‹ AnomaliesChapitre 5 sur 7 · LE M YT HO M A NE · texte numérisé non relu

LE M YT HO M A NE

— «Moi, moi, un a^^ent allemand! Moi, en correspondance avec ces barbares dont la victoire serait une menace mortelle pour mon pays ! Oui, monsieur le commissaire, je m'appelle Schwartz, Ça, c'est vrai. Je me cacbe sous un faux nom, parce que je suis Suisse, monsieur, de Zurich, et sous le coup d'un arrêté d'expulsion. Cette lettre vient d'un M. Lachmann, en effet. C'est un fabricant de montres, à Genève, que je représente à Paris. Le grand coup dont il parle, c'est l'introduction en France d'un stock énorme de non montres pour soldats, celles qui se portent dans des bracelets de cuir. Nous avons pu les établir dans des conditions qui défient la concurrence. Rue de Mézièrcs, il y a un grand commissionnaire en horlogerie avec qui j'ai traité. Je suis sous le coup de cet arrêté d'expulsion pour avoir, l'autre semaine, manifesté, tout haut, dans un restaurant, mon peu de confiance dans l'offensive annoncée par les journaux. Un assistant m'a dénoncé comme ayant tenu des propos défaitistes. Cet arrêté d'expulsion, c'était ma ruine. De grosses influences agissent pour le faire rapporter. En attendant le succès de ces démarches, qui est certain, j'ai cru plus sage, au lieu de partir, de me terrer sous ce faux nom, dans cet hôtel garni, et j'ai continué mes affaires. Tout cela

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est aisé à vérifier, ainsi que l'endroit où j'ai dîné hier soir, chez un de mes amis qui est employé au Bon-Marché. Je vais vous donner son nom et son adresse. "

— «Vous les donnerez au juge d'instruction, monsieur Schwartz, » ditle commissaire. uMoi, je fais mon devoir en vous envoyant au Dépôt. Vous avouez l'infraction à l'arrêté d'expulsion. Cela suffit."

Il fit signe à l'agent Guillaume, que Schwartz suivit sans protestei' davantage, soit que, fort de son innocence, il considérât cette arrestation comme temporaire, soit que, coupable, il vît dans l'échec de son moyen de défense, la certitude de sa condamnation. Tel était le sentiment de Bollogne, qui dit à Garraube, quand ils furent seuls :

— « Le poteau et douze balles. Il ne les a pas volés. "

ni

Cette joie qu'éprouvaitle commissaire d'avoir eu raison contre son inspecteur était très grande. 8a stupeur fut plus grande encore, à voir, sur le coup de quatre heures, entrer dans

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son bureau Mme Qiiélineau et le prétendu Sostliène Sherlock.

— "M. Garraube m'a téléphoné, voilà un quart d'heure, pour savoir si je pouvais me rendre à votre bureau et tout de suite, avec ce petit. Il a tant insisté que j'ai laissé des amis que j'avais chez moi. Que se passe-t-il donc? »

— i< Vous êtes bien sûr que ce coup de téléphone vient de M. Garraube? »

— « Bien sûr. J'ai reconnu sa voix comme je reconnais la vôtre. »

— " C'est assez extraordinaire, " fitBollo^ne. « Mais le voici justement. Il va nous expliquer... »

La maigre silhouette de l'inspecteur se profilait en effet dans l'entre-bâillement de la porte. Par derrière un homme avançait la tête, qui dit aussitôt : « C'est lui! C'est bien lui! » Un cri lui répondit, poussé par le petit garçon, soudain tapi contre le fauteuil du commissaire, et il suppUait :

— Il Défendez moi, monsieur le commissaire. C'est papa. Il va me tuer! Il va me tuer! »

— " Oui, monsieur le commissaire, » proférait le nouveau venu. " J'ai le malheur d'être le père de ce drôle, Claude Jcandel, concierge de l'hôtel de M . le duc de Lautrec, avenue Montaigne. Il y a quinze jours que Sulpice — c'est

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son nom, monsieur le commissaire — a disparu, avec la bicyclette du chauffem* de M. le duc. On l'a vu filer vers la Seine. A-t-il cassé la machine? L'a-t-il vendue? Il n'a plus reparu. Va, tu l'auras, ta correction. . . "

Et avant qu'aucune des personnes présentes eût pu s'interposer, l'irascible père avait empoigné Sulpice, et il commençait de lui administrer une raclée qui arrachait des hurlements au misérable enfant. Trois sergents de ville accoururent du bureau voisin, attirés par ces cris. Ils eurent du mal à maîtriser Jeandel, qui finit par dire :

— « Je vous demande excuse, monsieur le commissaire, et à vous aussi, madame la générale, qui avez été si bonne pour lui. Monsieur m'a conté toute la chose » — il montrait Garraube. — « Je lui pardonnerais ce qu'il nous a fait, à sa mère et à moi, mais quand je pense comme il vous a menti, à vous, madame, et qu'il est cause qu'un monsieur est en prison ! Heureusement qu'il va ea sortir, m'a dit M . Garraube... Mais, demande pardon à Mme Quétineau, petit misérable, et à M. le commissaire. A genoux, tu entends, à genoux... «

Sulpice Jeandel — rendons-lui son vrai nom — s'était mis à genoux et balbutiait le pardon commandé.

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— ^< Je lui pardonne, monsieur Jeandel, >' dit la générale, que cette scène de violence avait forcée de s'asseoir, tant elle en était bouleversée. « Mais promettez-moi que c'est fini, que vous ne le corrigerez plus. Puisque vous dites que j'ai été bonne pour lui, vous me devez ça... »

— ' Je vous le promets, madame, " fit le père. « Allons, mon drôle, d faut rentrer. Ta mère t'attend. Marche. »

— " C'est à ne plus croire à personne, jamais, >• dit Mme Quétineau, quand la porte se fut refermée derrière le dos du colérique Jeandel emmenant son drôle. « Un enfant, ça doit être la vérité même. Ça n'a pas de raisons de mentir ! »

— « Aussi celui-là ment-il sans raison, >' fit Garraube. Et, de son ton de pince-sans-rire : « C'est en procédant par le simple, d'après votre principe, monsieur le commissaire, que j'ai mis la main sur le paquet. La lumière s'est faite quand ce Suisse. . . "

— -< Dites ce Boche, » interrompit Bollogne. « Le mensonge de ce petit ne prouve pas la véracité de cet homme. »

— " Certes, monsieur Bollogne, mais j'ai fait ma petite enquête, en vous quitLant. Paie de

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Mézières d'abord, j'ai déniché le commissionnaire en horlogerie, qui m'a confirmé tout ce que Fautre avait dit. Tout de suite nous sommes allés à la préfecture. L'arrêté d'expulsion était rapporté depuis hier. On va mettre Schwartz en liberté... Je vous disais donc que j'y ai vu clair, quand ce Suisse a raconté que le soi-disant Sosthène Sherlock s'était donné pour le fils du général Quétineau. Le voilà bien, le mythomane. Le mensonge lui pousse comme les feuilles aux arbres. L'idée m'est venue : ce petit garçon, tout seul à la gare de l'Est?. . . Mais que ferait d'autre un enfant qui se serait sauvé de chez lui et qui lirait les faits-divers des journaux? C'était mon hypothèse, vous vous souvenez? Puisque] étais à la préfecture, je monte chez qui de droit feuilleccr le dossier des enfants disparus. Qu'est-ce que j'y trouve? La photographie de Sosthène Sherlock, sous son vrai nom de Sulpice JeRndel. Encore un trait de mythomanie vaniteuse, le choix de ce prénom : Sosthène. C'est celui du duc chez qui sert son papa. Sherlock, c'est bien ce que je croyais : le Cinéma. Le temps d'aller avenue Montaigne, de causer avec le père Jeandel, de téléphoner à Madame. L'affaire était réglée en cinq sec. C'était très .simple en effet. »

— ^< Ce qui ne l'est pas, » répondit BoHogne,

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contredisant dans sa mauvaise immeur ses propos de la veille, " c'est que votre mythomane^ puisque mythomane il y a, aborde dans la rue le premier passant venu, et que ce passant soit un homme qui porte un nom allemand, qui se cache sous un nom français, qui soit en contravention avec la loi et qui reçoive des lettres équivoques au point que vous-même l'avez arrêté là-dessas. Remarquez. »

— '< C'est le type de l'erreur judiciaire, monsieur le commissaire, >' dit Garraube. u J'aime mon métier, vous le savez, et à cause de cela, je passe mon temps, quand j'en ai, à potasser les annales des Causes célèbres. L'erreur judiciaire, c'est toujours la rencontre d'un hasard et d'un faux témoignage. Vous parlez des enfants, madame la générale? C'est surtout d'eux qu'il faut se méfier, quand on les interroge comme témoins. Je vous dirai pourquoi : depuis l'heure où ils se lèvent jusqu'à celle où ils se couchent, ils vivent dans leur imagination. Ils la nourrissent de tout ce qu'ils voient ou écoutent. Ce petit, par exemple, n'entend parler que de réfugiés, il en devient un, — de feuimes condamnées par les Allemands, il devient le fils d'une d'entre elles, — d'espions qui renseignent les Boches sur les points de chute de leurs bombes, il est en mission auprès d'un d'eux. Ce

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qu'il y a de redoutable, c'est que l'on ne saisit pas quel intérêt ils ont à mentir. Ils n'en ont point. Nous retrouverons ce gosse-là, monsieur le commissaire. Il n'en est pas à sa dernière farce... » Et, redevenu le fonctionnaire enrégimenté qui prend la consigne chez son chef, l'inspecteur demanda : ^f Vous n'avez plus d'ordres à me donner, monsieur le commissaire?»

— " Non, » fit Bollogne, « vous pouvez aller. »

Et, resté en tète à tète avec la bienfaitrice du fourbe Sulpice :

— M Eh bien ! madame la générale, vous devez être contente. On vous a débarrassée d'une fière petite crapule. Vérifiez bien s'il n'a rien volé chez vous. Ce portefeuille qu'il prétendait lui avoir été donné par l'officier allemand. Dieu sait où il l'a chipé. . . >>

— « Il l'aura acheté avec l'argent de la bicyclette, )' insinua Mme Quétineau. « Chez moi, il était si gentil! S'il m'avait volée, j'en serais trop triste... Je le suis déjà tant de cette his-

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toire!... Je trouvais un peu de consolation, ])endant que mon mari est au front, à servir un peu, moi aussi, en m'occupant de ces gens des pays envahis. J'aurai toujours lidée qu'ils me trompent, maintenant... Et ce M. Garraube rayonnait, lui. Le petit ne s'y était pas mépris, car il est si intelligent, avec cela. Mon Dieu! Quelle pitié! « Le commissaire est un bien v( brave homme, " me disait-il en partant de chez vous, hier matin... « Mais l'autre, comme « il a l'air méchant ! » Et c'est si vrai. . . »

— « Ce pauvre Garraube, méchant ! •' dit Bollogne, visiblement consolé de sa déconvenue professionnelle par le suffrage de la femme d'un des officiers supérieurs qui se sont distingués dans cette guerre — suffrage fondé sur l'opinion du petit pervers qu'il venait de voir démasqué devant lui ! — « Non, madame la générale, il n'est pas méchant. C'est un maniaque et qui se croit un peu Sherlock Holmes lui aussi, comme notre gentille fripouille de Sulpice. Des affaires comme celle d'aujourd'hui, où il n'a pourtant réussi que par un hasard, — il l'avoue luimême, — lui tournent la tête. Il mériterait que je la lui fisse laver, sa tête, par les grands patrons. Je n'aurais qu'à signaler dans mon rapport qu'il s'est permis d'arrêter M. Schwartz sans ordre, me de Lisbonne, c'est-à-dire hors du

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quartier où il doit se cantonner, de par ses fonctions. Mais, » — sur un geste de Mme Quétineau, — " soyez tranquille, madame la générale, je passerai son incorrection sous silence. Quand Sulpice vous a dit que j'étais un bien brave homme, il n'a pas parlé en mythomnne!... Mythomane! Mythomane! Vous ne trouvez pas que ce mot vous a un son boche?. . . Mane. . . mane. . . »

Et haussant ses larges épaules, Bollogne se prit à rire très haut, de sa tine plaisanterie, tandis que la générale répondait :

— « Ah ! monsieur le commissaire, vous trouvez qu'il y a là de quoi rire? Moi, non. Je ne connais ce petit que depuis dix jours et je commençais à m'y attacher. Ah ! C'est lamentable !.^. »

Et l'excellente femme tira son mouchoir pour essuyer deux grosses larmes qui pointaient au bord de ses paupières.

Juillet 1919.

L'ÀMÏ HAINEUX

— u Nous casserons les ressorts de la voiture, si nous allons par ce chemin-là. .l'aperçois une auberf^e. Le mieux est de nous y arrêter. Cette bonne femme qui lave à cette fontaine nous gardera notre automobile. Mais ce diable de puy de Côme est haut. Nous sommes ici à 800 mètres. Il en a 1 255. Crois-tu, Etienne, que tu pourras marcher jusqu'au pied, et faire l'ascension ensuite? »

Tout en parlant de sa voix un peu métallique, Gontier ralentissait son moteur d'un geste, adroit et mesuré, de professionnel. La manche de son uniforme sombre l'indiquait. Il avait fait la guerre dans l'aviation et avec le grade de capitaine. Le nombre de ses brisques et de ses décoi'ations disait avec quelle énergie. C'était un homme de trente-cinq ans, très brun, petit mais musclé, râblé. Ses yeux noirs, trop rapprochés du nez, et la ligne aiguë de son profil donnaient à son visage osseux une

expression martiale, mais dure. Il avait auprès de lui un enfant d'une douzaine d'années, presque féminin d'aspect, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son teint transparent et facile à la rougeur. L'accent de ce garçonnet pour répondre à son compagnon trahit une timidité par son léger tremblement :

— " Je crois que je pourrai. . . , » dit-il, comme la petite automobile s'arrêtait et que la laveuse, quittant-son Unge, s'avançait vers les voyageurs. Elle n'était autre que la patronne du cabaret, sur la façade duquel se lisait cette inscription, tracée en énormes lettres : Au hêtre du Puyde-Dôme. Chez Jean-Louis. La femme essuyait, avec le coin de son tablier bleu, la peau drue et rouge de ses bras nus. Un large sourire engageant élargissait sa face ridée, qu'un demisiècle de vie dans la montagne avait tannée jusqu'à lui donner la couleur du cuir des guêtres de l'aviateur. Un grand chien de berger accompagnait de ses aboiements ces propos hospitaliers :

— « Vous voulez vous rafraîchir, messieurs? >' interroffeait-elie. " J'ai de la bonne bière et de la

limonade . Je vous installe ici ? . . . " — Elle avisait une pesante table de bois qu'elle souleva sans effort pour la placer dans l'ombre d'un hêtre colossal qui justiiiait l'enseigne de sa maison.

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— «Vous avez la vue du Pariou, du Gôme. Làbas, celle du puy de Dôme. A votre droite, c'est les Goules, le Chaudron, et, au delà, ce sommet tout écorcbé, c'est le Ghopme. Goûtez-moi cet air. Ah 1 le docteur ne vieut pas souvent chez Jean-Louis. >'

Paysage farouche, autant que la maritorne auvergnate qui en faisait les honneurs! C'était, au delà d'Orcine et de la Fontaine-du-!^erger, le plateau balayé des vents qui marque le point le plus élevé de la route, entre Clermont-Ferrand et Pontgibaud. Des coulées de lave refroidie hérissent le sol à perte de vue. Partout des cônes tronqués de volcans surgissent, ou des boursouflures qui rappellent les violentes convulsions des âges passés. Sur les pentes gazonnées de ces puys énumérés par l'aubergiste, des troupeaux paissent, des moutons d'un blanc presque fauve, des vaches noires ou rousses. Des tintements de clochettes accompagnent les lents mouvements de ces bêtes. Des sapins sombres mélangés à des bouleaux clairs revêtent d'autres pentes d'une végétation forte, grandie parmi les cendres des anciennes éruptions. Par les beaux jours d'été, comme celuici, un foisonnement de fleui's sauvages ondoie entre les scories et parmi les graminées : des pensées, des campanules, des véroniques, des

digitales. La grâce fragile de leurs corolles prend un caractère de pathétique dans ce décor de cataclysme. Mais un officier, parti pour le front en 1914, est blasé en 1919 sur les horizons catastrophiques. Gontier n'avait d'yeux en ce moment que pour sa machine :

— « Elle fume comme une locomotive, » disait-il après avoir débouché le radiateur, dont la vapeur s'échappait en sifflant. " C'est à elle qu'il faut donner à boire. . . » — Telle était sa réponse à l'invitation delà patronne. — " Pouvez-vous me tirer de l'eau dans cette cruche que vous avez là?... » — Et, quand la femme lui en eut apporté : — " Merci. Ça, » fit-il en riant haut, " c'est le pinard des moteurs. Mais ce pinard-ci est un peu trop froid. Je vais le verser au comptegoutte. — Rends-toi utile., Etienne, » continuat-il, en s'adressant à l'enfant. " Prends ma canne et mon Kodak, qui sont dans la capote, et aussi la carte de l'état-major... Nous allons vous laisser notre voiture, madame? Nous voulons monter, ce grand garçon-îà et moi, au puy de Côme. On nous a recommandé cette excursion. Nous trouverons bien du lait au retour? » Et sur un geste d'assentiment de l'hôtelière : — " Bourru, n'est-ce pas. Vous nous le trairez à notre arrivée... Ça te changera de tes gâteaux et de tes sucreries... » conclut-il en se tour-

nant vers l'cnfanl.. « Ça te fera plus de bien. »

— « C'est vrai qu'il est pâlot, " dit l'aubergiste. « Mais mignon tout de même. Donnez-le moi une année, monsieur le capitaine, vous verrez ses joues comme les miennes. " Elle rit de nouveau; puis avec l'esprit des gens de la campagne : — « C'est votre fils? »

— « Non, » répondit Gontier, sèchement.

— « Est-ce qu'il a perdu quelqu'un, qu'il est en deuil? '

— '< Oui, son père. »

— " A la guerre? Comme mon mari, alors, » reprit l'aubergiste. « Et mon garçon n'est pas démobilisé ! Il est de la classe 18. Ça fait que je suis toute seule. Mes deux filles sont mariées, l'une a Ternan. Vous connaissez? Non. C'est tout près. L'autre à Pulverière. Ce n'est pas loin non plus. Mais elles ont leurs maris et leurs marmots. Alors! Et vous j'enez? » continuât-elle en recommençant à questionner.

— " De Royat, » dit Gontier, « et nous voulons rentrer à six heures, parce que sa maman à lui l'attend. Il est trois heures et demie. Combien faut-il pour monter d'ici au sommet du Côme? "

— « Vous en avez pour quarante minutes au plus, » répondit Mme Jean-Louis, « et ce n'est pas dur, avec un sentier gentil, à l'ombre,

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dans le bois tout le temps. Un quart d'heure en baut pour voir le cratère, un quait d'heure pour la descente. Vous êtes ici avant cinq heures. Vous prenez votre lait. Vous m en direz des nouvelles. Par la Baraque. . . »

— " Nous revenons par Fontanat, " rectifia Gontier.

— " La Baraque ou Fontanat, en une demiheure vous êtes rentrés. "

TI

Les quarante minutes annoncées par l'aubergiste étaient passées et bien passées, que l'officier et l'enfant cheminaient toujours dans cette épaisse forêt qui ensauvage encore la silhouette vésuvienne du puy de Côme, ce frère jumeau du Pariou. L'aubergiste n'avait pas été plus véridique sur la facilité de l'ascension que sur sa durée. Les pieds des promeneurs glissaient sur la pouzzolane, à même laquelle les sapins séculaires agrippaient leurs racines. Sans cesse, il leur fallait enjamber un tronc abattu par le vent, se dégager de l'accrochage des ronces, contourner un rocher. Sans cesse Gontier de-

vait s'arrêter pour ne pas devancer le pauvre Etienne, dont le front moite, les joues roufjes, le souflle court, le pas iné{][al dénonçaient l'épuisement.

— « Décidément, >' dit l'aviateur dans une de ces haltes, « les Auvergnats sont comme les Arabes, qui ne savent jamais avec exactitude ni l'heure qu'il est, ni le jour, ni l'âge qu'ils ont, ni une distance. Que de fois nous l'avons constaté, ton père et moi, dans nos expéditions de Mauritanie! Mme Le Clerc a joliment bien fait de rester à Royat. Toi, tu es un homme. Il faut tenir. . . "

— î< C'est que j'ai joué au ballon tout ce matin, monsieur Gontier, » fit l'enfant. " Je ne sais pas si j'aurai la force. »

L'officier le regarda de ses yeux durs, où ne se lisait pas l'intérêt que la lassitude d'un petit être trop faible émeut si naturellement, semblet-il, chez un aine plus robuste. Le petit garçon s'était assis, tout en proférant cet aveu d'une voix éteinte, sur une de ces pierres éboulées qui. par place, barraient la route. Gontier eut un haussement d'épaules mécontent et une impatience dans la voix pour répondre :

— '< Pourquoi t'es-tu fatigué d'avance., quand tu savais que nous marchions ensemble cet après-midi?... » — Et durement : — « Puisque

ok' L'AMI HAINEOX

tu n'as pas plus d' amour-propre, reste ici. Moi, ce que j'ai commencé, je le finis toujours. C'est ma maxime. Je suis venu ici pour photographier le cratère de Côme. Je le photographierai... Le sommet ne peut pas être très loin à présent. " Il sondait l'espace, par delà les cimes des arbres, avec cette force d'attention particulière aux aviateurs, pour qui la moindre erreur d'observation est dangereuse. — « On se rend compte que la verdure est moins dense... Voyons, Etienne, » continua-t-il en s'adressant de nouveau à l'enfant. « Es-tu courageux? »

— " Je suis si fatigué ! . . . " dit le petit.

— « Tu n'as pas compris ma question. Si je te laisse ici, pour achever seuH'ascension, aurastu peur? Il ne s'agit que d'une vingtaine de minutes, cette fois, et pas des minutes de chez Jean-Louis. Le temps d'aller, de prendre mes instantanés et je reviens? "

— i< .le n'aurai pas peur, " fit l'enfant. « Je vais essayer de dormir sur ce gazon. Ça me reposera pour le retour. »

H y avait en effet, à côté de la pierre, un grand carré d'herbes et de fleurs, sur lequel il s'étendit, en fermant les paupières.

— "A tout de suite, » dit l'officier, qui s'éloigna d'un pas leste, maintenant qu'il n'avait plus

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à régler sa marche sur les petites jambes lassées d'Etienne.

Celui-ci, les paupières toujours closes, écoutait le froissement subit des brancliages sous les pieds rapides du marcheur. Il respirait l'arôme du cigare que l'autre avait allumé avant de repartir. Peu à peu, ce bruit s'atténua. Cet arôme se volatilisa. Etienne était seul, — seul avec l'immense mui'mure de la forêt. Il n'entendait plus que ces rumeurs, presque indiscernables les unes des autres : la plainte du vent dans les arbres, le bourdonnement des insectes autour des fleurs; par instant, la chute d'une pomme de pin tombant à travers les aiguilles, le cri d'un oiseau chasseur. Puis rien — que le vaste bruissement sans paroles de la nature, sous Téclatant soleil dont la gloire enveloppant les fiits immobiles, les branches à peine remuées, les herbes frémissantes, un vol de papillons de sombre velours ocellé, en train de se poursuivre. Au lieu de dormir, comme il l'avait projeté, Etienne avait rouvert les yeux. Il considérait les choses autour de lui : ces sapins, ces bouleaux, ces papillons, ces fleurs, ce ciel là-haut, et voici qu'à se sentir ainsi perdu, lui tout petit, tout cbétif, dans cette foret pour lui immense, une anxiété naissait en lui, comme im étonnement. Il se leva et fit quelques pas dans

la clairière. La sente qu'avait dû suivre Gontier s'enfonçait dans un couloir de troncs plus serrés. Etienne vint jusqu'à l'entrée, en se demandant :

— « Va-t-il bientôt revenir?... Mais s'il ne revenait pas?... "

Ces deux questions marquaient déjà l^ passage d'un état confusément émotif à une crise imaginative. Oui, si Gontier ne revenait pas? S'il l'avait amené dans cet endroit désert à dessein et pour le perdre? Cette déraisonnable idée n'eût pas plus tôt paru dans le champ de cet esprit d'enfant qu'elle cristallisa auteur d'elle tout un monde d'impressions à demi conscientes, que ces deux dernières semaines de séjour à Royat avaient suscitées dans le plus intime repli de sa personne. Encore maintenant, il les subissait sans les comprendre. C'avait été d'abord l'arrivée inopinée de Gontier dans son automobile, et aussitôt sa mère troublée. Une jalousie instinctive avait saisi le fils de la veuve, — fils unique et si choyé comme tel, si gâté, — simplement à n'être plus seul avec elle. Au restaurant, Gontier avait su se faire donner une table toute voisine de celle où Mme Le Clerc et son Etienne prenaient leurs repas. A la promenade et de quelque côté qu'ils allassent, dans le beau parc Bargoin, sur la route de Grave-

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noire, sur la voie romaine de Villars, sans cesse ils rencontraient l'aviateur. Sans cesse aussi, maintenant, au lieu de remonter avec le petit garçon, le soir, après le dîner, Mme Le Clerc demeurait sur la terrasse de l'hôtel, assise dans quelque groupe où Gontier se trouvait toujours. A la gène presque animale que la présence continue de cet intrus infligeait à l'enfant susceptible, un malaise s'ajoutait, celui d'une hostilité secrète de l'officier contre lui. Même quand cet homme l'embrassait et le caressait, dans la présence de la mère, Etienne se .'epliait, comme à l'approche d'un ennemi, avec ce sens obscur du danger, celui du chien vis-à-vis des gens qui n'aiment pas les bêtes. Dans le timbre de cette voix, qui lui prodiguait pourtant les mots de gentillesse, il devinait une antipathie, et surtout dans ce regard noir qu'il surprenait parfois posé sur lui avec luie fixité méchante. Et puis, lorsqu'ils étaient en tête à tête, les façons de Gontier changeaient. Il lui arrivait de parler au petit avec une brusquerie qui démentait ses câlineries devant témoin. Il lui soulignait d'un mot ses défauts, ainsi sa gourmandise tout à l'heure, — ses étourderies, ainsi l'imprévoyance de sa partie de ballon, ce matin. Et toujours, cette voix, toujours ce regard'. Et sa mère qui souriait à cet étranger avec une si évidente

amitié, sa mère qui lui avait demandé, à lui, en plaisantant, mais en le retjardant, elle aussi, d'une façon singulière :

— « Si le capitaine Gontier avait un fils, crois-tu qu'il serait un gentil papa? "

Etienne n'avait pas répondu. L'orphelin avait compris que la veuve pensait à se remarier. La visite de l'ancien camarade de son père à Royat s'expliquait trop. Soudain, à cette idée, il avait eu si mal qu'aucune parole n'avait pu lui venir. Il s'était mis nerveusement à rire, en baisant la main de sa mère, qui lui avait flatté les ©heveux sans insister, comme effrayée elle-même de sa propre phrase... Cette phrase revenait à l'enfant, dans cette crise d'angoisse que provoquait chez lui son isolemeuc au milieu de cette clairière déserte, et, avec cette phrase, toutes ces petites perceptions accumulées au plus profond de sa sensibilité. Comme une explosion se faisait en lui, qui lui arracha soudain ce cri d'épouvante :

— u 11 m'a mené dans ce bois pour me perdre ! . . . "

Il se répéta tout haut ces deux mots : " me perdre ! " Et des visions commencèrent d'affluer devant ses yeux : celles des contes de fées lus avec passion et crus à moitié, où de mauvais parents égarent des enfants comme lui dans

(les bois comme ceux-ci, pour les livrer en proie aux ogres et aux sorcières. Etienne savait bien qu'il n'y a ni ogres ni sorcières, et cependant la terreur éprouvée autrefois à l'idée de ces personnages fantastiques se mêlait, malgré le rappel de son bon sens, à la panique dont il était envahi comme d'une fièvre, et de seconde en seconde. Ce ([u'il savait, en revanche, et d'une manière positive, lui, le fils du commandant Le Clerc, tombé au front, c'est qu'il existe des armes à feu et qui tuent. Si ce n'était pas seulement pour le perdre que Gontier l'avait conduit dans cette forêt? S'il le guettait, en ce moment, derrière un de ces énormes troncs, avec un revolver?... Etienne regarde à droite, à gauche. Il croit voir qu'une ombre bouge, — ici..., non, là... Une sueur glacée l'inonde. Sa gorge se serre et se sèche. Il claque des dents. Les battements de son cœur lui retentissent dans la tête. Il tremble, et tout d'un coup, d'un furieux élan, il se précipite à travers le bois, se heurtant aux branches, se déchirant aux épines. Dans son inconscience il ne sent ni ces heurts, ni ces déchirures, ni son ancienne fatigue. Il a quitté la route qui conduit chez Jean-Louis et à l'extrémité de laquelle il trouverait l'automobile. Cette route, son ennemi la connaît. Il pourrait l'y pom'suivre et l'atteindre. C'est la béte

traquée qui ne sait pas où elle va. Mais elle est traquée, et elle fuit, elle fuit, droit devant elle, — follement !

— « Mais enfin, " demandait Mme Le Clerc à son fils plusieurs heures plus tard, après l'avoir déshabillé et couché, toujours tout tremblantet recru de fatigue. Et qu'elle était anxieuse elle aussi, inclinée sur le lit qu'il occupait dans une chambre à côté de la sienne ! Un médecin en tournée avait retrouvé Etienne assis sur un tas de cailloux, au bord de la route, de l'autre côté dupuy de Dôme,- entre le col de la Moreno et Nébouzat, Il l'avait interrogé et ramené à l'hôtel.

— " Mais enfin, qu'y a-t-il eu, mon petit? Si tu savais quel chagrin ta viens de me faire !...>'

C'était vrai que la pauvre femme avait passé par les affres d'une agonie, depuis l'instant où Contier avait surgi devant elle, fou d'inquiétude, et lui avait appris la disparition de l'enfant. Quelle surprise, à sa descente du sentier, de retrouver vide la clairière où il avait quitté Etienne! Il l'avait appelé de tous les côtés, pan-

sant que le petit garçon avait voulu se promener et qu'il s'était égaré. « îl aura peut-être marché vers l'automobile? " s'était-il ait, et lui-même avait couru vers l'auberge pour apprendre de Mme Jean-Louis qu'elle n'avait pas vu l'enfant. L'Auvergnate lui avait offert de l'accompagner dans la forêt avec le chien, i. Faites-lui sentir le manteau du petit garçon, " avait -elle suggéré. « Il suivra la piste. » Vaine expérience! Mais n'était-il pas possible qu'Etienne, égaré en effet, eût rencontré sur une route quelqu'un qui l'aurait remis dans, le chemin de Royat? Gontier était revenu à toute vitesse jusqu'à l'hôtel, pour apprendre du concierge que Mme Le Clerc commençait de s'inquiéter et que l'on n'avait aucune nouvelle de l'enfant. Comment paraître devant cette mère sans cet enfant? Il y avait entre elle et lui, — la divination du fils jaloux ne s'y était pas trompée, — quelque chose d'autre que de simples rapports du monde. Gontier était venu a Royat parce qu'il était amoureux de Constance Le Clerc, et, la semaine précédente, il lui avait demandé d'être sa femme. « Il faut que je vous connaisse mieux... " avait-elle répondu. Ce n'était pas un oui. Ce n'était pas un non. Une espérance passionnée le soulevait depuis cet entretien, et il revenait à elle, étant la cause

indirecte peut-être du plus terrible malheur! Il avait eu le courage d'affronter aussitôt cette entrevue. Devant sa désolation, Mme Le Clerc ne lui avait adressé aucun reproche. Mais l'officier avait eu cette certitude : après un accid'înt arrivé à son fils, elle serait perdue pour lui. Il avait multiplié les démarches, couru à Glermont pour mettre en mouvement la gendarmerie, remonté en automobile jusqu'au col des Goules, malgré la nuit. Quelle délivrance quand, au retour de cette expédition désespérée, il avait appris le retour de l'enfant!

— « ïl s'était perdu dans la montagne, » lui avait dit simplement le concierge de l'hôtel.

— " Je saurai tout demain, 55 avait pensé Gontier. « Le mieux est de ne pas chercher à voir Mme Le Clerc ce soir, et de lui écrire combien je suis heureux. " — Et, à mi-voix, il avait ajouté : — « Maudit garnement! Il a failli me porter malheur, comme son père. C'est étonnant comme il lui ressemble! »

Constance Le Clerc, elle aussi, penchée sur le lit d'Etienne, s'étonnait de cette ressemblance qui lui remuait tout le cœur, tandis qu'elle continuait de presser de questions le petit garçon qui blottissait contre la main de sa mère sa tète accablée par les sursauts de sa violente

crise d'anxiété. Revenu à lui-même, il avait honte d'avouer la vérité, qu'elle lui arrachait pourtant, morceau par moiceau.

— « Mais pourquoi n'as -tu pas attendu M. Gonticr? »

— » Je ne sais pas. . . "

— « Tu sais très bien. Tu as eu peur. . . "

— li Oui, j'ai eu peur. . . >■

— « Mais de quo?? As-tu entendu un bruit? Aperçu un passant?»

— « Non, j'ai eu peur en moi. »

— « Peur en toi? Mais pour quel motif? Sous quel prétexte?... "

Et tout bas, cachant son visage dans son oreiller et avec un sanglot :

— « J'ai eu peur de lui. . . »

— « Mais qui, lui? »

— « M. Gontier. "

— « Tu as eu peur de M. Gontier? »

Cette fois, le silence était brisé. Toujours sanglotant, Etienne confessait sa première crainte, celle que le capitaine l'eût mené là pour le perdre; puis l'autre, celle de l'assassinat. Il racontait sa fugue impulsive, et comment il avait, à une minute, reconnue de loin l'auberge et l'automobile, et qu'il n'avait pas pu prendre sur lui de se retrouver en face de Gontier, et qu'il était retourné du côté du puy

de Dôme, et son vagabondage affolé, à droite, à gauche, jusqu'à la rencontre du médecin, pour finir par ce cri, jeté à sa mère, parmi des larmes :

— « Ce sont ses yeux dont j'ai peur, maman. Il me déteste, maman. Je le sais. . . Je le sens. . . Qu'est-ce que je lui ai fait?. . . "

— c< Il faut dormir, » finit par dire la mère, qui avait écouté cette lamentation sans plus interroger le petit garçon. « Je suis là, tout auprès de toi. Demain, tu comprendras que tu n'as pas été sage, et qu'il ne faut plus jamais penseï ce que tu as pensé. Et moi, crois-tu que je t'aurais laissé aller avec quelqu'un qui aurait a'ouIu te perdre? Crois-tu que je t'aime, moi, ta maman? >'

— « Vous? Oh! oui!... " répondit Etienne. Et comme apaisé par son aveu, il dit à sa

mère, après l'avoir embrassée passionnément : — « Maintenant je vais dormir... "

Mme Le Clerc demeura auprès du petit lit jusqu'à la seconde où la respiration réguUère du tendre garçon lui eu prouvé qu'il dormait en

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effet. Sur la pointe du pied, ensuite, elle passa dans sa chambre. Elle avait, sur le bureau à écrire, placé près de la fenêtre un coffret au chiffre de son mari : F. L. G. — François Le Clerc. — Elle l'ouvrit, et, après quelques minutes de méditation, elle en tira un paquet de lettres déjà jaunies. G'étaittoute la correspondance de son mari pendant les six premiers mois de la guerre, avant qu'il ne fût tué, le 29 janvier I9i5, dansée tragique bois de la Grurie, où les Allemands payèrent si chèrement, ce jour-là, leur avance de deux cents mètres. Parmi ces lettres, la veuve en chercha une, et, dans cette lettre, ces lignes qu'elle passa une heure peutêtre à lire et à relire :

«... On jious annonce pour demain du renfort. J'apprends que j'aurai sous mes ordres mon vieux camarade de collège, de Saint-Gyi" et de Mauritanie, dont je t'ai parlé, Florent Gontier. Il a dnié deux ou trois fois chez nous. Tu te rappelles? Il n'est encore que capitaine, et il va me retrouver commandant. Je ris d'avance de sa mkie quand nous serons en face l'un de l'autre. Notre amitié, — car nous avons été très amis, et puis je me suis marié et nous n'avons jamais eu la même garnison, — notre amitié a été, de sa part au moins, la plus curieuse mixture tjue tu puisses imaginer, de bons

et de mauvais sentiments. Il m'a aimé, je suis sûr qu'il m'aime encore, profondément. Quand j'ai eu les fièvres en Maurilanie, il m'a soigné avec le dévouement d'un frère. Quand je lui ai annoncé mon mariage, il m'a écrit d'Afrique, où il restait, la plus chaude peut-être des lettres que j'ai reçues. Mais voilà. Quand nous étions au lycée, dans la même classe, nous nous disputions la première place. L'avait-il, je le félicitais de bon cœur. Je n'ai jamais su ce que c'était que l'envie. Quand j'étais, moi, le premier, il demeurait plusieurs jours sans presque me parler. Il me fuyait. Au lendemain de la distribution des prix, avais-je eu plus de succès que lui, — et c'était, je dois le dire, régulier, — il passait les deux semaines du commencement des vacances sans répondre à mes lettres. Je suis entré à Saint-Cyr dans les dix premiers, lui vingt-cinquième. Pendant trois mois, il m'a boudé. J'en ai été peiné d'abord et puis j'ai fini par m'amuser de cette enfantine envie, qui ne l'empêchait pas de ne pouvoir souffrir que l'on me bêchât. Par exemple, quelqu'un me critiquait-il? Florent prenait ma défense. Quelqu'un me louangeait-il? Ou bien il se taisait, ou bien il formulait une petite réserve. J'ai été sur le point, quand nous l'avons eu à dmer, de te prévenir de ce travers, pour te donner ia

comédie* Mais, j'ai su à cette époque qu'il avait eu une triste histoire d'amour : des fiançailles rompues dans des conditions douloureuses. Sa fiancée avait, dans un accès de kleptomanie^ — du moins leâ médecins portèrent le diagnostic — dérobé un bijou dans une boutique de joaillier. Je te dis tout cela aujourd'hui, parce que c'est loin< très loin, et que, maintenant, je te dis tout. Ne te fâche pas de ce : maintenant. Sur mes camarades, je n'ai jamais aimé à potiner. Sur moi, je ne t'ai jamais rien caché, tu le sauras si je ne reviens pas. Va! Je reviendrai, et je t'amènerai Gontier, lui colonel, mais moi général, et tu verras de quel œil il regardera mes étoiles. . . »

En f)ost-scriptum, le commandant avait écrit :

« Gontier est arrivé, et j'ai presque un scrupule à t' envoyer ce portrait en charge d'un vieux camarade, dont j'ai trouvé la poignée de main si franche , si cordiale. Toutes ces petitesses de notre rivalité de condisciples et de collègues ont bien disparu. Je tenais à te le dire, par remords de ces pages malveillantes. Je te les expédie pourtant, afin que ma chère petite femme ait sa missive quotidienne et ne s'iiiqiuète pas. Je vous embrasse de cœur, notre Etienne et toi. "

<i8 ],'AMI HAINEUX

Huit jours après avoir écrit cette lettre, le comuiandant Le Clerc était tué. Quelques semaines plus tard, c'était Gontier qui rapportait à la veuve les précieuses reliques, ramassées par lui sur le mort, — au risque de sa vie, Constance l'avait su depuis. La reconnaissance avait rendu son accueil bien ému, chaque fois que le vieil ami de son mari s'était présenté chez elle. Le Clerc avait fait de sa femme une vraie compa^^ne d'officier, courap,euse et vivement intéressée par les choses de l'armée. Elle avait aussitôt reconnu dans Gontier un soldat de race. Elle l'avait suivi eu esprit tout au long de cette guerre, où il s'était conduit admirablement. Blessé sous. Verdun, il était entjé dans l'aviation. Ses exploits lui avaient valu la Légion d'honneur et deux citations. Aussi, quand elle avait deviné qu'elle inspirait au jeune homme un sentiment passioinié, elle ne s'était dérobée qu'à demi. Elle avait beaucoup aimé son mari, et elle s'était dit, à sa mon, qu'elle ne referait pas sa vie. Hélas! La vie se refaisait en elle, malgré elle. Il y avait bien, contre l'ancien ami de François Le Clerc le témoignage de cette lettre, écrite si peu de jours avant sa mort, mais donné avec une légèreté souriante et démenti par ce MptuM'eux posf-scripluiii. On devine le reste :

[/AMI HAIiNEUX «9

les attentions du jeune homme de plus en plus assidues; sa venue, sous prétexte d'une tournée en auto, à Royat, où les médecins avaient envoyé Mme Le Clerc afin qu'elle achevât de remettre sa santé, ébranlée par trop d'émotions; cette demande en mariage; l'évasive réponse de la jeune temme — et puis l'étrange événement qui venait de se passer.

La veuve relisait la lettre. Elle se répétait les phrases de terreur prononcées par son enfant. Elle pensait à cette appréhension, anxieuse jusqu'à l'épouvante, dn regard de Gontier, et elle comprenait que le précoce instinct de son fils avait deviné une vérité profonde, sans en soupçonner les causes. Ces rapports des deux camarades, où son mari n'avait discerné qu'une comédie, avaient été un drame pour l'innocent. Les deux amis étaient si différents de nature, François si ouvert, si généreux, si cordial, si doué surtout, réalisant par sa seule présence le vers charmant :

Ma hienvenue au jour ma rit dans tous les yeux.

Florent Gontier, fermé, obscur, volontiers farouche, — Mme Le Clerc s'en rendait compte depuis leur fréquentation plus intime, — plus capable peut-être de passions fortes, mais capable aussi de passions cruelles. Les succès de

ii) L'AMI HAINEUX

son ami n'avaient pas dû susciter seulement en lui cette jalousie à fleur de peau qui diveitissait l'indulgent François. Il avait éprouvé, pour ce rival admiré, de véritables sursauts de haine, sans se les permettre, car il l'aimait en même temps. A\ec un frémissement d'effroi, Constance aperçut cette possibilité qu'un peu de cette haine pour l'autre se cachât sous l'amour qu'elle inspirait à cet homme, malheureux dans ses fiançailles jadis, et qui avait certainement souffert du foyer heureux de cet autre. A coup sûr, jamais l'enfant, né et grandi à ce foyer, n'aurait éprouvé cette terreur à rencontrer les yeux de l'ami de son père, s'il n'avait pas lu cette haine dans les prunelles sombres dont ellemême avait subi la fascination, car une flamme y brûlait, mais à laquelle la veuve de François Le Clerc et la mère d'Etienne n'avait pas le droit de se réchauffer.

— « Pauvre cher petit être ! » gémit-elle enfin et retournant auprès de l'enfant toujours endormi, elle le regarda longuement, à la lueur indécise de l'électricité voilée de l'autre chambre. La ressemblance avec le père se faisait de plus en plus saisissante dans le sommeil. La jeune femme se sentit reprise par son existence passée jusqu'au fond du fond de son être. Ses lèvres se posèrent sur le front de l'orphelin,

L'AMI HAINEUX 7;l.

calme maintenant, comme si de respirer dans l'atmosphère maternelle avait achevé de le guérir. Et résolue cette fois à ne jamais donner ce beau-père à cet enfant, elle répéta :

— « Pauvre cher petit être! Non. Il serait trop malheureu.\. Je ne lui ferai pas ça! »

Août 1919.

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