‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 39 sur 52 · I63S-I7I5 LOUIS XIV · texte numérisé non relu

I63S-I7I5 LOUIS XIV

ce que l'on veut, il n'est pas aisé de ne vouloir que ce que l'on doit. Pensez-y donc de bonne heure, mon ftls. et si vous sentez maintenant quelque répugnance à vous soumettre aux ordres de ceux que j'ai proposés pour votre conduite, considérez comment vous pourrez entendre un jour les avis de la raison lorsqu'elle vous parlera sans interprète et qu'elle n'aura plus personne auprès de vous qui soit en droit de défendre ses intérêts. Profitez soigneusement des préceptes que je vous fais donner tandis qu'il vous est permis d'en recevoir ; et puisque, dans la place qui vous attend après moi, vous ne pouvez plus, sans honte, être conduit par d'autres lumières ni contraint par une autre autorité, accoutumez-vous, dès cette heure, à veiller sur vos propres actions et à faire souvent essai sur vous-même du pouvoir souverain que vous devez exercer sur les autres.

Je tâche et je tâcherai toujours dans ces Mémoires à élever, mais non pas à enfler votre courage. S'il y a une fierté légitime en notre rang, il y a une modestie et une humilité qui ne sont pas moins louables. Ne pensez pas, mon fils, que ces vertus ne soient point faites pour nous. Au contraire, elles nous appartiennent plus proprement qu'au reste des hommes, mais, après tout, ceux qui n'ont rien d'éminent, ni par la fortune, ni par le mérite, quelque petite opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, ne peuvent jamais être modestes et humbles ; et ces qualités supposent nécessairement en celui qui les possède et quelque élévation et quelque grandeur dont il pourrait tirer vanité. Nous, mon fils, à qui toutes choses semblent inspirer ce défaut si naturel aux hommes, nous ne pouvons trop apporter de soin à nous en défendre. Mais, si je puis vous expliquer ma pensée, il me semble que nous devons être en même temps humbles pour nous-mêmes, et fiers pour la place que nous occupons. J'espère que je voiis laisserai encore plus de puissance et plus de grandeur que je n'en ai, et je veux croire ce que je souhaite, c'est-à-dire que vous en ferez encore un meilleur usage que moi. Mais, quand tout ce qui vous environnera fera effort pour ne vous remplir que de vous-même, ne vous comparez point, mon fils, à des princes moindres que vous, ou à ceux qui ont porté ou qui porteront encore indignement le nom de roi : ce n'est pas un grand avantage'de valoir un peu mieux. Pensez plutôt à tous ceux qu'on a le plus sujet d'estimer et d'admirer dans les siècles passés.

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