LES INDEPENDANTS LE SALON D'AUTOMNE
Il faut aussi noter l'extrême influence qu'a présentement encore, sur le mouvement d'art contemporain, le groupement dit des Indépendants. Tant que pour se faire connaître les artistes ne purent compter que sur le Salon annuel, l'art français bénéficia d'une apparente unité. Il fallait une grande combativité, une rare inaptitude à se plier aux exigences du milieu pour résister à la tentation d'y être admis. Là étaient le succès, la consécration, la fortune.
Cependant, par suite de l'invasion de l'amateurisme dans la carrière des arts, par suite aussi de sévérités injustifiées des jurys, le nombre des artistes vivant en marge de l'art officiel devint considérable. Ils songèrent alors à faire appel périodiquement au jugement du public. La Société des Indépendants, fondée en 1884, fut la conséquence de ce besoin. Tous les adhérents avaient droit à présenter leurs œuvres au public sans être soumis à un examen préliminaire. Le mot d'ordre toujours respecté par cette Société qui, en 1884, comptait quelques cen-
Xv L'ART DE CETTE HEURE
taines d'adhérents et les chiffre maintenant par milliers, est : ni jury, ni récompenses.
Les Indépendants devinrent le rendez-vous des impressionnistes de la seconde génération : Maufra, d'Espagnat, Lebasque; des néo-impressionnistes : Seurat, Signac, Luce; des symbolistes et synthétistes : Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, K.-X. Roussel; de novateurs curieux de lignes ou de colorations : Henri-Matisse, dont l'apport est déjà considérable; Manguin, Girieud, Le Beau, Puy; enfin d'une foule de talents personnels, comme Marquet, Rouault, Flandrin, Camoin, Lacoste, Fr. Jourdain, Laprade, Ch. Dufresne, Sue, Mmes Marval et Lucie Cousturier. C'est également aux Indépendants que se manifesta la puissante originalité de Henri de Toulouse- Lautrec.
Enfin les Indépendants ont servi d'exutoire à nombre d'artistes maintenant réputés, impatients à leurs débuts de présenter non pas les une ou deux toiles qu'eussent admis les jurys des Artistes français ou de la Société nationale, mais un ensemble de travaux caractéristiques. On conçoit, dès lors, le succès grandissant d'un groupement qui rachète par maintes productions savoureuses la présence d'envois parfois bizarres ou ineptes, que, respectueux de ses engagements, il a scrupule à exclure.
Cet intransigeant libéralisme distingue le Salon des Indépendants du Salon d'automne qui réunit aux meilleurs éléments des Indépendants, c'est-à-dire à la plupart des peintres plus haut cités, les artistes « avancés » de la Société nationale des Beaux-Arts et même de la Société des Artistes français.
En effet, il y a un jury au Salon d'automne, et ses fondateurs furent recrutés, en partie, parmi des artistes que leur âge ou leur talent sommaire n'indiquaient pas jusqu'alors comme jurés. Fondateurs, ils s'arrogèrent le droit de juger, c'est-à-dire d'exclure, et certaines de leurs décisions sont demeurées fameuses dans le monde des peintres et des sculpteurs. D'ailleurs plusieurs de ces jugeurs prématurés ont dû depuis abandonner la place à de plus talentueux.