MAINTENON
sant la princesse avec une paysanne, autrefois sa nourrice, et devenue sa première femme de chambre, qui n'est guère en état de lui parler raisonnablement, et encore moins de l'instruire de la bonne foi, de la droiture, de la probité.
« Le roi me surprend toujours quand il me parle de son éducation. Ses gouvernantes jouaient, dit-il, tout le jour, et le laissaient entre les mains de leurs femmes de chambre, sans se mettre en peine du jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et demi. Il mangeait tout ce qu'il attrapait, sans qu'on fît attention à ce qui pouvait être contraire à sa santé, c'est ce qui l'a accoutumé à tant de dureté sur lui-même. Si on fricassait une omelette, il en attrapait toujours quelques pièces, que Monsieur et lui allaient manger dans un coin. Il raconte quelquefois qu'il était le plus souvent avec une paysanne ; que sa compagnie ordinaire était une petite fille de la femme de chambre des femmes de chambre de la reine ; il l'appelait la reine Marie, parce qu'ils jouaient ensemble ce qu'on appelle à la madame ; lui faisait toujours faire le personnage de reine, et lui servait de page ou de valet de pied, lui portait la queue, la roulait dans une chaise, ou portait le flambeau devant elle. Jugez si la petite reine Marie était capable de lui donner de bons conseils et si elle pouvait lui être utile en la moindre chose.
Conseils à la duchesse de Bourgogne.
vous aimez la joie, le repos, le plaisir : croyez-moi, j'ai goûté de tout ; il n'y a de joie, de repos, de plaisir qu'à servir Dieu.
N'espérez pas un parfait bonheur : il n'y en a point sur la terre, et, s'il y en avait, il ne serait pas à la cour.
La grandeur a ses peines, et souvent plus cruelles que celles des particuliers. Dans la vie privée on se fait aux chagrins ; à la cour on ne s'y habitue pas.
136 — Mme DE MAINTENON 1635-1719
Notre sexe est encore plus exposé à souffrir, parce qu'il est toujours dans la dépendance. Ne soyez ni fâchée ni honteuse de cette dépendance d'un mari, ni de toutes celles qui sont dans l'ordre de la Providence.
Que M. le duc de Bourgogne soit votre meilleur ami et votre seul confident. Prenez ses conseils, donnez-lui les vôtres ; ne soyez, vous et lui, qu'un cœur et qu'une âme.
N'exigez pas autant d'amitié que vous en aurez : les hommes sont pour l'ordinaire moins tendres que les femmes.
Aimez vos enfants, voyez-les souvent : c'est l'occupation la plus honnête qu'une princesse et qu'une paysanne puissent avoir. Jetez dans leurs coeurs les semences de toutes les vertus ; et, en les instruisant, songez que de leur éducation dépend le bonheur d'un peuple qui mérite d'être aimé de ses princes.
Aimez l'État, aimez la noblesse qui en est le soutien : aimez les peuples ; protégez les campagnes à proportion du crédit que vous aurez ; soulagez-les autant que vous pourrez.
Aimez vos domestiques, portez-les à Dieu, faites leur fortune, mais ne leur eft faites jamais une grande : ne contentez ni leur vanité ni leur avarice, et que votre sagesse mette à leurs désirs la modération qu'ils devraient y mettre eux-mêmes. En protégeant quelqu'un qui vous est connu, songez au tort que vous faites à un homme de mérite que vous ne connaissez pas.
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Ne soyez point trop attachée au plaisir ; il faut savoir s'en passer, et surtout dans votre état, qui est un état de contrainte et de peine. Apprenez donc à vous contraindre et à souffrir.
On ne donne presque jamais aux princes qu'une maxime, qui est celle de la dissimulation : elle est fausse et fait tomber dans de grands inconvénients. J'aime bien mieux une prudente franchise.
Soyez tendre aux prières des malheureux. Dieu ne vous a fait naître dans ce haut rang que pour vous donner le plaisir de faire du bien. Le pouvoir de rendre service et de faire des heureux est le vrai dédommagement des fatigues, des désagréments, de la servitude de votre état.
Soyez compatissante envers ceux qui recourent à vous pour obtenir des grâces, mais ne soyez pas importune à ceux qui les distribuent ou qui les donnent.
Soyez en garde contre le goût que vous avez pour l'esprit. Trop d'esprit humiUe ceux qui en ont peu ; l'esprit vous fera haïr du plus grand nombre, et peut-être m ésestimer des personnages sages
C'est une marque visible de prédestination de passer de souffrance en souffrance, et de porter sa croix chaque jour. Si cela est, madame, vous êtes prédestinée ; car vous avez beaucoup à souffrir. Vous êtes la première femme du monde ; mais il ne faut point vous flatter : quoi que vous fassiez, vous serez, par cela même, la plus malheureuse.