LETTRE A M. LE COMTE D'ESTRADES
Ambassadeur du roi en Angleterre.
25 janvier 1662.
MONSIEUR LE COMTE D'ESTRADES, j'ai reçu, par le courrier extraordinaire que vous m'avez envoyé, votre lettre du 20 janvier. Ce que j'ai remarqué dans la teneur de votre dépêche, c'est que le roi mon frère et ceux dont il prend conseil ne me connaissent pas encore bien, quand ils prennent avec moi des voies de hauteur et d'une certaine fermeté qui sent la menace. Je ne connais puissance sous le ciel qui soit capable de me faire avancer un pas par un chemin de cette sorte, et il me peut bien arriver du mal, mais non pas une impression de crainte. Je pensais avoir gagné dans le monde qu'on eût un peu meilleure opinion de moi ; mais je me console en ce que peut-être n'est-ce qu'à Londres qu'on fait de si faux jugements : c'est à moi à faire par ma conduite qu'ils ne demeurent pas longtemps en de semblables erreurs.
Je suis assuré qu'à Madrid, ni en autre lieu de la terre, il ne serait pas sorti de la bouche d'un ministre, parlant à mon ambassadeur, ce que lé chanceher Hyde a bien voulu vous dire. Cependant je prétends mettre bientôt mes forces de mer en tel état que les Anglais tiendront à grâce que je veuille bien alors entendre à quelques tempéraments, touchant un
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droit qui m'est dû plus légitimement qu'à eux. Le roi d'Angleterre et son chancelier peuvent bien voir à peu près quelles sont mes forces, mais ils ne voient pas mon cœur ; mais moi, qui sens et connais l'un et l'autre, je désire que, pour toute réponse à une déclaration si hautaine, ils sachent par votre bouche, au retour de ce courrier, que je ne demande ni ne recherche d'accommodement en l'affaire du pavillon, parce que je saurai bien soutenir mon droit, quoi qu'il en puisse arriver ; et que, pour ce qui est de la garantie de la pêche, j'en userai comme il me plaira, 'sans aucune relation à l'autre affaire du pavillon, parce que je saurai bien soutenir mon droit, et suivant que je l'estimerai juste, et que je trouverai le droit des Hollandais bien ou mal fondé. Je ne veux pas même que vous les éclaircissiez, savoir si je suis engagé ou non à la dite garantie, quoique à vous (pour votre information particulière, qui ne doit point aller jusqu'à eux, puisqu'ils tiennent avec moi un si mauvais procédé) je veuille bien vous dire que je n'ai encore là-dessus aucun engagement avec les Hollandais.
Avec des princes comme moi, qui regardent l'honneur et visent à la gloire préférablement à toute sorte de considérations, il y avait de meilleurs chemins à prendre pour le chanceUer, s'il voulait parvenir à sa fin. Les affaires se font ou se ruinent souvent par la bonne ou mauvaise manière de les porter ; et en celle-ci, je vous avoue que je ne sais pas moi-même ce qui serait arrivé de la garantie de la pêche dont les Hollandais me pressent, si, au lieu de me parler avec la hauteur qu'a fait le chancelier, il vous avait dit bonnement qu'il fallait en toute façon empêcher que vos maîtres ne se brouillassent ensemble ; qu'en même temps il eût proposé des expédients pour éviter les ruptures que peut causer le différend du pavillon, et- qu'ensuite il eût témoigné que le roi son maître espérait de l'amitié dont je l'avais tant fait assurer que je ne voudrais pas lui donner le déplaisir de me voir engager avec les Hollandais une garantie que l'Angleterre ne peut souffrir sans préjudice : c'était presque la même chose en des termes plus civils ; et je doute que j'eusse pu me défendre : mais de la hauteur qu'il l'a pris, je crois que la première chose que je ferai sera d'entrer dans l'engagement sur lequel je vois qu'on me menace.
Je ne doute pas qu'après ce coup le chancelier ne vous représente maintenant les inconvénients de cette résolution, si je m'y porte, et qu'en traitant il n'exagère le salut ou la perte du Portugal, dont ils sont sur le point d'abandonner les intérêts.
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de rompre le mariage, et, au besoin, de se joindre au Roi Catholique pour l'aider à cette conquête.
Je crois que tout cela peut facilement arriver, et je vois aussi bien qu'eux l'intérêt que j'ai qu'il n'arrive pas ; et cependant tout cela ne m'est rien à l'égard d'un point d'honneur où je croirais la réputation de ma couronne tant soit peu blessée ; car, en pareils cas, bien loin de me soucier ni me mettre en peine de tout ce qui peut arriver des États d'autrui comme du Portugal, je serai toujours prêt de hasarder les miens propres plutôt que de commettre la moindre faiblesse qui ternît la gloire où je vise en toutes choses.
Le chancelier s'est donc fort mécompte en mon opinion, et je veux dire ainsi que, quelque suite que cette affaire ait, il ne se mécomptera pas peut-être moins en ses mesures ; car s'il en faut venir à des extrémités avec son maître pour un point d'honneur, j'espère, sans menacer personne, mettre les affaires en état que mon parti, pour parler modestement, ne sera pas le plus faible. Je dis même quand je serais seul à le soutenir, quoique j'aie d'ailleurs tout sujet de croire qu'en un besoin je serai assez secondé de divers endroits dont le roi d'Angleterre se doute le moins.
Aussitôt que j'ai vu votre dépêche, j'ai donné incessamment des ordres pour mettre ma flotte en état qu'elle n'ait pas beaucoup à craindre, et je crois pouvoir dire avec vérité que, quand il lui arriverait un malheur, ce serait peut-être la plus mauvaise affaire en toutes façons que le roi d'Angleterre eût pu s'attirer sur les bras. Il en sera après cela ce qu'il plaira à Dieu. Il me suffira de n'avoir rien fait de bas, ni que je puisse me reprocher.
MALEBRANCHE* lôSS-iyiS