AM AH
arnies-', sous la lente de mon père, Amrou ! i> Zobéir, à ces mots, se trouble et doute encore.
« Si vous ne me croyez pas, reprend Thémadour, envoyez chez ma mère quelque femme âgée porter un message. Elle entrera sans obstacles dans l’intérieur réservé aux femmes, et le voile de ma sœur tombera devant elle.
— Non, dit Zobéir, je ferai mieux, j’irai moi-méme; je revêtirai le costume d’un marchand d’aromates, et, ma boite de parfums à la main, je serai admis dans la tente et j’entreverrai le visage de votre sœur. »
Aussitôt après cet entretien, Zobéir, ordonnant à ses esclaves de tenir sa tente fermée pendant trois jours pour qu’on ne soupçonnât pas son absence, s’habilla en marchand
A.M vu.
.'xS
ambulant, prit sous son bras un coffre d’aromates, et, les pieds nus, les reins serres d’une grossière ceinture de cuir, il s’évada, sans être aperçu, de sa tente avant le jour, et prit la route du camp d’Amrou.
A peine était-il parti sous ce déguisement, que Thémadour, se dérobant à son tour sous des habits de guerrier aux yeux des esclaves assoupis, sortit de la tente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et, fuyant à toute bride vers le camp d’Amrou, son père, dépassa sans être reconnue le faux marchand d’aromates et arriva avant lui dans la tente de sa mère.
Thémadour se hâta de faire confidence à son père et à ses frères du plan qu’elle avait conçu pour venger l’honneur de la famille.
AM Al!.
Elle les pla(;a en embuscade dans l’ombre d’un bois de dattiers voisin du camp; elle leur dit d’accourir à sa voix, de surprendre Zobéir désarme sous la tente, de l’enchaîner au pilier du milieu, et de ne lui rendre la liberté qu’après qu’il aurait juré de payer à son père Amrou le prix de sa fille.
Ayant dépouillé alors ses habits d’homme, Thémadour se couvrit du voile des vierges et attendit l’arrivée du 'faux marchand.
« Entrez, vendeur de parfums, lui cria la mère aussitôt qu’elle l’aperçut rôdant comme un renard autour des (entes, vous déploierez vos aromates devant ma lille Thémadour, amoureuse des parfums de l’Yémen. »
A ce nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompé par Amrou.
fi-2 AMAIi.
« Avcz-vuiis donc une aulic fille? dcmanda-t-il à la mère.
— Oui, dit-elle, nous en avions une autre appelée Klida, beaucoup moins belle que Tliémadour. Nous avons changé son nom, et nous l’avons donnée sous ce faux nom de Thcmadour à Zobéir, pour nous venger de l’injure qu’il faisait à notre maison en acceptant de nous une épouse sans en offrir le prix. Nous avons garde la véritable Thémadour, merveille de toutes les tribus, pour la donner à plus haut prix à un guerrier de l’Yémen. »
Zobéir, à cet aveu, rougissait de honte; oubliant son rôle de marchand, il se préparait à enlever par la violence la beauté qu’on lui avait dérobée, lorsque Amrou, ses fds et scs frères, se précipitant du bois de dattiers vers leur camp, se jettent comme des lions sur Zobéir, lui lient les mains et les pieds et le garrottent, mais sans le blesser, sur le tapis de la tente.
Tbémadonr, son épouse vengée, laissant
ANTAIl.
alors glisser à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné; elle se glorifie d’avoir surpassé la feinte par la feinte. Zobéir, humilié et heureux à la fois de n’avoir été vaincu que par sa femme, convint de donner à son beau-père Amrou mille chameaux, vingt chevaux nobles portant au cou la généalogie de leur race, cinquante esclaves mâles et cinquante jeunes filles pour servir sa femme. A ce prix, il fut délivré et reconduit par la famille d’ Amrou à ses tentes.
Six fils forts comme des lions et une fille belle comme sa mère naquirent de cette union. Ces fils devinrent les chefs de la tribu d’Abs, dont Antar fut le héros.
Schédad, un des enfants de cette tribu, qu’on appelait plus communément le maître de sivvelj du nom d’une jument célèbre dont il était le possesseur, étant venu un jour, avec dix cavaliers aussi aventureux et aussi bien montés que lui, enlever des esclaves et des troupeaux aux Arabes de Catban ; les agresseurs trouvèrent la tribu si nombreuse qu’ils n’osèrent l’attaquer pendant le jour.
Ils attendirent donc la nuit, en s’écartant dans
le désert pour y faire paitre leurs chevaux.
Une esclave noire d’une incomparable beauté y gardait, en compagnie de deux petits enfants, les chameaux de la tribu de Cathan.
Les compagnons de Schédad se hâtent de brider leurs chevaux, chassent devant eux les chameaux, et enlèvent les deux enfants et la belle esclave noire. Au bruit de cet enlèvement, mille cavaliers des tentes de Catlian se précipitent à la poursuite des ravisseurs.
Schédad, sans s’épouvanter du nombre des cavaliers, fait entrer ses compagnons, le troupeau, l’esclave noire et les enfants dans une gorge étroite. Il se place lui-même ô l’entrée
du défilé avec quatre de ses guerriers; il défend jusqu’à la nuit le passage, et jonche à ses pieds la (erre de blessés et de morts. Pendant cette lutte, ses compagnons conduisent leur dépouille en sûreté au bord de la mer.
Schédad les rejoint, dédaigne sa part du butin conquis par son bras ; mais, frappé de la beauté de l’esclave noire, il la demanda pour unique récompense à ses guerriers.
La passion des Arabes pour les filles noires de l’Abyssinie, dont les traits ont la pureté des statues grecques, est célébrée par tous les poètes de l’Orient.
« L’ambre noir, disent leurs vers, est celui qui enivre le plus de son parfum. »
Cette belle esclave, déjà mère des deux enfants ravis avec elle se nommait Zébédéha.
Scilcdad la conduisit dans sa tente, l’aima . avec constance, et en eut un fils. Ce fils du guerrier- Schédad et de l’esclave noire Zébédéha fut Antar.
La vigueur et l’intelligence précoces du jeune noir frappèrent dés ses premières années les compagnons de guerre de Schédad ; ils revendiquèrent la possession de l’enfant, né, disaient-ils, d’une femme esclave qu’ils avaient consenti à céder à Schédad, mais dont ils n’avaient pas entendu céder les fruits. Schédad refusa de livrer son sang à la servitude. La cause fut portée devant Zobélr lui-même.
VNTAll.
« Qu’on fasse venir l’enfant, dit Zobcir, afin que je juge par mes propres yeux de l’objet de la dispute. Schédad sort à ces mots, puis rentre tenant son fils par la main. »
Aum«ment où l’enfant entrait dans la tente, un chien monstrueux, qui venait de dérober une gazelle dans la tente du chef, sortait en emportant la gazelle entre ses dents. Nul n’osait arracher au chien sa proie. L’enfant, sans attendre aucun ordre, se dérobe à la main de son père, se précipite sur le chien, lui enfonce le poing dans la gorge, lui fait lâcher sa proie, et, prenant de chaque main une des mâchoires de l'animal, les desserre avec tant de force qu’il les déboîte jusqu'au cou. Le chien expire aux pieds de l’enfant.
\ NT Alt. 71
« Je conçois, dit Zobéir, qu’on se dispute la possession d’un pareil enfant; mais la loi le donne à Schédad. Ne dit-elle pas : Celui qui a ensemence le sol doit le moissonner ; celui qui a planté l’arbre doit manger le fruit? »
Schédad emmena son fds et le rendit à Zébédéha, sa mère.
L’enfant, participant de sa double origine, fils d’un chef libre et d’une esclave préférée, fut traite par son père tantôt en serviteur, tantôt en fils. Il gardait les troupeaux dans la solitude, mais il s’exercait à combattre les botes féroces. Un soir, en rentrant dans la tente, il jeta son sac taché de sang aux pieds de Zébédéha, sa mère. Elle l’ouvTit et frémit d’horreur en y trouvant la tète d’un lion terrassé et démembré jiar Antar.
\xr.\u.
Aussi généreux qu’intrépide, il tua un jour, d’un seul coup asséné par son bras de fer, le chef des troupeaux de Zobéir, qui disputait brutalement le puits à une vieille femme dont les chèvres mouraient de soif. A ce coup, tous les bergers esclaves de Zobéir se jettent sur Antar pour venger leur chef. Antar, ramassant un bâton noueux sur le sable, se défend seul contre tous et étend un grand nombre de ses agresseurs morts à ses pieds.
Au bruit de la lutte, le jeune Mélik, fds de Zobéir qui chassait dans la plaine, galope vers le puits. Il voit Antar assailli par mille bras. II contemple les prodiges d’intrépidité et de force du jeune noir. Ému de pitié, attendri d’admiration, il vole au secours d’ Antar, il lui jure une éternelle amitié, il écarte les
esclaves, il couvre Anlar de son sabre, il le fait marcher à côté de son cheval, le protège contre la colère de son maître, lui fait obtenir son pardon et le ramène à la tente de Schédad. Les femmes et les fdles de la famille de Schédad se précipitent hors des rideaux pour c{*ntempler le triomphe du jeune esclave noir, le prodige des hommes, le vengeur des faibles et le protecteur des femmes.
Au milieu d’elles, Antar ne voyait qu’Abla, idole de son àme. Abla, la plus belle des vierges de la tribu d'Abs, était fille de Malek, frère de Schédad, et cousine ainsi d’ Antar.
Grâce à cette parenté des deux familles et à l’union qui existait entre les deux tentes de Schédad et de Malek, Antar et Abla avaient vécu depuis leur plus tendre enfance dans cette familiarité que les mœurs arabes permettent entre les enfants d’un même sang.
Dès leur plus tendre enfance aussi, l’amour, qui devait faire le malheur, la gloire et la félicité d’Antar, semblait être né et avoir grandi avec eux. Ils ne s’avouaient point encore cet amour précoce l’un pour l’autre, mais cette passion respirait dans toutes leurs pensées.
Antar commençait à chanter en vers arabes en gardant les chameaux de son père Schédad dans la solitude ; il n’avait pas de plus habituel sujet de ses vers que sa cousine Abla.
Toutes les images poétiques du désert, du jour, de la nuit, du soleil, des étoiles, de l’ombre, de la rosée, des palmiers, des yeux de la gazelle, étaient empruntées par le poète pasteur à cette nature pour évoquer et pour colorer aux yeux de son âme l’image d’Abla et l’impression que lui faisaient sa présence, sa
ANTAU.
voix ou seulement son souvenir. Mais, bien que ces premiers vers d’Antar, retenus par la mémoire des jeunes Arabes, ses compagnons, et répétés par les jeunes filles sous toutes les tentes, rendissent déjà son nom célèbre entre tous les enfants d’Abs, un accent de mélancolie et de découragement attristait toujours à la fin ces chants. Né d’une mère esclave et noire , noir et esclave lui-mème, quoique chéri comme un fils légitime par son père, Antar ne se dissimulait pas que son amour pour Abla était, aux yeux des Arabes, une sorte de sacrilège, et que Malek, père d’Abla, n’accorderait jamais sa fille, à moins de miracles, à un enfant marqué de la couleur de la servitude. Ce fut cette passion pour Abla qui lui inspira de bonne heure l’idée ou
le rêve de tenter des prodiges d’héroïsme capables de vaincre la destinée et de conquérir la main de celle dont il avait conquis le cœur.
« Je me précipiterai dans la poussière de la mêlée, je m’élèverai au sommet delà gloire, ou je tomberai sous la flèche des ennemis de ton père, ô Abla ! Alors tu pleureras sur mon corps étendu percé de coups à tes pieds, ou bien ton père t’accordera en récompense à ma main libératrice. »
Les oncles d’Abla, humiliés et irrités de ce qu’un vil esclave noir osait lever les yeux sur elle, tendent mille pièges à l’adolescent pour le faire succomber, tantôt contre les guerriers, tantôt contre les bêtes féroces des déserts. Sa force et son courage déjouent toujours leurs embûches.
Un jour, les oncles l’ayant envoyé sans armes chercher leurs chameaux au bord de la mer, dans une enceinte de rochers, repaire
d’un lion monstrueux qui devait les débarrasser de ce fils importun de leur frère, ils trouvent, au matin, le noir couché et endormi sur le cadavre du lion qu’il a égorgé lui-même. L’admiration et le respect pour la taille colossale et pour la force surnaturelle d’Antar combattent en eux la haine dont ils sont animés contre ce neveu. On croit relire à chaque instant l’histoire de Joseph haï et persécuté par ses frères.
Pendant l’absence de tous les guerriers de la tribu d’Abs, partant pour une expédition lointaine, on confia les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, les trésors, les * tentes, à la garde du seul Antar. Les guerriers de la tribu de Cathan profitent de cette absence des hommes pour surprendre les
tentes d’Abs. Antar, qui veillait éloigné du camp au sommet d’une colline, voit fondre une nuée de cavaliers sur la demeure d’Abla.
L’un de ces cavaliers attache la jeune fille sur la croupe de son cheval et fuit avec sa proie. Antar vole plus rapide que les coursiers de Cathan sur leurs traces, il tue le ravisseur, il monte le coursier du guerrier qu’il a tué, poursuit les ravisseurs, les atteint les uns après les autres, et jalonne de leurs cadavres le sable du désert; il revient, vainqueur et vengé, rapporter Abla à sa mère et jouir du salut et des bénédictions de la tribu tout entière.
Chantre lui-même de ses propres exploits, il se vante, avec la naïve fierté de l’Arabe, de l’incomparable force de son bras :
« Me voici dans mon élément, s’écrie-t-il en apostrophant ses ennemis couchés dans leur sang à ses pieds; c’est du sang que je respire ; ma force est célèbre ; mon sabre coupe comme le feu de la foudre, nul guerrier ne peut l’éviter; l’arc et le sabre ont été les jouets de mon berceau. J’étancherai ma soif avec du vin, du vin aussi vieux que le monde. J’entendrai la voix que je préfère au bruit du fer contre le fer dans la mêlée, quand les guerriers s’entre-choquent et tombent en vidant la coupe de la mort, — la voix d’Abla ! — Abla ! Abla ! tu es le seul rêve de mon cœur, et je ne cherche la renommée que pour ne pas être méprisé un jour par toi! Je suis noir, oui ; mais, j’en suis sûr, j’écraserai l’envie, j’anéantirai tout ce qui osera me résister. Je
combats pour Âbla! je suis son esclave! »
Après avoir ainsi chanté son triomphe et ramené toutes les femmes et tous les enfants en sûreté sous les tentes, le noir s’élance de nouveau sur un cheval conquis à la poursuite des ennemis, et ramène au camp de Schédad tous les coursiers de ceux qu’il avait jetés sans vie sur le sol.
On convint, par égard pour les femmes, et surtout pour Séméha, l’épouse légitime de Schédad, de cacher cette incursion des ennemis dans le camp ; mais Schédad, à son retour, étant allé visiter les troupeaux, s’étonna de trouver de superbes chevaux de guerre paraissant avec les siens sous la garde d’Antar :
« Malheureux, dit-il à son fils, c’est donc
pour dérober ainsi des chevaux d’élite à nos frères du désert que tu t’éloignes toujours hors de portée du camp, et que tu t’abrites comme un brigand dans les gorges et parmi les rochers inaccessibles? Il n’y a rien de bien à attendre de toi : le larcin et le meurtre sont dans ton sang. Tu flétriras le nom de la race qui a donné asile à ta mère. »
En parlant ainsi, Schédad frappa longtemps son fils innocent avec le manche du fouet qu’il tenait à la main, et, le liant avec des cordes au tronc d’unsvcomore, il allait l’abandonner aux animaux de la nuit. Mais Séméha, sa femme, ayant aperçu de loin le bras levé de son mari et entendu , les gémissements d’Antar sous le bâton de son père, accourut, fondit • en larmes , couvrit Antar de son corps et
avoua à son mari l’incursion des cavaliers de Cathan et les exploits du jeune noir puni pour sa vertu. Schédad délia son fils, pleura de joie et d'orgueil au récit de ces exploits, et le conduisit au roi Zobéir, qui l’admit au rang de ses guerriers.
De ce jour, Antar cessa de faire partie des esclaves de Schédad, son père; il se signala dans les guerres de Zobéir contre les autres tribus de l’Yémen.
Au retour des combats, Zobéir le faisait asseoir à ses festins. Antar, semblable à Achille se délassant avec sa lyre, chantait à la table du roi les victoires de sa tribu et ses propres victoires. Il mêlait toujours le nom d’Abla à ses chants de guerre et d’amour, ne demandant à la gloire que de l’élever assez haut
dans l’estime des Arabes pour mériter la main d’Abla, le seul prix de sa valeur et de son génie. Des chanta nombreux du poëmed’ An tar sont consacrés au récit des prodiges de son bras, pendant ces années d’épreuve où Schédad et Malek son frère lui refusent le don de sa maîtresse. Dans une condition toujours indécise entre l’esclavage et la liberté, il sauve en vain plusieurs fois l’honneur de la tribu et la vie d’Abla ; l’orgueil arabe se révolte à l’idée de consentira l’union d’une fille libre et d’un esclave noir. Ses vers, à cette époque, sont des gémissements plaintifs et quelquefois terribles sur sa destinée.
Comblé d’honneurs et d’affection par le roi Zobéir, Antar ne pouvait obtenir le seul prix qu’il ambitionnât, le titre de fils reconnu et légitime de son père Schédad.
« Vil bâtard, lui dit Schédad, oses-tu bien prétendre au rang de mes autres fils, toi, fils d’une esclave, toi qui portes la honte de ta naissance écrite sur ta peau ! »
Antar, désespéré à ces rudes paroles, baisse la tête, s’enfonce seul dans le désert en aban-