ANT.VR
donnant les rênes de son cheval, et déplore ainsi son infortune :
« En vain je me débats contre mon malheur. J’ai servi les hommes, j’ai cru que mes parents seraient mes protecteurs; ils sont devenus pires que des serpents sous mes pieds.
Sur le champ de bataille, j’égale les qnfants des rois, disent-ils ; mais, dans la paix, je ne suis plus pour eux que le fils de Zebédéha, l’esclave noire! Ah ! sans l’amour qui me consume, supporterais-je de pareils outrages?
O Abla! que ton image me console et me soutienne ! Si ta demeure était au ciel, demain ma main envahirait les étoiles pour te mériter et te conquérir. »
Un jour, après une longue marche dans le désert, Antar, rejoint par quelques cavaliers de Zobéir, attaque la tribu de Cathan, ennemie de la tribu d’Abs ; il immole ses guerriers, renverse ses tentes, chasse devant lui les esclaves et les troupeaux, riche dépouille qui va égaler sa fortune à celle des plus opulents des Arabes pasteurs. Mais l’instinct du héros l’emporte tout à coup en lui sur l’amour et l’orgueil des richesses. Il troque toute cette
dépouille contre un cheval persan, fameux dans le désert sous le nom d’Abjer. En vain ses compagnons lui reprochent de les priver de leur part de butin pour un coursier qui doit leur appartenir autant qu’à lui. Antar, méprisant leur murmure, serre les sangles d’Abjer et les défie tous ensemble au combat. Sa stature majestueuse, l’aplomb de ses membres, les muscles de ses bras, pareils au manche d’une massue, les font réfléchir et trembler; ils lui cèdent sans combat la possession d’Abjer, désormais associé dans l’histoire à tous les dangers et à tous les triomphes de son cavalier.
La colère de son père Schédad ne résiste pas à cette nouvelle preuve de la valeur de son fils. Il ne pouvait se rassasier de le
regarder et de parler de lui à ses frères.
« 0 mon frère! dit un jour Schédad à Malek, père d’Abla, nos ennemis haïssent mon fils parce qu’ils n’en ont pas de pareil. Non, par le Dieu de Moïse et d’ Abraham! il n’y a ni en Orient ni en Occident un guerrier comparable à mon fils Antar quand il est à cheval sur Abjer. »
Et, en parlant ainsi, Schédad baisa Antar sur les yeux.
« Si tu m’aimes, ajouta-tril en regardant son frère Malek, aime aussi mon fils Antar.
— Frère, répondit astucieusement Malek, père d’Abla, mais ennemi d’ Antar, parce qu’il redoutait ses prétentions sur sa fille, frère, cela est vrai : tu es la colonne de nos tentes, et Antar est notre épée ! »
On servit un festin dans la tente de Malek; Abla et ses frères y assistaient. Antar jouissait du pardon de son père, des éloges de son oncle, de l’amitié de ses cousins, de l’amour d’Abla, témoin de sa gloire. Il s’était revêtu de la veste de brocart d’or et de la pelisse d’honneur que lui avaient données la roi Zobéir en récompense de ses services dans les camps. Il n’y avait aucun vêtement pareil dans toute la tribu. Amrou, frère d’Abla, l’ayant admiré avec envie en faisant boire Antar coupe sur coupe, Antar dépouilla sa veste et sa fourrure et les donna à son cousin pour le rendre favorable à son amour.
< Mon neveu, dit le père d’Abla en remerciant Antar du présent fait à son fils, Abla
est ton esclave, je suis ton esclave, et mon fils Amrou est l’esclave de tes sandales! »
Le’crédule Antar, ravi de joie à ces paroles, se dépouilla de toutes ses armes et de tous ses autres vêtements, meme de sa chemise, à l’exception de son large caleçon, et, se prosternant le buste demi-nu aux pieds de son oncle, il baisa ses genoux en le suppliant d’accepter tout ce qu’il possédait en reconnaissance de la promesse qu’il venait de lui faire.
Antar se releva dans sa majesté.
* Abla, dit le poète, voyant ainsi Antar debout, nu et noir comme un tronc d’ébène, et contemplant les cicatrices des coups de lance et de sabre dont son buste et ses bras étaient sillonnés, fut frappée de stupeur et se
prit à rire de joie en contemplant la hauteur de la stature de son cousin. »
Antar, humilié du rire de son amante, réfléchit un moment, puis il lui répondit par ces vers improvisés :
« La blanche et délicate Abla rit en voyant ma couleur noire et la trace des fers de lance sur mes flancs.
» Tu ne rirais pas, ô Abla ! tu ne serais pas émerveillée lorsque je suis entouré d’ennemis, si tu voyais dans leur poitrine ma lance solide sur laquelle le sang ruiselle en broderie de pourpre.
» Je suis le lion du désert alors, et je m’étonne qu’à l’heure du combat mon ennemi puisse voir mon visage et survivre à son effroi ! »
\NTAIl.
On apporta à Antar d’autres vêtements, il s’en revêtit. Il passa ainsi neuf jours dans la tente de son oncle, mangeant, buvant et s’entretenant avec sa bien-aimée.
Le dixième jour, son oncle Malek, ayant interpellé Antar, lui demanda qu’elles étaient ses intentions à l’égard de sa fille et quelle dot il prétendait lui donner en échange d’Abla.
« O mon oncle ! répondit le jeune homme, loin de moi l’affront de mettre un prix à ce visage de lumière, à cette taille de palmier, à cette perle de l’Océan, à cette vierge enveloppée de sa pudeur! Di tes-moi vous-même ce
que vous désirez, et ne me demandez qu’une
ANIAK.
dot supérieure à ce que tous les rois et tous les guerriers de l'Arabie et delà Perse seraient impuissants à lui donner ! »
Malek lui demanda mille chamelles açéfyr, les plus rares et les plus estimées des Arabes. Antar les lui promit, chargées, de plus, de toutes les richesses de leurs maîtres ; puis il partit pensif de la tente de son oncle pour aller accomplir sa promesse et payer ainsi le prix d’Abla.
Il arriva le soir, accompagné seulement de son frère Chéioud, devant une tente solitaire de poil de chèvre noire, autour de laquelle paissaient çà et là quelques chameaux maigres. Un vieillard sortit de la tente au bruit des pas de leurs chevaux. Sa taille était affaissée par le poids des jours ; le temps et les misères de la vie l’avaient décharné.
« Ce vieillard, dit le poète en racontant cette rencontre, marchait sur le dos de la
terre, et sa barbe descendait jusqu’à ses genoux.
> — Pourquoi marches-tu ainsi courbé? lui dis-je.
» Il me répondit, en levant une main vers moi :
» — Ma jeunesse s’est perdue sur la terre, et je me baisse comme pour l’y chercher toujours ! »
Antar descendit de cheval à la porte de la tente. Son cheval Abjer était chargé du gibier qu’il avait tué en route. Le vieillard alluma du feu et prépara un repas ; ils mangèrent et burent jusqu’à la nuit. L’ermite ayant interrogé le guerrier sur le but de son voyage, Antar lui raconta la promesse qu’il avait faite à son oncle.
ANTAK.
« Que Dieu maudisse ton oncle! répondit le vieillard, car il a ourdi ta mort en exigeant de toi une telle dot ; ces chamelles ne se trouvent que dans les terres du roi Moundhir, qui s’étendent entre l’Arabie et la Perse, et dont les Persans et les Arabes redoutent également la puissance. Tu te jettes dans un feu dont la flamme ne s’éteindra plus.
» — Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu qui sait tout, répliqua Antar consterné, mais persévérant dans son dessein. Eh quoi I j’aurais dit oui à mon oncle, et je lui dirais non? s’écria-t-il; cela ne sera jamais, dussé-je servir de pâture aux bêtes féroces? »
Il s’endormit sous la tente du vieillard, et le lendemain, à la première lueur du matin,
Antar prit la route de l’Irak, province de la
Perse soumise au roi Moundhir. La description qu’il fait dans ses vers de la terre d’Irak révèle en lui le poète descriptif du plus riche pinceau.
c Là, dit-il, s’offrirent à mes yeux des maisons nombreuses et pleines comme des ruches, de vaste prairies, des parterres éclatants de fleurs, arrosés de sources jaillissantes; des chevaux arabes au poils varié, bondissant çà et là dans la plaine, comme des vagues de la mer au vent du matin. Ils réjouissaient la contrée et faisaient frémir les feuilles d’arbre par leur hennissement. De jeunes chameaux s’offraient aussi à mes yeux avec leurs mères, des dromadaires rapides comme la poussière sous le vent, des esclaves, des jeunes garçons, de jeunes filles noires aux
cheveux bouclés. Là s'ouvrait une vallée, la plus riante que les génies aient jamais embellie; l’eau y débordait de toutes parts, semblable à de l’argent liquide ; les parfums des herbes y répandaient l’odeur du musc; des milliers d’oiseaux, bulbuls, merles, passereaux, colombes à collier, perdrix, cailles, tourterelles, chantaient dans les sillons ou exaltaient sur les rameaux le nom de Dieu ; les épouses des paons y déployaient l’éclat de leur robe, comme si le Créateur les eût habillées des plus rayonnantes couleurs et eût versé sur elle le corail et l’hyacinte! j> {Traduction de M. Dugal.)