‹ AntarChapitre 19 sur 27 · A NT A U · texte numérisé non relu

A NT A U

— J’ai mieux aimé, dit le berger résigné, raelieler de ma vie la sienne que je lui avais juré de défendre! Faites de moi ce que vous voudrez. »

Les guerriers, pleins d’admiralion pour celle vertu, lui pardonnèrent et le louèreni. Ils le laissèrent s’éloigner, plein de gloire cl digne des louanges éternelles.

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Pendant cette fuite de son frère, Antar combattait encore à pied contre la nuée d’ennemis qui l’entouraient. La lassitude et non le glaive le jeta à la (in évanoui le visage contre terre. Saisi et garrotté de cordes par les cavaliers, il fut trainé dans la poussière aux pieds du (ils du roi, Homan. Le visage mâle et menaçant du héros, son aspect effrayant, la grandeur de sa taille, la largeur de sa tète, étonnèrent le jeune prince.

« Serrez plus fort les liens, dit-il aux gardes; attachez-le sur le dos d’un cheval, et conduisons-le au roi, afin qu’il décide luimême de son sort !

— Qûi es-tu? lui dit le roi, qui rentrait de la chasse entouré de ses courtisans.

— Je suis un Arabe de la tribu d’Abs, répondit Antar.

— Es-tu de la race de leurs nobles ou de leurs esclaves? poursuivit le roi.

— Prince, repartit Antar, pour les hommes généreux, la noblesse, c’est le choc des lances, le sifflement des flèches, les coups de sabre sur les cuirasses, la patience sur les champs de bataille. Je suis le médecin de la tribu d’Abs quand elle est malade, son protecteur quand elle est menacée, le défenseur de ses

femmes quand elle est en fuite, son héros quand elle s'enorgueillit de sa gloire, et son sabre quand elle vole au combat. »

Le roi, étonné de cette poésie et de cette éloquence dans la bouche d’un esclave noir, lui demanda qui l’avait poussé à venir ravager ses terres et enlever ses chamelles. Antar lui avoua que c’était son amour pour sa cousine Abla et l’astucieuse exigence de son oncle Malek, qui avait mis ce prix à sa fille. Le roi s’étonna qu’avec tant de courage, d’éloquence, de poésie et d’élévation de sentiment dans l’àme, il se fût ainsi exposé à sa perte pour une petite fille arabe.

« O mon maître ! répliqua Antar au roi, c’est l’amour qui pousse l’homme à monter à cheval sur le danger; c’est à cause de lui que

les tètes des braves roulent dans la poussière. Il ne récompense que les amants qui ont goûté l’amertume de l’absence après les délices du retour, et qui ont veillé de longues nuits. Le malheur n’arrive en tout lieu que du regard lancé des bords d’un voile de femme. »

Un grand bruit et un grand tumulte intei'rompirent cet entretien. On vint annoncer au roi Moundhir qu’un lion plus grand qu’un taureau, provoqué par ses chasseurs, venait de s’élancer sur sa suite et semait le carnage et la mort sur ses pas.

« O roi ! dit Antar, ordonnez à vos conipagnons de me laisser seul contre ce lion; s’il me tue, vous aurez été vengé, car j’ai tué moi-même un grand nombre de vos guer-

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riers et de vos esclaves; si je le lue, récompenscz-moi en me rendant la vie et la liberté ! Mais ne déliez que mes mains et laissez à mes pieds leurs entraves; car, ou je tuerai l’animal, ou je n’aurai pas le désert pour fuir devant lui. »

Le lion succomba. Anlar ne jeta en le terrassant qu’un cri de triomphe :

« Je suis toujours l’amant d’Abla! »

Puis, entonnant un chant de victoire entremêlé de plaintes sur son sort, il raconte en vers héroïques son infortune, sa défaite et sa raptivité :

« J’ai été amené devant un roi généreux, disent les dernières strophes de ce chant. J’ai combattu un lion amer ou regard, rude au combat ;

» Sa face avait la largeur d’un bouclier, et ses prunelles lançaient des étincelles comme un feu de nuit;

» Je l’ai fendu d’un seul coup avec mon sabre, en allant à lui les pieds entravés dans mes liens;

« J'ai espéré que le roi m’accorderait en récompense la dot d’Abla exigée par mon oncle, les chamelles açéfyr...

> Par le firmament! se dit le roi en écoutant et en admirant cet esclave, ce noir est la merveille des temps et l’unique du monde! 11 réunit l’héroïsme à l’éloquence et l’audace a la constance dans les choses difficiles et qui font la stupeur des hommes ordinaires; si je puis me l’attacher, je ferai voir par lui la supériorité des Arabes de ma race sur les

Persans du roi Chosroès, dont je suis le tributaire. »

Puis, se tournant vers ses gardes :

« Retenez ce noir prisonnier à ma cour, leur dit-il, car la terre n’a pas son pareil, et il pourra un jour glorifier la main qui l’épargne. »

Antar fut l’objet de tous les égards compatibles avec la captivité.

Peu de temps après, le roi Moundhir, ayant (Hi; porter son tribut à Chosroùs, le grand roi de Perse, fut invité à un festin par ce monarque. Les courtisans de Chosroès, voulant se railler de la simplicité de ce roi des pasteurs, firent servir à la table du monarque deux corbeilles de dattes parfaitement semblables en apparence; mais les dattes servies devant le roi et ses courtisans étaient désossées, et on en avait remplacé le no\au par

des pistaches et du miel; celles qui étaient servies devant Moundhir étaient des dattes véritables dont la chair enveloppait le noyau. Le roi Moundhir, voyant Chosroès et ses courtisans manger ces dattes feintes sans rejeter le noyau, crut, par respect, devoir imiter son suzerain ; il mangea le noyau avec les dattes. Chosroès et ses courtisans éclatèrent de rire. Moundhir en demanda la cause ; ils lui avouèrent leur supercherie. L’hôte outragé affecta de rire lui-même de son erreur; mais il se retira profondément irrité de l’abus que son suzerain avait fait de sa naïve crédulité et méditant la vengeance. De retour dans son pays montagneux, il écrivit une lettre de plainte et de défi au roi de Perse pour lui reprocher cet outrage. Le roi envoya

une armée pour soumettre Moundhir. A l’approche de cette armée persane, Moundhir rentra en lui-méme.

« Je vois, dit-il, que ma lettre a offensé Clîosroès; mes paroles n’étaient pas convenables. Les légèretés de la langue sont les calamités de l’homme. »

Un satrape nommé Kosrouàn, ennemi du roi Moundhir, et qui aspirait à posséder ses États, commandait l’armée du roi de Perse.

Vainqueur des Arabes de Moundhir dans une première bataille, il fit le siège de la ville d’Hira, capitale et dernier refuge du vaincu. Moundhir, réduit à l’extrémité, appela ses lils et ses guerriers à un grand conseil de guerre. On résolut de faire une sortie désespérée le sabre à la main, d’entourer les femmes, les

ANÏAK.

enfants et les trésors d’un rempart d’acier, et de se réfugier dans le désert pour aller demander asile, secours et vengeance aux Arabes cultivateurs. En apprenant cette résolution d’expatrier son peuple, les esclaves delà cour du roi qui gardaient Aniar se jetèrent aux pieds de leur maitre :

« O père ! lui dirent-ils, le guerrier captif de la tribu d’Abs, qui est enfermé sous notre garde, ayant entendu ce matin le tumulte de la ville et nous ayant interrogés sur la cause de ce bruit, nous lui avons appris ce qui se passait autour des murs.

» — Conduisez-moi au roi, nous a-t-il dit, je lui révélerai le moyen de détruire ses ennemis, fussent-ils aussi nombreux que les grains de sable du désert. »

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Aiitar parut devant le roi.

€ Par le ciel ! dit-il, mon foie a failli éclater de colère et de honte quand j’ai appris que des Arabes allaient fuir devant ces chiens de Persans ! Les Arabes, continua-t-il, sont patients dans le combat et meurent sous le sabot des chevaux; mais ils ne supportent pas la honte en sauvant leur vie par la fuite. Promettez-moi la dot de la fille de mon oncle; faites-moi rendre mon sabre, mon cheval Abjer, ma cuirasse de combat; prètez-moi mille cavaliers de votre armée pour exécuter la manœuvre que je leur commanderai, et vous verrez ce que deviendront vos ennemis. »

Le roi, confiant dans le bras de son captif, consentit à tout et rappela ses guerriers aux

armes. Anlar chanta son chant de guerre :

« Je plongerai, dit-il, dans le nuage de poussière jusqu’à ce que je rencontre ce satrape Kosrouàn, et je lui ferai boire la coupe de la mort ! 11 goûtera sur le tranchant de mon sabre une boisson après laquelle il ne goûtera plus celle de l’eau ! »

Après avoir chanté ces vers :

« Pour tes yeux, ô Abla! » s’écria-t-il.

Et il fondit sur les Persans.

« Sa lance, dit le poète, était comme le destin : elle raccourcissait les vies. »

Son exemple rendit l’intrépidité aux mille cavaliers de Moundhir. Ils firent reculer les Persans loin des murailles de la ville. Kosrouàn, campé à l’arrière-garde, apprit par les fuyards la déroute des siens devant un

oavolier noir plus impétueux, disaient-ils, que le simoun. Il jura de combattre lui-même le lendemain et de laver dans son sang la honte de sa défaite.

Le roi Moundhir, de son côté, alla à la rencontre d’Antar, le fit entrer dans sa tente et manger avec lui.

« Si je savais, dit le roi au jeune vainqueur des Persans, que ce fût un bonheur pour toi de rester dans notre pays, j’enverrais vers Abla pour qu’on l’emmenât de gré ou de force; mais je crains que ton cœur ne soupire pour ton pays et pour tes tentes.

— O mon maître! répondit Antar, je n’ai pas le courage de rester ici, chaque jour passe sur moi avec le poids de mille années ;

ce|)eiKlaiW, dussé-je mourir do mou amour cl fondre à l’ardeur de mes souvenirs cl de mes regrels, je ne partirai pas que n ous ne soyei vengé de Kosrouàn. »

Ils passèrent ainsi la nuit à s’entretenir de la bataille du lendemain sous la lente, pendant que les fils du roi veillaient à la sûreté du camp des Arabes.

Kosrouân jurait, de son côté, à scs chefs <|u’il tuerait le lendemain ce génie invincible sous la figure d’un noir, et il s’endormait dans la certitude de son triomphe.

« A l’aube du jour, un guerrier, dit le poème, sortit des rangs de l’armée des Arabes et s’avança dans l’espace videqui laséparait des Persans. Il était emmailloté dans son armure de fer; un sabre pendait à sa ceinture; sa main tenait une longue lance. Il montait une jument

ANTAn.

au poil jaune comme de l’or reluisantau soleil, telle qu’on n’en avait jamais regarde; ses nerfs étaient solides; sa queue traînante traçait un sillon dans la poussière; c’était la gloire des coursiers arabes, le vent qui court, l’éclair qui brille, l’orage qui verse. Le guerrier qu’elle portait la faisait courir et bondir çà et là dans la plaine pour évaporer son feu et calmer son impatience. Les Persans de la veille, épouvantés, le reconnurent : c’était Antar, fils de Schédad. Sa jument sortait des haras du roi Moundhir, qui la lui avait prêtée, parce qu’Abjer, fatigué et blessé dans la journée précédente, avait besoin de repos. Antar, ayant trouvé cette jument ferme de cœur et ardente au combat, galopait, sa lance à la main, en défiant Kosrouàn dans scs vers.

» Kosrouàn, insulte, s’élança sur un cheval persan, à la bouche line, qui devinait la pensée dans la main de son maitre. 11 était couvert d’une cuirasse de mailles aussi étroites que les yeux des sauterelles. Des javelots résonnaient sur sa cuisse, des flèches dans son carquois, une masse d’armes à pointe de fer pesait à peine comme une plume dans sa main droite.

» Les deux guerriers fondirent l’un sur l’autre; une vague de poussière, soulevée par les sabots de leurs chevaux entre-choqués, les déroba aux regards des deux armées. On n’entendait que les coups, sans voir la lutte, comme deux tonnerres dans un même nuage. Kosrouàn sortit enfin de ce tourbillon, poursuivant Antar de ses javelots, que l’Arabe parait etdétournait avec sa lance.

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A la fin, le Persan, ayant épié un mouvement d’Anlar qui laissait son front à découvert lui lança sa lourde massue, dont le poids écrasait déjà dans sa pensée l’iiomme et le cheval; mais Antar, galopant au-devant du coup, reçoit la massue dans sa large main, la saisit, la fait tournoyer avec ses chaines comme l’enfant fait d’une fronde, et, la lançant de toute sa force sur Kosrouàn, l’étend les cotes brisées et sans souffle sur la poussière. 11 était mort sansavoir senti le goût de la mort ! »

A cette chute du plus invincible de leuis guerriersetdeleur satrape, les Persans fuieni, poursuivis et immolés par les Arabes. L’n seul homme a décidé de la victoire. Le nom d’Anlar esl dans tous les cœurs. Il revient on

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