M'«« DE MAINTE NON
LETTRES
Au comte d'Aubigné (1676).
ON n'fcst malheureux que par sa faute. Ce sera toujours mon texte, et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence, au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vues à trois mille livres de rente. Nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis ! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort. Soyons contents. Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu ; mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode ; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet. Toutes vos dettes sont payées ; vous pouvez vivre délicieusement, sans en faire de nouvelles. Que désirez-vous de plus ? Faut-il que des projets de richesse et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé ? Lisez la vie de saint Louis, vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-
(*) MAINTENON (Françoise D'.AUBIGN'É, marquise de), née à Niort en i635, morte a Saint- Cyr en 1719- Petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, elle fut élevée dans la religion protestante et abjura pour entrer au pensionnat des Ursulines. Devenue orpheline et sans fortune, elle épousa à dix-sept ans le poète Scarron (1652). Veuve en 1660, elle fut chargée de l'éducation des enfants de Louis XIV et de M^'e de Montespan, et se fit apprécier du roi, qui l'épousa secrètement en 1684. Elle se servit de son crédit pour fonder la maison de ' Saint- Cyr et eut sur Louis XIV vieilli une influence considérable. On a publié d'elle une très volumineuse correspondance. Elle traite de l'éducatiou des jeunes filles, et est remarquable par la clarté et la précision.