INGRES ET SES ELEVES
Louis David « avait régénéré l'école française en lui rapprenant le sérieux de la pensée et le goût de l'héroïsme » (Maurice Hamel). Mais, la préoccupation de présenter le modèle dans des attitudes et selon les proportions des statues célèbres avait fait tourner le nouvel enseignement à la formule. Et puis, le cerveau et l'œil ont une éducation ; ils se déshabituent difficilement, dans la suite, des erreurs enseignées. David et ses contemporains, élevés dans le respect de certaines statues, dont la réputation était consacrée par les siècles, discernaient imparfaitement, quoiqu'ils prétendissent, le caractère nouveau des œuvres de meilleur style que l'on ramenait à la lumière.
C'est un des mérites d'Ingres, élève de David, d'avoir vivement senti la différence qui existait entre l'art accusé, pesant, de Rome, [et l'harmonie souple de la Grèce. Et, par la Grèce, il était revenu à la nature. Prenant passionnément contact avec elle, il chercha les attitudes caractéristiques, et exprima le modelé au moyen de lignes pures mais vivantes. Instinctif et sensuel, Ingres discerna la Beauté partout où elle se trouvait et en traduisit les manifestations avec un enthousiasme ingénu que révèlent ses Baigneuses, ses Odalisques, son Romulus vainqueur d'Acron, Y Age d'Or, la Source. Il a peint les plus parfaits portraits de femmes qui soient : Mines de Sénonnes, Devauçay, Moitessier. D'autre part, le Portrait de M. Bertin, œuvre type, en fixant les traits et l'attitude d'un homme, caractérise une caste. Auparavant, avec de pauvres crayons à la mine de plomb, il avait exécuté des petits portraits délicieux, considérés avec raison, maintenant, ainsi que les égaux des plus grands chefs-d'œuvre.
Comme son maître David, Ingres fut un excellent éducateur.
LA PEINTURE FRANÇAISE AU XIX" SIÈCLE vin
D'autres ont formé simplement de bons élèves; il obtint, lui, ce résultat, que les siens furent surtout des artistes dont les tempéraments s'accusèrent dans des directions très opposées. Tels Hippolyte Flandrin, pondéré et mystique; Chassériau, enthousiaste et sensuel. D'autres enfin, comme Lamothe, Guichard, Brémond, devaient développer les tempéraments les plus audacieux des générations qui suivirent, inciter un Bracquemond, un Degas, un Besnard à exécuter ce qu'ils n'avaient point osé eux-mêmes. Enfin, de l'enseignement direct d'Ingres sont sortis une foule de portraitistes excellents, certains réputés, d'autres obscurs, sans qu'il y ait, bien souvent, infériorité évidente chez ces derniers.
Appelé, à la suite d'intrigues académiques, à prendre la succession morale de David, Ingres fut contraint de prêter son grand nom à une école éclectique formée en dehors de son influence directe. Ce sont les hommes de ce groupe qui ont couvert les murs des églises, les parois des monuments, de productions froides ou prétentieuses aussi éloignées du Saint Symphorien et du Vœu de Louis XIII, du maître, que de V École d'Athènes, de Raphaël, dont ils se réclamaient également.