ANNIVERSAIRE
La France, s'éveillant ce matin, entendit
Une voix pénétrante et claire qui lui dit :
« France, réjouis-toi : tu le peux, cette année :
Le sort est conjuré^ l'épreuve est terminée.
Après la guerre, après la honte, après la nuit.
Ta lumière rayonne et ton astre reluit.
Dépouille — il en est temps — la robe douloureuse!
Assez de deuil! Sois fière aujourd'hui, sois heureuse :
Car jamais l'étranger, dans sa froide raison,
N'aurait imaginé plus prompte guérison,
Ni prévu, te jugeant débile et résignée,
Une vigueur pareille, après cette saignée !
Poursuis ta destinée en pleine liberté.
Ordre, travail, honneur, richesse, dignité.
Tous ces biens qu'on t'avait ravis, tu les retrouves !
Tu dis : « Je suis la France encore! » et tu le prouves;
Et l'ombre qui voilait ton front fuit loin de toi.
Les peuples étonnés, — ceux dont tu fus l'efiroi,
Ceux dont tu fus l'appui, ceux dont tu fus l'envies, —
1. Fragment des vers récités pendant l'Exposition universelle de 1878, à la fête de l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, au Trocadéro. Nous empruntons cette page au livre intitulé : Poésies du foyer et de l'école. (Michel Lévy.)
2, Conjurer le sort, c'est le désarmer, détourner un malheur.
3. Ceux qui parlaient de'jd de ta chute future, Et qui de ta grandeur avaient perdu la foi, En te voyant si tôt reprendre ton allure. Et secouer au vent ta forte chevelure.
Ceux-là sont aujourd'hui bien plus pâles que toi.
Car ta large blessure, ils la croyaient mortelle. Ces haineux ennemis qui raillaient ta vigueur : Ils la verront bientôt cicatrise'e, et telle Que la croix du soldat, glorieuse e'tincelle, Rcstleudir au point juste où palpite ton cœur.
Léopold Laluyé.
POÉSIti PATRIOTIQUES 43^"
A te voir d'un tel pas retourner à la vie, Reconnaissant ta sève et ton sang généreux. Sentent confusément que tu grandis pour eux. Tu n'as plus à lutter, tu n'as plus à proscrire : Souris ! Tout l'univers te sait gré de sourire! »
Et la France à la voix répondit : a Je ne puis;
Je sais ce que j'ai fait; je sais ce que je suis;
Je doutais de moi-même, et plovais sous l'outrage :
Oui, je me suis levée et j'ai repris courage;
Oui, j'ai fait travailler mon corps et mon cerveau ;
Aux bords que j'arrosais j'ai repris mon niveau' ;
Et, provoquant les bras à la lutte féconde.
Au banquet de la paix j'ai convié le monde!
Les sillons sont partout rouverts, et nous semons.
L'air libre des sommets dilate mes poumons :
— Car la Liberté, calme et pure, est une cime ! —
Oui, j'ai vaincu la haine et j'ai forcé l'estime.
Mais, pour sourire ici, j'ai trop pleuré là-bas;
Et, quant à dépouiller mon deuil, — n'y comptez pas !
« Une part de ma chair dans la tombe est scellée : L'Alsace ne veut pas que je sois consolée; La Lorraine me dit : « Ma mère, pense à nous ! » Oui, j'ai des fils vaillants et forts, graves et doux. Qui, prodiguant l'amour à ma tendresse avide. Se serrent au foyer pour v masquer un vide ! Mais il est des regrets que nul baiser n'endort : O mes amis vivants, je songe à l'enfant mort! Quelle femme au tombeau de son fils s'accoutume ? Toute mère l'a dit, ce mot plein d'amertume. Au plus profond du cœur vainement comprimé : « Celui que j'ai perdu, c'était le plus aimé. »
Eugène Manuel.
I. Elle se compare i un fleuve dont les eaux taries rtiuoutcut à leur niveau ordinaire.
4"j6 ANTHOLOGIE CLASSIQUE