‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 36 sur 52 · M»" DE MAINTENON · texte numérisé non relu

M»" DE MAINTENON

dessous des désirs du cœur de l'homme. Il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vous le répète, vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver, quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur : si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules : il y faut de l'exercice, de la dissipation, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien, tant que vous vous porterez mal ; dès que le corps est dans l'abattement, l'âme est sans vigueur. Adieu, écrivezmoi plus souvent, et sur un ton moins lugubre.

i"" octobre.

ON m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur : vous maltraitez les huguenots, vous en cherchez les moyens, vous en faites naître les occasions ; cela n'est pas d'un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables ; ils sont dans les mêmes erreurs où nous avons été nous-mêmes, et d'où la violence ne nous aurait jamais tirés. Henri IV a professé la même reUgion, et plusieurs grands princes. Ne les inquiétez donc point : il faut attirer les hommes par la douceur et la charité ; Jésus-Christ nous en a donné l'exemple, et telle est l'intention du roi. C'est à vous à contenir tout le monde dans l'obéissance ; c'est aux évêques et aux curés à faire des conversions par la doctrine et par l'exemple. Ni Dieu ni le roi ne vous ont donné charge d'âmes. Sanctifiez la vôtre, et soyez sévère pour vous seul. J'aurais bien du plaisir à vous voir ici, mais cela viendra avec le temps. J'ai de bonnes espérances : M. de Louvois nous sert bien. Nous lui avons de grandes obligations. Je vous répète, mon cher frère, que M. de Ruvigny ne se plaigne plus de vous.

Prière.

SEIGNEUR, mon Dieu, vous m'avez mis dans la place où je suis', je veux adorer toute ma vie l'ordre de votre providence sur moi, et je m'y soumets sans aucune réserve. Donnez-moi,

(i) Mm» de Maintenon fait ici allusion à soû mariage secret avec Louis XIV

lôSs-ijig Mme DE MAIXTEXON — 133

mon Dieu, la grâce de l'état où vous m'avez appelée ; que j'en supporte chrétiennement les tristesses, que j'en sanctifie les plaisirs, que j'y cherche en tout votre gloire, que je la porte devant les princes au milieu desquels vous m'avez placée, que je serve au salut du roi. Ne permettez pas que je me laisse aller aux agitations et mouvements d'un esprit inquiet, et qui s'ennuie ou qui se relâche dans les devoirs de son état, qui envie le bonheur qu'il se figure dans l'état des autres. Que votre volonté soit faite, ô mon Dieu, et non pas la mienne ! L'unique bien de cette vie et de la future est d'y être soumis sans réserve ; remplissez-moi de la sagesse et de tous les dons de votre esprit qui me sont nécessaires dans le poste avancé où vous m'avez attachée ; faites fructifier les talents qu'il vous a plu de me donner. Vous qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du roi, afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire ; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous, et pour vous, et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble dans toutes vos justifications, sans aucun reproche, jusqu'au jour de votre avènement.

De la Mauvaise Éducation.

(MADEMOISELLE DE LA BARRE dit ce qu'elle avait retenu d'un entretien sur la droiture, et en rapporta plusieurs exemples, entre autres, que les dames de Saint-Louis ne fejaient pas leur devoir si elles manquaient de nous instruire.) « Non seulement si elles manquaient de vous instruire, reprit M™e de Main tenon, mais même si, se contentant de faire l'instruction, elles passaient le reste du jour à prier Dieu, au Ueu de veiller sur vous et d'avoir les autres attentions nécessaires à votre éducation ; car quoique la prière soit une œuvre excellente, elles ne laisseraient pas de se perdre, parce que leur devoir capital est de s'occuper à vous instruire et à vous bien élever. Vous voyez que, quoiqu'elles soient occupées comme religieuses à dire l'office et à faire l'oraison en commun, elles quittent cependant tour à tour l'un et l'autre, pour être auprès de vous et pour ne

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vous jamais laisser seules, parce que votre bonne et pieuse éducation est la principale fin de leur institut, et ce que leurs fondateurs exigent d'elles avant toutes choses.

« Mais quel compte n'aurez-vous pas à rendre à Dieu, mes enfants, touchant cette bonne éducation ? Supposez-vous pour un moment dans l'état où vous deviez être naturellement, comme demoiselles passablement à votre aise : votre mère aurait au plus deux femmes de chambre, dont l'une serait votre gouvernante. Quelle éducation pensez-vous qu'une telle fille vous donnerait ? Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite, bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre de l'encre ; c'est un crime pour lequel on est bien puni, parce que la gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser ; mais mentez tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une petite poupée. La plus habile est celle qui sait quelques Ugnes de vers, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion, et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit : « La jolie enfant ! la jolie mignonne ! » La gouvernante est transportée de joie et s'en tient là ; il s'en trouve peu qui parlent de raison.

« Je me souviens que quand j'étais chez ma tante, une de ses femmes de chambre avait soin de moi ; elle me tirait à quatre épingles et elle me disait continuellement de me tenir droite ; du reste elle me laissait faire tout ce que je voulais. Mais montons jusqu'à nos princes : comment pensez-vous qu'ils soient élevés .' On leur donne pour gouvernante une femme de qualité, qui souvent a été élevée à peu près comme je viens de dire ; c'est d'ordinaire la femme d'un favori ou la parente de quelque ministre, qui n'a pas toujours les quaUtés nécessaires d'un emploi si important. Comment pensez- vous qu'elle parle à la petite princesse ? est-ce de piété et de raison ? Cela serait bien à désirer ; mais pour l'ordinaire, ce n'est que de ce qui la peut faire briller dans le monde. Quand elle va- en compagnie, elle a grand soin de l'ajuster et de la parer, lui recommandant d'être bien honnête, la prend par la lisière, si c'est une enfant, ou la suit, si elle est déjà grande ; l'instruit de la manière de recevoir la compagnie chez elle ; et puis s'en va pour le reste du jour, lais-

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