Le second cas est encore plus probant. Un gar
çon de vingt ans, très mince et élancé, encore imberbe, à l'accent très décidé sinon effronté, prétend lutter depuis deux ans contre des idées, des goûts dont il est esclave: la sodomie passive dont il voudrait se débarrasser. Il s'est peu masturbé au collège et c'est dans sa dernière année seulement, à dix-huit ans, que ses idées érotiques se sont portées sur quelques camarades, sans y donner suite. Il profite de sa sortie pour voyager et se dirige en Turquie où il a entendu dire que des jeunes garçons étaient destinés à l'usage spécial de la sodomie. Il l'essaie bientôt activement dans les établissements de bains, mais n'y trouvant guère de satisfaction, il change rapidement de rôle. C'est l'anus qui le tourmente, il entre en érection à cette pensée, et malgré la difficulté et la douleur de l'intromission, il en éprouve la plus grande jouissance par une éjaculation spontanée et abondante.
Après quelques mois d'apprentissage de ce vice honteux, il vient en Italie, afin de s'y livrer avec les mêmes facilités. Mais une toute jeune et belle fille, rencontrée avec sa mère dans l'hôtel, fait pour la première fois une grande impression sur lui. Néanmoins, il néglige de s'avancer et se livre à sa passion dominante.
Rentré dans sa famille à Paris, dont le nom est très connu par le rôle de son père dans le parti de l'Empire, ce jeune homme est obligé de s'observer pour dissimuler ses goûts immondes. Il ligure avec ses camarades du grand monde dans toutes les réunions de filles : bals, théâtres, soupers, tripots, sans que rien de cela l'impressionne. 11 parle aux cocottes pour faire comme les autres et mieux les tromper; il se rend même dans les lupanars avec eux, mais il est incapable d'y rien faire. Quelle injure pour lui si l'on découvrait qu'il est lapette!
Une prostitution masculine secrète est à son service particulier. Comme le précédent sodomiste, il n'aime pas Thomme, sinon pour s'en servir à sa manière spéciale; il n'a donc pas à le rechercher publiquement. Il trouve un choix de pédérastes réunis à jours fixes dans le salon d'une femme, comme la pseudo-baronne des Anges, par exemple. On lui désigne celui qui plaît et il se rend spontanément dans la chambre ou le cabinet
que le chaland sous-loue au centuple par mois ou à l'année, dans l'appartement. Ces hommes s'y déguisent à leur gré et pour celui-ci, une perruque, un corset et une robe lui donnent, d'une façon méconnaissable, l'apparence d'une femme. Ce costume est un puissant aphrodisiaque pour lui. Il n'a qu'à se regarder dans la glace, pour que l'érection se produise spontanément et, à défaut d'homme, il se masturbe.
Tel est le secret de cette prostitution masculine, à l'usage des vicieux du grand monde ayant de l'argent pour satisfaire tous leurs caprices et leurs passions. C'est l'analogue du lupanar découvert par la police sous l'Empire dans l'Allée des Veuves.
Elle paraît bien peu connue, car ni M. Yves Guyol, dans la Prostitution, ni M. F. Carlier, l'ancien chef du service actif des mœurs, dans les Deux Prostitutions, n'en parlent explicitement. Ces détails précis, avec chiffres à l'appui, sont le produit de mon enquête minutieuse sur la véracité des faits allégués par ce consultant.
Cette vie ignoble persiste depuis deux ans, en dehors des voyages à la campagne et à l'étranger, sous le couvert d'études de droit, en vue d'entrer dans la diplomatie. Ce jouvenceau, d'un positivisme et d'un scepticisme épouvantables, a un raisonnement des plus soi n s. l'Iionncur, la conscience et le cœur étant mis de côté. Il ne croit arien qu'au succès, pas même à l'amour; la femme n'en veut, qu'à la bourse, tel est son credo. Une seule tille, après l'Italienne, a fait impression sur ses sens en jouant ensemble et en se livrant à toutes sortes de privautés. 11 entrait spontanément en érection, en l'embrassant et la touchant, et il aurait pu se montrer viril pour la première fois avec elle. Mais c'était une cousine très jeune et, pour son nom cl sa famille, il s'est arrêté.
Une autre aventure récente l'a fait réfléchir. Tous ses
camarades se disputaient, au plus offrant et dernier enchérisseur, les faveurs de la belle H..., et ils en prônaient tant les charmes et les caresses qu'elle lui sembla devoir être un réactif infaillible contre son anaphrodisie habituelle. Une nuit fut payée d'avance et toutes les excitations artificielles employées de part et d'autre pour triompher, La défaite pour lui fut un outrage pour elle et, furieuse de ne pas être mieux récompensée, elle le menaça de dénoncer son impuissance honteuse dans son cercle galant. 11 eut beau invoquer faussement une récente fièvre typhoïde et d'autres mensonges, elle menaçait de le chasser honteusement, lorsqu'il obtint son silence contre un gros billet de la Banque de France.
L'examen des pièces à conviction ne décèle qu'un pénis un peu infantile, long et maigre, turgescent, le gland rouge sous son enveloppe profuse. L'anus est dilaté et son orifice allongé, presque en forme de vulve, se laisse écarter passivement sans résistance ni contracture du sphincter. L'infundibulum est uniforme. J'explorais la muqueuse avec l'index, lorsqu'une éjaculation spontanée fut lancée à distance sans aucune préparation. Le chatouillement érotique produit par le toucher, dit-il, suffit à amener cet effet, tandis que je l'obtiens lentement par la masturbation.
Insensibiliser l'anus et le rectum, par l'introduction de suppositoires à la cocaïne, était une indication formelle avec éloignement subit et forcé du centre de perversion. La Corse et Madère furent choisies, parleur isolement, comme lieux de refuge, avec prescription exclusive de la société des femmes.
Six mois après, il revenait plus tranquille, mais non guéri. Les femmes ne l'attiraient pas davantage,
m ANOMALIES SEXUELLES
quoiqu'il eût pu réaliser le coït normal dans un lupanar.
Deux mois après son séjour à Paris, sans être retourné au salon secret, il m'annonçait une rechute. Un beau grand gaillard russe l'avait deviné, séduit et gagné et ils étaient collés, il me montra des lettres passionnées et anonymes adressées à sa chérie. Il avait son corset, une perruque dans sa poche. Je le blâmai sévèrement et lui refusai mes conseils. Huit jours plus tard, il se représentait pour m'annoncer que tout commerce était rompu et qu'il allait reprendre son traitement et ses études.
Il y a pis encore, suivant la chronique sale et dégoûtaute de ces aberrations monstrueuses. Comme des pédérastes, dans l'onanisme buccal, avalent le sperme aspiré en croyant ainsi remplacer celui qu'ils ont perdu, il est aussi des sodomistes que le lèchement de l'anus avec la langue l'ait éjaculer spontanément sans aucune action manuelle. Un pédéraste et sodomiste, plus actif que passif, maigre, hystérique, m'a assuré avoir été l'objet de ce fait. L'hommechien est ainsi réalisé.
D'après ces exemples, ce siège de l'anus, par son voisinage de la prostate, les vésicules séminales et les canaux éjaculateurs, n'explique-l-il pas mieux l'érotisme des sodomisles, par le frottement de celle partie, que l'inversion sexuelle? Admettre ce cenlre ôrogène, n'esl-il pas aussi rationnel et physiologique (pie celui du clitoris chez la femme dans le saphisme? S'il est moins savant et hypothétique que celui des aliénistes et des localisaleurs, le plaçant
dans le cerveau, il est assurément plus positif et vraisemblable. Le chatouillement voluptueux décelé par les enfants violés ainsi, et la jouissance accusée par ceux qui y persistent, même après des rapports normaux, en est la démonstration. Et l'introduction personnelle de corps étrangers pour le faire naître et le renouveler à volonté, comme la masturbation, n'est-elle pas concluante? C'est la titillation presque directe des canaux spermaliques. Si la volupté accusée dans le coït anal par l'agent actif s'explique naturellement, il en est autrement de l'agent passif, à moins que la masturbation s'exerce simultanément. Le contact de deux hommes, surtout dans la position a rétro — chez ceux ayant eu des rapports normaux ou qui n'aiment pas l'homme — ne saurait suffire à déterminer l'éjaculation spontanée.
La distinction faite dans Y Onanisme entre la pédérastie et la sodomie est également justifiée par ces nouvelles observations. Les garçons dont le sentiment érolique est exclusivement excité par la vue ou le contact de leurs semblables sont évidemment des pédérastes, au sens littéral du mot. En résistant à leurs incitations, ils ne sauraient être confondus avec les sodomistes qui leur font souvent horreur. Ils n'aiment parfois l'homme, à la manière des femmes, que pour l'embrasser, le masturber, le caresser et être amis. Preuve qu'il existe chez eux un sentiment de tendresse analogue à l'amour naturel. Leur attraction est aussi vive pour certains hommes que leur répulsion, leur aversion même sont absolues pour d'autres, comme dans le somnambulisme provoqué
chez les hystériques. Ceux qui recherchent exclusivement la sodomie active ou passive, par la volupté qu'ils y trouvent, de préférence aux rapports naturels, comme on l'a vu de certains masturbateurs effrénés, ne sont pas pédérastes, lis ont parfois un profond dégoût de l'homme et le détestent. Ils ne le recherchent ou ne s'en servent que par nécessité et pour se satisfaire. Ceux qui ne partagent pas leurs goûts leur sont indifférents ou désagréables. S'il est vrai et démontré que ces deux vices ou anomalies se confondent souvent et conduisent fatalement l'un à l'autre, il n'en reste pas moins établi qu'ils sont parfois isolés et distincts, comme toutes les autres perversions. La confession suivante l'indique irréfutablement.
Paris, avenue des Champs-Elysées
227. Excusez, monsieur, tout ce que ma lettre a d'inconvenant, la honte m'empêche d'aller vous le dire. La lecture de votre intéressant ouvrage sur l'Onanisme m'engage à vous demander conseil. Je viens d'avoir dix-sept ans, et, dès l'âge de cinq ans, j'aimais déjà, sans que personne me l'eût enseigné, me frotter le gland, soit sur un lit, soit en grimpant à un arbre. Ayant perdu mes parents tout jeune, je fus élevé sans attention ni soin, quoique de bonne et riche famille.
A douze ans, je savais tout ce que je sais aujourd'hui. Je commençai dès lors à m'exonérer journellement. 11 y avait éjaculation, et depuis cinq ans, chaque jour, j'ai éjaculé seul ou avec des amis. Je me liai, il y a un an, avec un domestique cl nous couchâmes plusieurs nuits ensemble en pratiquant mutuellement ronanisme anal. Puis ce fut avec un autre domestique qui me suçait et me suce encore presque chaque jour, sans que je puisse lui rendre, cela méfait horreur: mais j'aime à être sucé.
Grand et élancé, maigre et pâle, je suis très nerveux.
très faible et m'évanouis facilement. En me masturbant, je pense toujours à l'homme. Je crains de ne pouvoir vaincre ce sentiment de pédéraste. La verge n'a pourtant aucun des défauts signalés dans votre livre ; mais j'ai eu à plusieurs reprises un gonflement des glandes dans l'aine par l'abus de la masturbation ; il a disparu depuis deux ans. On ne se doute de rien autour de moi; je fais passer ma maigreur sur le compte de la croissance.
Honteux de moi-même, je suis disposé à faire tout ce que vous me prescrirez pour me guérir. J'ai rompu avant-hier avec, mon valet de chambre et me suis abstenu depuis de masturbation, en baignant deux fois par jour mes parties dans l'eau froide...
Cet aveu sincère, dénué de tout artifice, ne permet donc pas de douter que les plus pervertis n'aient encore des préférences et des répulsions particulières dans leurs plus abjectes aberrations. Efféminé et névropathe, peut-être hystérique, ce garçon montre bien dès l'enfance la surexcitabililé du sens génital et la perversité croissante de la sexualité par tous les excès commis . A ce degré, ces individus sont évidemment aussi malades de corps que d'esprit. Ce sont des aliénés à traiter comme tels. Néanmoins, celui-ci a encore le sentiment de sa déchéance provoqué peutêtre par la rupture récente. Il ne s'est pas, en effet, rendu à ma demande.
228. Plus démonstrative de ces étranges aberrations sensuelles est encore la lettre suivante, en anglais, apportée de l'hôtel du Louvre le lpr mars 18S7. « Ayant lu avec grand intérêt votre livre: Célibat et Célibataires, je m'enhardis à vous soumettre le cas d'un Anglais de vingt-neuf ans, sans profession, ayant un revenu suffisant, le nom, la position et l'éducation pour faire un mariage avantageux. Mais je n'ai jamais ressenti aucune
sensation ni désirs sexuels avec les femmes. L'érection et les désirs sensuels sont, au contraire, instantanés à la vue d'un homme obèse au regard sensuel : obèse sensual loolcing man.
Quoique luttant depuis dix ans contre le sentiment bestial de ces désirs, avec toute la répugnance des raffinements de ma nature artistique et aristocratique, je ne puis m'empêcher de suivre de tels hommes, même dans la rue, et de souffrir mentalement de ce que ma position sociale m'empêche de satisfaire mes désirs par crainte de les faire découvrir à mes égaux.
Je vous confie ce cas, peut-être sans pareil dans votre longue expérience. J'ai aussi le grand désir, en rapport avec mes organes sexuels, de devenir immensely gras et de m'abandonner à manger, boire et dormir. Ayant une parfaite digestion et l'amour du sommeil, je puis ainsi acquérir un volume énorme, surtout du ventre, afin de réaliser en moi ce que j'aime avec tant de htxury chez d'autres. La vue seule me donne de très fortes érections et le désir de me masturber, sans résistance possible, deux à trois fois par mois avec des émissions si abondantes que je ne puis soupçonner aucune malformation de mes organes. (Ils furent, en effet, trouvés absolument normaux à l'examen.) Ma seule chance de copulation avec une femme serait qu'elle réalise les instincts de ma nature animale el de m'abandonner ainsi à l'obésité. Mais je crains de me risquer, tout en enviant dans ma triste vie de bachclor isolé, le bonheur des gens mariés.
Veuillez bien me donner votre avis.
Non, celle aberration étrange et rare n'était pas nouvelle pour moi ; je l'avais déjà constatée dans le cas de bifidité marquée des deux corps caverneux. (Observation 12.) Ce jeune sodomisle avouait une préférence très accusée pour les hommes gros, obèses. Son aberration n'était donc pas sans pareille. D'ailleurs, beaucoup d'hommes ne sont-ils pas exclusivement impressionnés par les femmes potelées, grasses,
aux formes opulentes, par l'excitation qu'ils y trouvent à p comme d'autres choisissent les plus
maigres et nerveuses ? Cette réponse me valut une visite immédiate, suivie d'autres, et de longs entretiens, oraux et écrits, me permirent, par les antécédents et les détails, de bien apprécier cette singularité.
C'était un beau gentleman, distingué, assez grand et fort, brun, aux traits fins, le regard perçant, très impressionnable, pleuraDt comme une femme hystérique. Issu d'une famille noble et riche, il avait été envoyé à quatorze ans chez un tuteur, clergyman, le surveillant de très près et l'ayant imbu d'idées et de pratiques religieuses d'un piétisme exagéré. Très intelligent et nerveux, il manquait ainsi d'expansion. De seize à dix-sept ans, exubérant de continence et de santé, il eut un rapport sexuel avec la femme de son précepteur, mais ce fut a rétro et le seul, dans un mouvement d'égarement réciproque.
Son père, en mourant bientôt, le fit son principal héritier et quoique la succession fût très obérée par ses dissipations, il devint maître de sa fortune. Trouvant dans la bibliothèque paternelle tous les auteurs profanes de l'antiquité, il les avait lus avec avidité, et, comme le maréchal de Rays, se pervertit l'imagination en s'excitant par toutes les hisLoires, les actes impudiques et immoraux qu'ils racontent. Il abandonna ainsi toutes ses croyances religieuses, devint matérialiste et sceptique, se livra à la masturbation et se jeta bientôt dans la société aristocratique de Londres où il ne manqua pas de trouver des acolytes pour le corrompre davantage.
11 fit la connaissanceà vingt-deux ans, dans la société royale même, de l'un de ses hôtes américains, très gros et gras, âgé de trente-cinq ans. Etant chez lui, il l'embrassa sur la bouche et le suça, celui-ci éjaculant sur son ventre. C'est le plus honteux événement de ma vie, dit-il, depuis, je n'ai j'amais touché d'homme; je vous le confesse, docteur, comme je le confesserais à Dieu.
Vous seriez dans l'erreur en pensant que j'ai des goûts pour les vieux ou pour la sodomie. J'ai abandonné immédiatement l'homme ci-dessus, parce qu'il parut en avoir les idées à certains attouchements. Personne ne peut soupçonner ce secret épouvantable.
— Puisque vous avez le bonheur d'avoir une mère et des sœurs que vous aimez tendrement et dont les qualités et les vertus peuvent servir de modèle, comment n'apprenez-vous pas à leur contact à aimer la femme ? Choisissez-en une et enfermez-vous au besoin avec elle pour que la satisfaction de vos sens ne vous rende plus esclave de vos idées et de vos désirs impurs, contre nature. Votre continence les provoque et les entretient; c'est votre pire ennemie. Pas de guérison possible sans des rapports normaux et réguliers. Une volonté ferme et prolongée peut seule vous sauver du naufrage dont vous êtes menacé. Beaucoup de distractions, dans la société des femmes exclusivement, en fuyant celle des hommes, des occupations suivies, des lectures saines, morales, et le séjour plutôt à la campagne qu'à la ville doivent vous ramener la santé morale.
Toutes les meilleures raisons échouent avec ces fous, raisonnant sur l'objet de leur délire, sans énergie ni volonté pour réprimer ni refréner leurs instincts pervers. Ils ont, au contraire, réponse à tout. « Je suis né avec cette perversion extraordinaire. C'est en pensant, en invoquant le monstre imaginaire de graisse que je puis entrer en érection, c'est mon aphrodisiaque depuis l'enfance. Je déteste les femmes vulgaires et les filles grasses me sont en abomination ; elles ne m'inspirent que du dégoût. La jeune fille que je connais et qui s'oil're à moi est très mince, pille et délicate. Elle a peu d'argent et je no suis pas assez riche pour satisfaire ses goûts. »
Comment combattre les objections de ces mono-
DE L'INSTINCT GÉNÉSinUE. 527 maries, réfuter et réduire leurs sophismes insensés ? Impossible de les traiter comme les vrais délirants, par l'opium, la morphine ou autres stupéfiants. L'hypnotisme et la suggestion ne sont pas plus applicables et l'on essaie en vain de l'aire vibrer les ressorts des sentiments humains les plus doux. On reste ainsi impuissant à les convaincre ni les persuader. Ils sont incurables, comme en témoignent les fragments suivants, en français, de la lettre d'adieu de cet infortuné, après plus d'un mois d'efforts :
« Si vous saviez comme je suis triste, misérable ! Depuis ma visite d'hier, j'ai pleuré presque toute la journée et aujourd'hui encore. Les hommes ne doivent pas pleurer! Mais si je ne pleure pas, je sens que je deviendrais absolument fou ! Hélas ! ma tristesse n'est pas celle du remords, mais du désespoir ! Vous avez dit vrai en reconnaissant que je ne suis pas homme; je n'en ai ni la volonté, ni la force, ni... ses désirs.
Vous, Monsieur, qui êtes un homme, ne pouvez me comprendre. Comment aller chercher la femme, la mélancolie et le désespoir au cœur et les larmes aux yeux? Hélas! je quitterai Paris demain, car dans mes promenades ici, je ne vois que les hommes gros et monstrueux, que je suis de la pensée et des yeux. Heureusement ils ne s'occupent pas de moi. Je trouverai peutêtre quelque distraction à ma tristesse dans ma société de Londres et, en courbant mes vices, j'attendrai la mort.
Vous êtes, Monsieur, mon seul ami au monde et Dieu m'a oublié. »
Qu'il est triste de voir ainsi de vigoureux hommes, pleins de force et de santé, incapables d'assujettir leurs idées et leurs sentiments sexuels d'après le sens moral ! C'est le seul cas, après l'avoir bien étudié, où j'ai pu conclure à une inversion réelle du centre sexuel. D'où les longs développements précédents.
Ces pervertis peuvent néanmoins vivre dans Ja société, sans que le trouble de leurs pensées, l'inversion de leurs désirs sexuels, et souvent de leurs actes, apparaissent à leurs concitoyens, d'après l'estime et les distinctions qu'ils leur accordent.
229. Tel ce maire de campagne, administrant fort bien sa commune, dont le cas pathologique est décrit page 91. 11 m'écrivait en effet, le 1er juillet 1886, de cette écriture féminine particulière à beaucoup de ses pareils :
« Souffrant depuis longtemps, j'ai acheté vos différents ouvrages pensant y trouver un remède à mes maux ou quelques indications utiles. J'ai trouvé en effet bien des choses dont je puis tirer parti, mais il est nécessaire que je puisse m' entretenir avec vous d'autres sujets pour me former un régime et une ligne de conduite. Veuillez donc bien me fixer le jour et l'heure propices à cet effet. » X...
L'examen des organes, en montrant un pénis énorme en érection, quoique cadrant bien avec la taille élevée et forte de ce célibataire de cinquantehuit ans, me lit immédiatement soupçonner des habitudes secrètes et diriger mes questions en conséquence. Il est resté si finalement attaché à sa mère, devenue veuve jeune et dont il était l'unique enfant, qu'il n'a jamais pu s'en séparer. Un mariage, arrangé par elle, fut môme rompu à son grand contentement, car il s'y sentait peu de disposition. Aucune maladie vénérienne n'expliquait son écoulement.
— Comment avez-vous donc passé votre célibat ?
— En m'exonérant par la masturbation. A neuf ans, j'eus une perte séminale voluptueuse, en montant à la corde au gymnase qui m'en donna l'idée. Mon laible penchant pour les femmes ne me les a jamais fait rechercher.
— Vousaviez peut-êlre du penchant pour les hommes?
— Oui, j'ai toujours préféré leur compagnie ; ils provoquaient des désirs erotiques et l'érection plus que les femmes, Étant jeune, j'ai eu des relations avec une servante qui y goûtait une grande volupté, tandis que je n'en éprouvais aucune. Un monsieur, s'étant aperçu de l'impression érotique qu'il produisait sur moi, me poursuivit longtemps à Paris pour que nous vivions ensemble. 11 y en avait beaucoup ainsi de très heureux, me dit-il. Libre, j'y aurais consenti avec plaisir; il m'a toujours paru que l'on pouvait se satisfaire réciproquement ; mais j'avais ma mère et je ne pouvais alors m'absenter qu'à intervalles éloignés.
C'était l'aveu tacite de s'être livré à la sodomie et de continuer peut-être. Son écoulement pouvait donc résulter d'une affection de la prostate. J'en demandai l'examen qu'il refusa avec celui du sperme, sous prétexte de son récent accès, en les remettant à une date ultérieure.
Cette observation était oubliée, lorsque je lus, deux ans après, celle du docteur Ballet, dans les Archives de médecine; elle est trop frappante par ses similitudes avec la précédente pour ne pas être rappelée.
230. Homme de quarante-sept ans , robuste et de haute stature, dirigeant une exploitation agricole dans les environs de Paris, gérant bien ses affaires, sans que nul se doute des angoisses dont il souffre. 11 n'a jamais eu les appétits de son sexe et éprouve, au contraire, un fol désir des hommes. Enfant, il aurait voulu être lille et habillé en fille. Jamais il n'a eu le moindre désir de la femme. Etudiant, il a fait comme les autres, presque toujours sans résultat. Deux fois seulement, il a puéjaculer physiologiquement en évoquant l'image de l'homme. Des pourparlers sérieux de mariage ont été échangés; il y a renoncé par crainte de ne pouvoir en remplir les devoirs conjugaux.
Son indifférence, sinon son aversion pour la femme,
est remplacée par un vif appétit pour l'homme. S'il en voit un beau, il le désire et éprouve à son contact et à sa conversation le même plaisir que les autres doivent ressentir pour les femmes. Deux fois, aux bains de mer, des hommes lui ont fait des propositions ; il les a repoussées avec le plus vif désir de les accepter. L'un de ces individus a cherché depuis à entrer en relations et. malgré le peu d'estime qu'il mérite, sa vue lui cause un plaisir extrême. Il lutte ainsi contre la pénible tendance qui l'obsède ; la vie est devenue insupportable et très malheureuse.
Les rapports entre ces deux faits sont donc très étroits, sinon identiques. L'âge seul diffère et peut expliquer la différence des sentiments éprouvés, selon que le désir est satisfait ou concentré. D'ailleurs, il ne faut pas croire à l'entière sincérité de ces pervertis, quand on les voit une seule fois. Ils ne livrent tous leurs secrets qu'en revenant à la consultation par la confiance et le désir qu'ils ont de guérir. Il ne faut pas oublier non plus que la plupart sont timides, craintifs, menteurs et dissimulés, comme nous l'avons dit à l'Exorde.
Tel est le type de l'inversion sexuelle pour les médecins de la génération actuelle, d'après la doctrine de MM. Charcot et Magnan. Les quatorze observations ci-dessus et celles qui s'y rapportent dans l'ouvrage, notamment à l'anaphrodisie, diffèrent trop entre elles pour être confondues. A moins de réunir, comme Esquirol, ces impulsions instinctives et souvent irrésistibles sous le nom de moiwmames, il faut au moins les distinguer suivant l'intensité de l'appétit sexuel contre nature et les causes variées pouvant les déterminer.
DE L'INSTINCT GÉNÉSIQUE. 531 Les mêmes perversions existant chez la femme, il y aurait lieu de les examiner pour les comparer avec celles des hommes entre eux. Ce sont le saphisrae, le tribadisme et le clitoridisme s'exerçant de différentes manières, décrites en détail dans l'Onanisme avec observations à l'appui. Celles-ci sont très rares par la difficulté même de les recueillir. Personnellement, je n'en ai soupçonné qu'un cas entre deux femmes galantes, et bien fin est celui qui pourrait surprendre les détails intimes de ces anomalies et leurs effets sur leurs victimes. Il est notoire, certain, qu'elles existent fréquemment dans le monde des femmes galantes et perverties, les prostituées notamment, qui les révèlent et les enseignent souvent à leurs pratiques.
Tl est donc superflu de revenir ici sur ce sujet, n'en pouvant rien dire de plus ni de mieux que précédemment. D'autant moins que l'inversion sexuelle, si elle existe, est encore plus rare et moins marquée que chez l'homme. Tribades ou trotteuses ne se distinguent souvent apparemment que par leur répulsion pour le mariage, l'absence de seins, un goût prononcé pour l'équitation chez la plupart et leur célibat, seules ou à deux, car il leur faut toujours des amies intimes, des chéries. Autrement, les caractères locaux de leurs habitudes vicieuses ayant été constatés seulement chez des prostituées à l'hôpital, il faut se demander s'ils ne résultent pas autant d'abus avec l'homme qu'avec la femme, comme ils en proviennent parfois chez l'autre sexe. Ces révélations apprennent en plus que le saphisme est aussi com-
mun et répandu que la sodomie; qu'il existe une prostitution cachée analogue et que des filles, des femmes mariées et jusqu'à des enfants y sont livrées absolument comme chez l'autre sexe. Le mot d'Inversion en vogue se limite donc à quelques cas rares ici et là. Le montrer sera l'épilogue de ce livre.
Il n'y a pas lieu d'admettre évidemment cette inversion, en présence d'irrégularités, malformations ou anomalies apparentes des organes génitaux, causes principales des perversions de leur fonctionnement. S'il est rationnel alors d'en préjuger de latentes et cachées dans le système nerveux — l'inversion n'ayant été imaginée qu'en vertu de ce principe — c'est à la condition que l'anomalie ne s'y rapporte pas directement. La timidité exagérée produite par ces difformités, les mauvaises habitudes et Les perturbations fonctionnelles s'ensuivant ordinairement, expliquent plus rationnellement les aberrations consécutives qu'une inversion hypothétique. Les garçons pubères qui, par une pudeur naïve et un faux raisonnement, se livrent à la masturbai ion pour rester purs et vierges, comme dans YObservalion 100, ne sont pas plus susceptibles d'être taxés de psychopathie sexuelle que les jeunes mariés novices n'osant pas s'éclairer par la vue et le loucher sur les obstacles rencontrés à leur union. Cette manière devoir, simple et ingénue, ne saurait être qualifiée de névrose, à moins d'en faire autant de tous les