ANT.VR
chameaux se dessiner sur le fond du ciel , immobile comme leprofd des sphinx de pierre sur le sable fumant d’Égypte, celui-là ne se rendra jamais compte du caractère de l’Arabe pasteur et du charme qui l’attache à sa destinée.
Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu’elles semblent venir de l’infîni lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur les plaines nues n’a rejailli sur aucun toit des villes, et n’est souillée d’aucune fumée dæ foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s’interpose entre l’àrae et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable.
sur sa création. On s’attend à chaque instant à le voir apparaître au ntilieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu’il semble aboutir à Tinconnu. Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions , et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l’acte de foi des cieux.
La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l’astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L’imagination s’y nourrit de divisions et de prestiges; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans
des songes, s’y succèdent depuis le commencement du monde. L’homme, oppresse des mystères de piété et de foi, s’y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l’infini et de l’éternité.
Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Aslre^ foyer des mondes de Zoroastre, jusqu’à Y Allah de Mahomet; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu’au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.
L’Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l’éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle,
que rien ne distrait du Créateur. L’immensité est avant tout un temple. Il n’y a point d’athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l’0:r!dent, et jetez-le pour quelques années dans l’Orient : il en sortira guéri de cette infirmité del’àme. L’athéisme n’a pu naître qu’à l’ombre, dans l’irréflexion et dans le vertige des cités de l’Occident. Le soleil (ue l’athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.
L’espace, qui appartient sans limite au regard, donne aussi à l’Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu’il ne se mesure qu’à sa grandeur naturelle, et non à l’imperceptible voleur numérique que son être
représente dans l’incalculable multitude d’une ville populeuse ou d’une nation. Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend Thomme incapable d’avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux mœurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme .pour la combattre, l’espace pour y ensevelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant ; ilr^pecte le vaincu, il protège l’enfant, il divinise la femme; il donne asile à tout ce qui l’implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme une seconde famille in-
férieure dont il est le tuteur, jamais le tyran. Tels sont les principaux caractères de l’Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l’histoire d’Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poète, l’amant et le héros ne sont qu’un même homme, et se confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d’empire sur leur imagination : l’héroïsme, l’amour et la poésie.
La naissance d’Antar est aussi romanesque que sa vie. On croit lire une page de l’histoire à la fois naïve et étrange des patriarches. La voici :
Zobéir, chef ou roi de la tribu d’Abs, tribu nombreuse et guerrière de l’Yémen, était venu faire son pèlerinage à la Mecque. Les Arabes sédentaires et les Arabes errants, avant Mahomet, venaient déjà dans cette ville sainte adorer le premier temple, bâti par Abraham et divinisé par la tradition.
oO
AXTAR.
Zobéir s’établit avec sa tribu dans les environs de la Mecque. Jeune, puissant, reconnu pour chef par d’autres tribus moins nombreuses que la sienne, Zobéir cherchait une épouse parmi les filles de sa race. Les bruits de la merveilleuse beauté d’une fille d’un cheik indépendant nommé Amrou l’enflamma du désir de la posséder. Le nom de cette vierge était Thémadour.
Zobéir n’osait demander Thémadour à Amrou, son père, de peur d’un refus motivé sur d’anciennes haines de familles. Dans'cette appréhension, il recourt à la ruse. Il invite Amrou à une fête sous ses tentes; et, pendant qu’Amrou, sans défiance, se livre aux douceurs et aux honneurs de l’hospitalité, Zobéir donne secrètement l’ordre à une poi-
AN TV It.
gnée de guerriers d’une tribu voisine d’aller attaquer la nuit les tentes d’Amrou, de disperser ses troupeaux et d’épouvanter sa famille sans défense. Mais il leur défend en même temps de faire le moindre outrage à la femme et à la fille d’Amrou.
ly ordre secret s’exécute comme il a été donné par Zobéir. Les cavaliers Apostés fondent sur les tentes d’amrou, font fuir ses esclaves, enlèvent les troupeaux et les chassentdevant eux dans une gorge do montagnes.
Le bruit de cet attentat prémédité arrive à Zobéir. Il dissimule sa joie ; il s’élance à la tète de ses plus braves cavaliers dans le désert, comme pour voler au secours des tentes de son hôte. Il arrive le premier au seuil de la tente d’Amrou. Amrou, averti plus tard,
ANTAn.
le suit de loin. La belle Thémadour, sa fille, était tout éplorée sur la porte de la tente, regardant les troupeaux dispersés de son père et levant les bras au ciel pour Implorer secours ou vengeance.
c Ses joues, ditlepoëte Antar, étaient rouges
comme la pivoine, sa chevelure noire et
épaise comme les ténèbres de la nuit; les
larmes qui flottaient sans couler sur ses paupières augmentaient la splendeur de ses yeux. »
Zobéir, ébloui, ordonne à un vieillard de sa suite de jeter respectueusement un voile sur la jeune fille. Il repart avec ses cavaliers à la poursuite des faux ravisseurs; il ramène triomphant les mille chameaux d’Amrou et ses esclaves délivrés aux tentes de son ami.
Pendant ce simulacre de combat et de délivrance, Amrou était accouru lui-même au secours de sa famille et de sa tribu. Il est témoin du zèle et de la générosité de Zobéir, il le prie d’accepter à son tour l’bospilalité dans la tribu sauvée par son bras.
« Zobéir ! s’écrie Amrou au milieu du festin offert par lui au libérateur de sa fille, si mon cœur ne peut épancher sa reconnaissance, il va se briser. Je n’ai rien de plus précieux à
AXT.VR.
t’offrir que ma fille Thémadour ; je te la donne pour ton esclave !
— Je l’accepte, non comme esclave, répliqua Zobéir, mais comme épouse. » ,
A ces mots les jeunes filles de la tribu amènent Thémadour voilée devant Zobéir, puis, lui enlevant son voile, laissent éclater sa beauté aux yeux de son époux.
Zobéir emmena sa conquête dans sa tribu et s’enivra de sa félicité.
Cependant Thémadour, quoique heureuse de l’amour qu’elle inspirait à Zobéir et qu’elle ressentait elle-même pour lui, souffrait dans son orgueil d’avoir été conquise comme une esclave, et non payée par de riches présents à son père comme une fille libre, selon les mœurs des Arabes.
L’imprudent Zobéir, fier du succès de son subterfuge, l’avait avoué dans le délire de son amour à son épouse, Thémadour s’étail
AXTAR.
juré à elle-même de punir la ruse par une autre ruse, et de forcer Zobéir à payer à son père le prix de sa dot.
Une nuit qu’elle reprochait familièrement à son mari la feinte qu’il avait employée pour la conquérir sans rançon, Zobéir se courrouça contre elle, et, se levant avec colère de sa couche, il lui dit qu’elle était bien hardie de blâmer son maitre et son époux.
« Eh bien, répondit Thémadour en souriant, sachez donc que votre ruse a été trompée par une ruse plus habile. Je ne suis point cette Thémadour. dont vous avez convoité les charmes; je ne suis que sa sœur et son ombre. La merveilleuse beauté à laquelle on m’a substituée pour vous satisfaire repose, à l’abri de vos désirs et de vos