DU LANGAGE DES ANGES, TANT ENTRE EUX QU’AVEC NOUS
Nous pourrions douter si les anges ou daïmons, étant purement et simplement des esprits, se servent de quelque
parler vocal ou de langue tant entre eux qu’à notre égard pour converser, si ce n’était que Paul dit en quelque endroit de ses ouvrages : Si je parlais le langage des hommes et des anges. Mais quel est ce parler, quelle est cette langue? Beaucoup sont encore à se le demander. Car la plupart croient que s’ils se servent de quelque idiome particulier c’est de l’Hébreu, parce qu’il a été le premier de tous, qu’il est venu du ciel et a existé avant cette confusion de langues qui arriva à Babylone ; c’est dans cet idiome que Dieu le père a donné sa loi à Moïse, que l’Evangile a été prêché par le Christ son fils, et que les prophètes par le Saint Esprit ont rendu tant d’oracles ; et lorsque toutes les langues sont sujettes à de grands changements et corruptions, l’hébraïque demeure toujours inviolable. De plus la marque évidente de cette croyance, est que, quoique tous les daïmons ou intelligences en particulier parlent le langage des nations auxquelles ils président, néanmoins ils ne parlent jamais à ceux qui savent l’hébreu, d’autre idiome que celui-là.
La manière de parier des anges nous est cachée comme ils le sont eux-mêmes. Pour nous, nous ne pouvons pas parler sans la langue et les organes de la parole, tels que sont la gorge, le palais, les lèvres, les dents, le poumon, l’artère spiritale et les muscles de la poitrine, qui reçoivent de l’âme le principe de leur mouvement. Si quelqu’un parle de loin à une autre personne, il faut qu’il crie plus fort ; ainsi celui qui parle de près ne fait que souffler dans l’oreille de son auditeur, et s’il pouvait avec un moindre souffle se joindre avec celui qui l’écoute, sa parole n’aurait besoin absolument d’aucun son pour être entendue, mais elle se glisserait sans bruit dans l’auditeur, comme Limage dans l’œil ou dans le miroir. Voilà la manière dont les âmes séparées du corps, les
CORNELIS AGRIPPA
anges et les daïmons parlent, et ce que l’homme fait avec la voix sensible, ils le font eux-mêmes en imprimant l’idée de la parole en ceux auxquels ils parlent, d’une manière plus excellente que si elle était énoncée par la voix audible. C’est ainsi que les platoniciens disent que Socrate percevait son daïmon par le sens, mais non pas par le sens de ce corps que nous possédons, mais par le sens d’un corps éthéré, caché dans le corps humain ; voilà aussi la manière avec laquelle Avicenne croit que les prophètes voyaient en entendaient les anges. Cet instrument, de quelque qualité que soit cette vertu par laquelle un esprit fait connaître à un autre esprit ou à l’homme les choses qui roulent dans sa pensée, s’appelle selon l’apôtre Paul, la langue des anges. Néanmoins ils émettent aussi fort souvent des voix sensibles, s’écriant, par exemple, lors de l’ascension du Seigneur : Galiléens, à quoi bon vous arrêter là à regarder au ciel? Et dans l’ancienne loi ils ont conféré avec plusieurs patriarches à haute et intelligible voix. Mais ce n’a été qu’en revêtant des corps. Nous ne savons point du tout avec quel sens ces mêmes esprits ou daïmons entendent nos invocations et nos prières, et voient nos cérémonies. Car le corps des daïmons est spirital de sa nature pour la plus grande partie, sensible partout et de tous côtés, tellement que sans intermédiaire il touche, il voit, il entend, et rien ne peut empêcher les fonctions de ces esprits ; et cependant ils ne sentent pas de la même manière que nous, par des organes distincts, mais, peut-être, de la manière que les éponges boivent l’eau, ils puisent par tout leur corps les choses sensibles, ou bien par une autre manière que nous ignorons : car même les animaux que nous voyons n’ont pas tous les mêmes organes des sens que nous, et nous savons encore qu’il y en a qui
n’ont point d’oreilles, néanmoins nous sommes certains qu’ils entendent le son, mais nous ne savons pas par quelle manière. ( Livre III, chapitre XXIII.)