bien écrire sur les questions de guerre, si l'on n'a soi-même aucune notion d'art militaire, de même qu'il est impossible de bien discuter les affaires politiques si on ne les a pas étudiées et pratiquées. Il ne peut rien sortir de bien conçu et de parfaitement vrai, en pareille matière, d'un homme qui s est borné à lire des livres, et l'œuvre qu'il produira sera sans fruit pour ses lecteurs. Si on prive rhisloire de l'utilité qu'elle peut nous offrir, ce n'est plus qu'une compilation misérable, indigne d'un honnne intelligent. J'ajoute que, si l'on veut écrire quelque chose où il soit fait mention de certaines villes ou certaines régions, on s'expose au même genre d'erreurs si l'on ignore la géographie' ». « C'est ce qui est arrivé à Timée, comme à tous ceux qui se sont fitis exclusivement aux connaissances puisées dans les livres. Leurs récits manquent de cette sève, de cette