LA VILLE MODERNE
A Henri Vaugeois.
L'antiquité fait dire aux sages : — Il ne faut pas juger un homme qu'il ne soit mort; une ville, que tu n'en aies passé le rempart ; un voyage, que le terme n'en soit touché... Mon voyage est fini, les murailles d'Athènes sont loin derrière moi. Je m'en suis arraché en me flagellant de l'imprécation de Lysippe : « Qui ne « désire pas voir Athènes est stupide ; qui la voit sans s'y « plaire est stupide encore; mais le comble de la stupi- « dite est de la voir, de s'y plaire et de la quitter. » Il est vrai que, maintenant que je l'ai quittée, j'en puis écrire autrement que par impression et donner à mes sentiments figure d'idée générale.
Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque Chateaubriand pénétra dans Athènes, c'était une malheureuse bourgade turque. Quelques centaines de maisons couvraient la pente septentrionale de iWcropole. Un petit mur semblable à la clôture d'un jardin tenait lieu d'en-
ceinte ; ville et muraille étaient la propriété du chef des Eunuques noirs de Gonstantinople.
Vingt-six ans plus tard, lorsque vint Lamartine, la condition d'Athènes, ne s'étant pas améliorée, était même plus misérable. La révolte de 1821 y avait attiré plusieurs malheurs nouveaux et c'était presque en vain pour elle que les alliés des Hellènes avaient vaincu à Navarin. La cause grecque, devenue la cause de l'Europe, triomphait ; l'indépendance était proclamée depuis trois années et néanmoins, le Turc ayant gardé la citadelle, l'auteur du Voyage en Orient dut obtenir d'un janissaire l'accès du Parthénon. Près des ruines antiques, il distingua des ruines faites nouvellement, aussi bien dans la ville moderne qu'entre les murs de Thémistocle et de Cimon. A la pauvreté de jadis s'ajoutait l'œuvre des boulets, de la mine et du pic.
Ce fut deux ans après le passage de Lamartine, en i834, que le nouveau roi de la Grèce et le Parlement grec vinrent se fixer à Athènes. Dès ce jour, la ville nouvelle est sortie du désert. Les commencements furent lents. Cela tint, paraît-il, au gouvernement du roi Othon. Ses collaborateurs venus avec lui d'Allemagne n'inspiraient qu'une confiance médiocre aux gens du pays. L'opinion commune à Athènes est que, avant le mouvement de 1862, rien d'utile ne s'accomplit. Il y a bien de la rudesse dans ce jugement. Toute période organique est difficile ; tout règne improvisé, malheureux. Les esprits justes tiennent compte des efforts et des talents du premier roi des Grecs. 11 n'en put bénéficier. Une insurrection de palais jeta hors de la Grèce le monarque et son entourage.
Sous la nouvelle dynastie, le développement fut aussi brillant que rnpide. Le roi Georges s'est montré fort habile à faire pardonner sa naissance. La plupart
des Athéniens ne le félicitent que d'avoir laissé le champ libre aux Hellènes, car ils sont jaloux de la gloire d'avoir suffi aux élégances de leur capitale.
Quoi qu'il en soit du jugement, les faits parlent. Au Pirée, où Chateaubriand ne vit pas une seule barque et qui ne consistait en 1802 qu'en un couvent flanqué d'une baraque de douaniers, une cité populeuse, com* merçante et industrieuse s'éveille. Le Pirée est la seconde ville de Grèce.
Athènes reste la première : elle avait, en 1870, 48.000 habitants : neuf ans après, l'on y comptait 10.000 noL veaux Athéniens. Or, le chiffre de 58. 000 a bien doublé en dix-sept ans. C'est à plus de 120.000 âmes que se monte la population de la métropole du monde grec. N'y a-t-il aucune imprudence à développer de la sorte, dans un petit royaume, d'aussi vastes centres urbains ? Que la population y soit accourue des campagnes ou qu'elle ait été empruntée aux villes grecques de l'empire turc, on peut se demander si tant de progrès n'eurent pas quelque chose de fictif et de dangereux. Trop de nouveaux venus peuvent gâter un peuple, trop de paysans changés en citadins peuvent l'affaiblir. Et les fabriques de koniak ne sont peut-être pas seulement destinées à abrutir les hordes slaves des environs.
Mais du seuil de la ville, il faut sentir qu'elle fut faite avec amour. Ses habitants n'ont rien épargné pour qu'elle fût belle. Ils avaient leurs ressources et les richesses de leurs compatriotes, les banquiers grecs dispersés dans tout l'univers. Ils se rappelèrent que leurs ancêtres possédaient des carrières de plusieurs
sortes de marbre, le pentélique doré, le paros d'un blanc délicat dont on est ébloui, l'hymette gris et bleu, l'éleusinien noirâtre. Ces veines perdues furent rouvertes. On revêtit de marbre tous les édifices publics. Cette précieuse pierre n'est pas absente des maisons particulières ; elle les recouvre du haut en bas ou elle erre au long des corniches, rehausse le pourtour des baies et des issues, les marches des perrons, souligne la saillie des étages et verse partout une idée d'opulence et de propreté lumineuse.
Trop jeunes pour avoir des écoles d'architecture, les petits-fils de Mnésiclès ont demandé, pour la construction de la ville, le secours des artistes et des savants occidentaux. Mais l'Occident non plus n'était pas riche d'architectes. 11 a envoyé des maçons et ces messieurs ont travaillé du mieux qu'ils ont pu, c'est-à-dire avec conscience et maladresse. L'Allemagne s'est distinguée parle mauvais goût de ses fils. Les Français ont coutume d'en faire des plaintes amères. Il est cependant naturel, toute considération de politique othonienne laissée à part, que les nouveaux Athéniens aient chargé des Germains du soin de tracer leurs boulevards. Ces bons barbares ont si patiemment suivi l'art antique ! Ils en parlent avec un respect si sincère, un zèle si vif ! Ce n'est pas qu'ils l'aient bien compris. Leur travail, par sa quantité, devait frapper d'étonnement un peuple qui se réveillait.
Les rangées de maisons de marbre, celles qui composent les quartiers les plus neufs, se coupent à l'américaine, je veux dire à angles aussi droits que peut le
permettre la nécessité de se garantir du vent, de la poussière et du soleil. Cela est d'un goût très moderne. Je m'attendais à pis. Un Hellène de mes amis m'assurait au départ que je retrouverais là-bas les beaux alignements et les hautes maisons qui l'émerveillaient rue de Rennes. Cet innocent me calomniait sa patrie. Si les maisons montrent des proportions fort nobles, elles ont peu d'étages, trois au plus, généralement. Et cela détermine même un léger défaut : comme ces étages sont assez élevés, beaucoup d'appartements, d'ailleurs spacieux, semblent étroits et courts ; la hauteur majestueuse de leurs plafonds, nous jette au fond d'un puils. Cela vaut mieux que de se heurter le front sous nos portes.
Mais ce système de construction ne se montre que sur les boulevards et les grandes places, et le désagrément en est atténué par la grâce familière, spirituelle, simple dont nos Athéniens savent approprier à leurs commodités ces froides bâtisses. Sur le seuil, on peut se croire à Boston ou à Chicago. Poussez la porte, gravissez le petit escalier extérieur qui, de la cour, mène au perron, vous retrouverez l'Orient, parfois même, à quelque détail de réminiscence naïve, une antiquité assez belle. Sur la fin de l'après-midi les balcons se garnissent de jeunes femmes en robes d'intérieur. Elles reçoivent là, comme dans un salon, les visites de leurs amies. Le motif de décoration en vaut bien un autre.
Ces quartiers sont parsemés de vastes jardins. Celui que l'on rencontre en avant du Palais du roi, formé de quelques parterres d'orangers et de cyprès, m'a retenu longtemps sous son ombre. Non que la fraîcheur fût extrême, mais l'air tiède y était saturé de Heurs capiteuses, qui s'ouvraient dans le moment même où allait
finir mon séjour. Leur souvenir associé aux préparatifs du départ garde l'arôme du regret. Derrière le Palais, le Jardin Royal, comptante des rares essences, verse dans toutes les avenues qui l'entourent un souffle plus léger nourri de feuillage et d'eaux vives. Le soir venu, la foule le respire avec délices en longeant les grilles. C'est le lieu de la promenade où la société échange le salut et le sourire de chaque jour.
Le Zappion est une sorte de palais public, élevé aux portes d'Athènes ; on y fait des concerts, des expositions et des conférences comme au Trocadéro. Il forme la limite de la promenade du soir. Un bon patriote, Zappa, en a fait le don à la Grèce. Ces belles pierres blanches ne coûtèrent pas un denier au budget de l'État ni de la ville. Le citoyen a tout donné, tout assuré. N'est-ce pas une idée touchante ? Les idées de ce genre sont communes ici. A chaque pas, l'on trouve des fondations privées, devenues le bien du public. Et le public reconnaissant donne, comme il est naturel, à l'objet du bienfait le nom du bienfaiteur et de l'évergète. C'est ainsi que le Panghionest nommé de Pangha, l'Arsakion d'Arsakis, de "Varvakis le Varvakion, de Rhizaris le Rhizarion. En général ces donateurs n'habitent pas Athènes ; ce ne sont même point des sujets hellènes. Ils appartiennent à la Grèce esclave ou étrangère. Argentiers de Smyrne et de Constantinople, négociants de Marseille, de Triesteet de New-York, ils n'ont point oublié leur race et le prouvent facilement. M. Averof, qui a donné des cen-
ArrENnicE
laines de nulle francs pour le Stade à l'occasion des Jeux olympiques, est le type de ces Hellènes bienveillants. Athènes s'est donc relevée à peu de frais.
Elle s'embellira plus tard. La génération affinée qui se lève commence à railler les lourdes bâtisses allemandes faites en forme de caserne: les absurdes pastiches du dorique et de l'ionien feront bientôt sourire et Ton regardera un peu l'Académie. l'Université, la nouvelle Bibliothèque comme on s'accorde à regarder le Palais du roi. Du reste, ces nuances de sentiment n'ont, aujourd'hui, qu'une importance secondaire. Pour une capitale âgée de soixante-six ans. la grande affaire n'est jamais de bien sentir, mais de sentir beaucoup. Pour vivre finement, elle a l'avenir devant elle; qu'elle vive énergiquement.
Ainsi S procédé l'Athènes antique. L'archéologie m'est témoin que tous ses premiers édifices n'étaient pas également dignes de la ville de Minerve. Au fur et à mesure que le temps ou la guerre couchaient au sol ces bâtiments babyloniens, égyptiens, mycéniens, les habitants d'Athènes se gardaient de les relever, ils les remplaçaient par des édifices d'un meilleur goût. Enfin ce bon goût s'épura ; il devint le meilleur du monde. Athènes devint incapable de souffrir plus longtemps ses anciennes sauvageries. Elles furent rasées. Quant aux matériaux, on les utilisa dans les substructures. Je souhaite cette fortune et cet usage à quelques maisons d'aujourd'hui. Les moins élégantes deviennent plus commodes. J'y ai vu circuler l'électricité et le gaz ; les tramways courent devant elles; des distributeurs et des poseurs automatiques y sont encastrés. Je crois même avoir reconnu un grand nombre de ces toiles incandescentes dont les savants occidentaux épurent et redoublent l'éclat d'un mauvais lumignon. En uH
lieu si antique, tant de nouveautés du même ordre m'ont fait plaisir.
Telle est une partie, la plus vaste et la plus voyante de l'Athènes moderne. Beaux quartiers ou riches quartiers, maisons neuves, murs frais, constructions récentes et si activement poussées que tout y change de figure en quelques années: enfin, parfaite image de quelque jeune ville d'Australie, ennoblie et dorée par le génie du souvenir. Eu effet, ces rues droites, ces places symétriques attestent par les noms illustres qu'on leur donne de quel cœur nos Athéniens glorifient leurs pères antiques. Rue de Platon, rues de Phocion, de Sophocle, rues de Selon, de Thémistocle. On n'est pas libre de ne pas aimer ce sentiment.
La vertu des inscriptions en langue grecque est assez connue. Cela vient de ce qu'elles ont de clair et d'harmonieux. Plo.tia Omônias, Platla Synlogmatos, ces mots ne veulent dire que « place de la Concorde », « place de la Constitution », mais combien le vocabulaire latin (si bien fait cependant et, dans les deux exemples que voilà, si fidèlement calqué sur les types grecs) semble décolore et presque sans douceur auprès du modèle ! Les hellénistes sont heureux, car ils fréquentent le langage le plus « signifiant », comme disait Montaigne, que le monde ait jamais parlé.
Entre la rue d'Hermès et l'Acropole, où est l'emplacement des quartiers septentrionaux de la ville
antique, montent confusément les rues de ce que l'om peut nommer la moyenne Athènes, car on y voit la transition entre la ville turque et la capitale de la Grèce moderne. Ombreuses, tortueuses et bordées de fraîches boutiques, les beaux noms de ces rues sont les mêmes que portaient, il y a deux mille ans, des chemins à peu près pareils : rue du Pœcile. rue du Conseil (Bouleftiriori) et enfin la rue des Trépieds déjà marquée dans l'itinéraire de Pausanias. Les plus voisines du rocher sont coupées par des escaliers et des terrasses, qui y forment une manière de casbah.
Les maisons sont petites, souvent recouvertes d'un enduit clair et doux et, avec l'unique pente de leur toiture, aménagées à peu près comme toutes les maisons d'indigents dans beaucoup de bourgades du midi de la France. N'y cherchez plus le marbre neuf. Mais, dans quelque muraille bâtie de galets et de boue, ne vous étonnez pas d'entrevoir, engagé pêle-mêle avec d'autres matériaux ou servant de soutien à la plus modeste cabane, le fût élégamment tourné d'une blanche colonne.
Cabane, maisonnette ou maison, la demeure est ici précédée d'une cour, souvent assez large. Au milieu de la cour, un bosquet d'arbrisseaux entre lesquels remonte avec une dignité presque religieuse, nu jusqu'à hauteur d'homme, le cyprès à l'écorce blanche, au feuillage sombre et serré. Aperçue de la terrasse du Theseion, cette partie d'Athènes, semée de cyprès sveltes, dont la feuille supérieure, traversant l'air léger, se courbe à peine au vent, est d'une poésie charmante. Je crois que les Athéniens du siècle prochain y trouveront sinon le modèle, au moins la juste indication de leur ville future. De discrètes maisons, d'étendue médiocre, avec un espace libre au milieu,
c'est, il me semble, ce que veulent le climat et la vie d'Athènes. Les architectes auront à examiner s'il conviendra de conserver l'espèce de balcon circulaire, fait de bois ajouré et peint en couleurs vives, qui environne la plupart des cours intérieures. Cela rappelle bien l'Espagne ; mais on pourrait l'helléniser au moyen d'un péristyle au rez-de-chaussée.
Le quartier populeux présente une physionomie archaïque : ce qui n'est pas américain, c'est-à-dire en avant de plusieurs années sur le siècle, est d'une vétusté magique ; ce qui n'avance point sur nos habitudes de vie en retarde de septante ans. Par le style de certains meubles ou de certains costumes, on est tout à coup transporté au plus profond de nos plus fidèles provinces. La brusquerie de la transition est divertissante. Il n'est point sans charme non plus de contempler notre passé d'hier à cet état vivant : splendide de fraîcheur, utilisé et sans poussière. Telle pièce que l'on reléguerait dans quelque annexe du musée de Cluny est ici en plein exercice.
La vie, le mouvement des choses n'est pas moins ancien que leur forme. Des processions de chèvres sillonnent les rues à pas lents ; de distance en distance, le berger les arrête pour traire la plus lourde au bord du trottoir, au devant des ménagères qui l'apostrophent. Ces chèvres sont parfois suivies d'une bande de petits ânes, couverts de feuilles de lauriers pour sauver du soleil un faix de citron et d'orange. J'ai même vu des ânes qui n'avaient sur leur bât que de grandes bottes de thym. Un Cretois bleu et noir, vêtu à la
turque, bouffantes braies, veste collante, prend le soleil et tire la fumée de son narghilé, cependant qu'un vieil Albanais en fustanelle, assis gravement sur un âne, escorté de sa femme et de sa fille en longues chemises blanchâtres, gravit ou redescend la petite voie escarpée.
Ce dernier tableau se fait rare. Tous les Grecs d'Athènes, joints à bon nombre d'Albanais, abandonnent la fustanelle. A quoi bon les blâmer ? Cette espèce de jupe ou de ceinture à plis tuyautés et rigidement empesés peut être estimée pittoresque, c'est-à-dire singulière et bonne à copier avec des crayons de couleur. Elle est bien laide. Car la beauté et le pittoresque vont peu d'accord. Si les nécessités de la vie moderne viennent à bout de mauvais goût de nos amateurs de peinture, je n'en ferai aucune plainte; la jaquette, le veston et les autres pièces du vêtement occidental ne sont pas beaucoup plus harmonieux que la fustanelle ; mais, placés entre deux laideurs, il sied de préférer celle qu'on remarque le moins.
Un sentiment explique la piété de quelques Hellènes envers la jupe albanaise. C'est ainsi costumés que leurs grands-pères ont soutenu la guerre de l'Indépendance. Mais, si honorables que soient de pareils souvenirs, leur histoire en compte de plus illustres. C'est de l'antiquité classique que viennent les hautes traditions de la jeune Grèce. Le vêtement des grands anciens restant, pour cent motifs, à peu près impossible à restituer de nos jours, le mieux est encore d'adopter, comme on le fait, les costumes des races qui ont continué pendant le sommeil des Hellènes la civilisation entreprise par eux.
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La fable ici valant l'histoire, je tiens pour accordé tout ce que les Grecs modernes avancent d'historique ou de fabuleux quant à leur parenté avec la Grèce antique. De quoi les chicaner? On leur a reproché les ingrédients vénitiens, turcs, slaves, albanais de leur langue ou ses corruptions populaires ; on a dressé un comple des nombreux éléments étrangers qui, depuis le haut moyen âge ou la fin de l'antiquité, venus du Nord ou de l'Asie, s'ils ne venaient de Rome ou de Venise, se sont mêlés au pur élément hellénique jusqu'au point de l'influencer. Massacre, apostasie et migration, on a tout supputé en vue de conclure que la race autochlone avait disparu sans retour. Mais cette conclusion, toujours énoncée avec force, est tantôt précédée, tantôt suivie de concessions et de corrections de détail qui la ruinent du tout au tout.
Tous les Grecs, dit-on, ont péri. Et l'on avoue en même temps qu'il en subsista des masses considérables au nord-ouest de l'Achaïe, où le type physique s'est maintenu. Tout l'ancien grec est périmé; cependant, l'idiome de certaines îles et de certains rivages du Péloponèse en conserve des caractères. Qu'est-ce à dire? S'il est resté des Grecs, s'il subsiste, nette ou obscure, une langue de type grec, la survivance est démontrée, la continuité établie. Le nombre des familles d'origine hellénique importe beaucoup moins que leur activité, et plus les chiffres seront faibles, plus ils seront démonstratifs et éloquents. Le mécanisme de l'histoire est héroïque : jamais le nombre n'importa pour continuer une race. C'est à l'élite que
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revient cette fonction. Une élite grecque a-t-elle survécu ? Tout est là.
Moins les Grecs survivants auront été nombreux, mieux sera établie la plastique vertu de leur hellénisme en action, ce génie de l'esprit et du sang qui leur permit de transformer leurs voisins et leurs conquérants en Hellènes de foi, de mœurs, bientôt de langue. La petite poignée des éléments hellènes a fait là -bas ce que firent ailleurs la religion, les mœurs, les institutions et la langue bien plus que le sang des Latins. Une sorte de greffe ethnique appliquée aux barbares refit des Grecs cl des Latins. Ces deux noyaux qui se développent en assimilant l'étranger, perpétuent sans conteste l'hellénisme et le romanisme, L'adoption par contact vaut la génération.